Bir Hacheim

Bir Hacheim

Bir Hacheim

L’auteur

Roger Gargadennec (21 novembre 1924, Pont-Croix – 20 août 2005, Pont-Croix) est un résistant et un écrivain français de langue bretonne. Il participe à la Résistance dans le mouvement Libération-Nord à partir de 1943 puis s’engage dans l’Aéronavale à la Libération et suit des cours de pilotage de la RAF. En 1948, il entre chez Air-France où il travaille en qualité de rédacteur-concepteur de publicité aux services centraux à Paris.

Le document

Ce poème de Roger Gargadennec a été composé à Pont-Croix en juillet 1943. Il a été retrouvé par Alexis Le Gall (né en 1921 à Landivisiau), ancien camarade de collège de l’auteur, engagé en Syrie au 5e bataillon de marche (BM5), unité de la 1re division française libre (1re DFL), et mis en ligne sur le site de l’Amicale de la 1re DFL.

Ce poème reflète l’impact de la bataille de Bir Hakeim (26 mai-11 juin 1942) en France occupée, même s’il prend un certain nombre de libertés avec la réalité des faits. Bir Hakeim n’est pas une oasis, mais un ancien puits desséché et un fort de l’époque ottomane en ruines, sur un plateau rocheux désertique. De même, les soldats avaient l’équipement de l’armée britannique et non celui de l’armée française. Par ailleurs, les Français Libres de Bir Hakeim n’ont pas été anéantis par l’Afrikakorps de Rommel, comme a pu tenter de le faire croire la propagande allemande, mais ont réussi, dans la nuit du 10 au 11 juin 1942, une sortie de vive force qui a permis aux deux tiers d’entre eux de rejoindre les lignes britanniques.

Là-bas, dans le désert, où le soleil rougeâtre
Traîne des reflets d’or sur un sol calciné,
Un bouquet de palmiers, silhouette de plâtre
Veille un troupeau de dunes, éternel isolé.

Quelques gourbis très blancs, au bord d’une eau saumâtre,
Semblent anéantis sous le soleil de feu
Qui se glisse en lambeaux dans les palmes brunâtres…
Et les Français sont là, sous les palmiers poudreux.

L’oasis, c’est Bir Hacheim ! dans les confins libyques
Petit îlot perdu, dernier bastion allié…
Car vers l’Est déjà fuient les Britanniques.
Sous l’assaut de Rommel leurs lignes ont cédé.

Et nos poilus sont là, attendant d’heure en heure
Le moment décisif où le choc se fera
Jamais ils ne fuiront ! S’il faut qu’un poilu meure,
Ce sera à son poste au milieu du combat.

Comme les vieux grognards, comme jadis Cambronne,
Ils sont prêts à mourir plutôt que de céder
La cause qu’ils défendent, ils savent qu’elle est bonne
Et le courage est peint sur leur masque tanné.

Rommel approche, avec ses tanks et ses cohortes
Voilà déjà longtemps qu’il a quitté Ahsmar (?).
Il sera là bientôt, terrible… mais qu’importe ?
La France Libre ici saura le recevoir.

Et les guetteurs scrutant l’horizon désertique
Debout sur le bastion attendent l’ennemi
Et les soldats très calmes en leur foi héroïque
Chargent du plomb vengeur leur vieux Lebel bruni.

Plus d’un poilu sans doute sent l’angoisse l’étreindre
Quand il songe à tous ceux qu’il a laissé là-bas
Dans son pays souffrant ! Mais à quoi sert de geindre !
C’est pour les délivrer qu’en Afrique il mourra !

Et, ferme, le soldat assujettit sa crosse
Sur le haut parapet, dans son créneau tout blanc.

Soudain la sentinelle a répandu l’alarme
Et fait feu vers le ciel : Rommel à l’horizon !
Les Français sont sur pied et brandissent leurs armes
Et dans l’air surchauffé résonne le clairon.

Déjà semble souffler un vent patriotique
Qui anime les hommes et fait claquer là-haut
Le drapeau tricolore, emblème magnifique
De ces poilus farouches, au grand cœur de héros !

« Canonniers à vos pièces ! hurle le capitaine.
Soldats, à vos remblais ! Courage, on les aura ! »
Cependant qu’au lointain de ses yeux pleins de haine
Il voit venir les chars annonceurs de trépas !
Ils luttèrent, pardieu, ces soldats héroïques,
Ils tinrent jusqu’au bout, ils se firent tuer !
Écrasés sous le nombre : ce fut leur fin tragique
Dans Bir Hacheim en deuil, tout était consommé.

Soldats de Bir Hacheim ! d’héroïque mémoire
Croyez-nous ! Votre nom restera dans l’histoire !
Aux yeux du monde entier, en vous couvrant de gloire
Vous avez démontré que malgré ses déboires
La France vit toujours, confiante en la victoire !
La vraie France d’antan, la France des héros,
Celle des Bonaparte, des Foch, des Gouraud !

Le sang français là-bas n’a pas coulé en vain !
Bir Hacheim aujourd’hui a revu nos biffins
L’ennemi peu à peu s’est vu chasser d’Afrique.
Le désastre en ses rangs a semé la panique
Et si, sur Bir Hacheim, flottent nos trois couleurs,
Il sait qu’elles flotteront partout où sont les leurs !

Et lorsque la victoire aura chassé de France
Les traîtres et tyrans… après la délivrance
Lorsqu’un Français dira, comme disaient jadis
Les vieux grognards : « J’étais à Austerlitz »,
Lorsqu’un Français dira, en citant ses exploits,
« J’étais à Bir Hacheim »,
Nous nous découvrirons devant cet homme-là !

Roger Gargadennec, de Pont-Croix (Finistère), juillet 1943

Coll. Amicale de la 1re DFL