Le 1er B.F.M. – commando débarque, par Maurice Chauvet

Le 1er B.F.M. – commando débarque, par Maurice Chauvet

Le 1er B.F.M. – commando débarque, par Maurice Chauvet

Les premières minutes à terre d’un agent de liaison

Le 1er B.F.M.-commando débarque, par Maurice Chauvet (RFL).
Le 1er B.F.M.-commando débarque, par Maurice Chauvet (RFL).

6 juin 1944. Trente ans déjà ! L’aube nous trouva accroupis sur le pont des Landing Craft Infantery qui nous transportaient, après une nuit où entassés dans les postes, bien peu avaient dormi. Nos bateaux d’assaut étaient durement malmenés par la mer. Notre première vision de la terre de France : une silhouette noire couronnée des lueurs rouge cerise des explosions entr’aperçue dans les trous d’un rideau de fumée, un bruit assourdissant fait de milliers de départ d’obus de marine, de bombes d’avions ; pourtant la terre est encore loin. Le cuisinier de l’équipage a préparé du thé, mais il n’a pu faire chauffer assez d’eau et ceux de l’avant touchent une boîte de rations. Celle qui m’échoit contient des « beans » sauce tomate, curieux breakfast. L’ordre est donné de se rééquiper, tous les bateaux convergent, notre L.C.I.(S) dépasse de longues files de LCT. À bâbord une caravane de petites LCA gagne de vitesse sur nous, en tête l’une d’entre elles arbore le White Ensign. Accoudé au plat-bord, tout le corps exposé aux embruns, la silhouette du colonel R.W.P. Dawson. Il salue les deux L.C.I.(S) françaises d’un grand geste du bras. À ce moment un bruit étourdissant : les landing craft roquettes de soutien tirent leurs rafales arrosant notre plage de débarquement. Maintenant la guerre est toute proche, et plus aucun bateau ne nous précède. Cent mètres encore, la terre est dissimulée par une épaisse fumée ; je suis accroupi à tribord, des balles sifflent, une espèce de tripode formé de trois troncs de bois liés ensemble et couronnés d’une Tellermine rouillée passe à quelques mètres de moi un peu au-dessus du niveau du pont. D’autres pieux couronnés d’obus et entremêlés de fils barbelés se révèlent dans la fumée. Déjà l’embarcation cule, les deux premières passerelles sont poussées, mais le bateau est trop malmené par le ressac et elles glissent avant même d’avoir pu être utilisées. Les deux passerelles extérieures tombent à leur tour et l’évacuation commence.

Alors qu’une quinzaine d’hommes de la Troop 1 pataugent dans un bon mètre d’eau, un choc très violent et un bruit formidable, retentit. Tout l’avant est volatilisé, nous venons d’être atteints de plein fouet par un obus venant de terre. Sauter du pont avec notre équipement est impossible, quelques hommes commencent à quitter sac et brélage, quand la L.C.I.(S) de la Troop 8 accostée à 3 ou 4 mètres de nous à tribord dérape de l’arrière et vient nous rejoindre. Cela nous permet de changer de bord et de descendre par ses passerelles. Dans l’eau jusqu’à mi-corps, un matelot raidit les bouts qui servent de main courante et parvient malgré le bruit à nous inciter à plus de vitesse dans un langage nettement maritime.
L’eau était sans doute froide, mais personne n’en a gardé le souvenir ; au pied de la passerelle, un de ceux qui me précédaient était tombé, le poids du sac l’empêchait de se relever, et je pensais qu’il allait se noyer, mais les ordres étaient formels, le mouvement cent fois répété, il fallait passer et déjà j’étais hors de l’eau. Quatre-vingt mètres de sable déjà jonché de corps, d’équipements ; à quelques mètres du sol des traînées de fumée verdâtre. Au sol un corps étendu, le commandant Kieffer allongé sur le ventre, le buste relevé par son bras, nos regards se croisent, je me mets stupidement au garde à vous et me penchant lui demande si je puis l’aider. Avec violence il me répond de le laisser là et de passer, passer à tout prix. Un infirmier anglais arrive et je m’éloigne pour aboutir 50 mètres plus loin à la dune, un épaulement de 2 mètres environ couronné d’un réseau de barbelés. Une trentaine d’hommes sont allongés, les balles sifflent tout azimut, un petit groupe de démineurs du Queen Own Regiment est assis, ils sont hébétés et l’un d’eux agenouillé entre deux cadavres pleure à chaudes larmes. Personne n’a de Bengalor Torpedo, le sergent Thubé rampe et commence à couper les fils avec une petite pince, bientôt aidé par tous avec des grandes pinces. Une première brèche est ouverte ; en face de nous 40 ou 50 mètres de sable, couvert de quelques herbes rares et les bâtiments de la colonie de vacances. Nous devons y déposer les sacs pour l’assaut de Ouistreham. Sur les plans et photos tout semblait très propre, et chaque troop avait un bâtiment désigné, pour l’heure ce ne sont que ruines. Dans les dernières semaines les Allemands ont récupéré poutres et solives pour renforcer leurs défenses mais des embryons de murs tiennent encore. Imitant Thubé, deux autres brèches, ont été faites ; en trois colonnes tout le n° 4 commando traverse la dune, les infirmiers amènent déjà les blessés, l’on se regroupe. La Troop 1 très éprouvée est réduite à une vingtaine d’hommes. Pinelli grièvement touché aux jambes est étendu à côté de Dumenoir qui agonise, mais le plan doit être suivi. La Troop 1 gagne, la route de Lion-sur-Mer ; au moment où je m’apprête à les suivre un premier blessé, le lieutenant Jean Mazeas, atteint d’une balle en descendant sur la route vient se faire panser. Je passe avec les spécialistes de démolition anglais lourdement chargés. La Troop 8 à peu près au complet suit avec, en tête, le lieutenant Lofi. La route paraît étrangement calme, les branches d’arbres et les fils téléphoniques et électriques la jonchent.
Cent cinquante mètres sans un coup de feu. La Troop 8 coupe à gauche pour gagner les dunes, premier mouvement de l’attaque en peigne de Ouistreham, ils coupent un parc entouré d’un mur éventré, un petit château se devine dans les branches d’arbres ; devant le portail un trou individuel « un Fox » avec à demi couché le cadavre d’un jeune soldat allemand.
Pour moi, je dois gagner le centre de Ouistreham qui est au bout de 1.500 mètres d’une route toute droite. Alors que quelques minutes avant, près de 200 hommes suivaient la route, je me trouve seul. Troops et équipes de démolition progressent dans les dunes. Marchant aussi vite que possible dans les débris qui jonchent la route, j’aperçois à ma gauche deux silhouettes de soldats allemands, se rabattant vers Ouistreham. Délogés par la Troop 8, ils tentent de gagner un blockhaus. Allongé sur le talus je tire deux balles comme au stand de tir, à 100 mètres les deux hommes s’écroulent. Pour ceux là, aucune impression, un travail abstrait, je ne les ai pas vus. Je reprends la progression toujours seul. Devant un petit pavillon en ruine, une femme terrorisée et trois petits enfants tapis dans une tranchée. La femme ne peut dire un mot ; je jette une tablette de chocolat et je continue. Quelques maisons démolies de part et d’autre de la route, un mouvement : deux jeunes gens traînant une planche sur laquelle est étendu un très gros homme, sortent des décombres. Ils me disent que c’est leur père blessé au moment où s’effondrait leur maison. J’arrive à Ouistreham. Se détachant d’une maison, un homme en uniforme bleu. J’ai déjà le doigt sur la détente, mais il est très près et porte un casque français peint en blanc, c’est un gendarme du service de Secours. Nous n’échangeons que quelques mots et je suis dans la ville. En travers de la rue, un corps sans tête vêtu d’un tricot de marine rayé et d’un pantalon de toile bleue, déjà couvert d’une épaisse couche de poussière noire. Devant la station de chemin de fer de Lion-sur-Mer, le major Manday et deux radios. Je me présente à lui, c’est le HQ mais le colonel Dawson, blessé est resté près de la plage. Le major me dit de repérer la position de la Troop 1 et de la section K-Gun et de venir lui rendre compte, et je commence le travail de coureur qui est le mien. Touchant les groupes épars que sont les Troops, rendant compte, repartant porter les ordres. À mon niveau c’est comme cela qu’on libère un continent.
Extrait de la Revue de la France Libre, n° 206, mai-juin-juillet 1974.