Le général de Gaulle arrive en France

Le général de Gaulle arrive en France

Le 6 juin 1944, les opérations de débarquement sur les côtes de France commencent et la création d’un deuxième front, tant attendu, est un fait accompli.
Le Général et l’ambassadeur Vienot devant la plage du débarquement (RFL).
Le Général et l’ambassadeur Vienot devant la plage du débarquement (RFL).

Dès les premières heures qui suivent le début de libération du territoire, le général de Gaulle exprime la volonté de mettre le plus tôt possible le pied sur le sol de France.

Le développement relativement long des premières opérations ne permettra de réaliser le légitime désir du Général qu’à partir du 12 juin et la journée du 13 se passe à Londres dans les bureaux de Carlton Gardens dans une activité fiévreuse.
Il est entendu que nous quitterons Londres dans l’après-midi du 13 pour embarquer dans la nuit du 13 au 14, et cela, bien entendu, sur une unité des Forces navales françaises libres : le torpilleur La Combattante qui sautera sur une mine par la suite sur la côte Est de l’Angleterre au cours d’un convoi (24 février 1945).
Le Général a décidé d’emmener avec lui M. Vienot, ambassadeur de France, qui devait mourir épuisé par la tâche qu’il avait, avec un courage héroïque, menée jusqu’au bout à Londres ; le général Pierre Kœnig, commandant les Forces Françaises de l’Intérieur et commandant en chef français en Grande-Bretagne ; le contre-amiral Thierry d’Argenlieu, commandant les forces navales Françaises en Grande-Bretagne et chef de la mission navale ; M. François Coulet, nommé commissaire de la République ; le général Béthouard ; Gaston Palewski, directeur de son cabinet ; le colonel Billotte, chef d’état-major ; le colonel Pierre de Chevigné, chargé de rétablir l’armature territoriale de l’armée française ; le commandant Pierre Laroque, mon adjoint administration ; le capitaine Maurice Schumann ; le commandant Geoffroy de Courcel, qui avait accompagné le Général à Londres lorsqu’il y était venu avant l’armistice et qui est resté le seul dont les ralliés du 18-Juin 1940 consentaient à reconnaître « le privilège d’antériorité », et enfin l’auteur de ces lignes, directeur adjoint du cabinet et commandant des missions militaires de liaison administrative qui allaient être chargées des relations entre les populations civiles et les armées libératrices ainsi que du rétablissement de nos administrations au fur et à mesure des avances alliées.
Le Général debout dans une voiture à cheval, parle aux habitants qui se précipitent vers lui. Au fond, nos véhicules (RFL).
Le Général debout dans une voiture à cheval, parle aux habitants qui se précipitent vers lui. Au fond, nos véhicules (RFL).

Le débarquement eut lieu à Arromanches sur une vedette amphibie. Avant que le général de Gaulle n’ait mis pied à terre, j’avais sauté sur la plage de mon département natal pour prendre la photographie du Général juste au moment où il allait, après quatre ans d’efforts et d’espoir, reprendre contact avec la terre de France libérée.

Tandis que notre tournée autour de la tête de pont et plus particulièrement à Bayeux s’organise, le général de Gaulle reste un long moment à s’entretenir avec son équipe.
Nous étions accueillis par un détachement de la garde écossaise et des officiers de la Royal Navy et, c’est bientôt dans des Jeep et des engins amphibies, que nous commençons la tournée triomphale.
Aussitôt derrière nous, les maisons éventrées d’Arromanches et la zone du « no man’s land » créée par les Allemands et déjà ravinée par le passage des véhicules alliés.
Tout au long des bourgades de la côte l’annonce de la venue du général de Gaulle s’est répandue comme une traînée de poudre. Dans chaque village, le Général exige que l’on s’arrête et il s’adresse en quelques mots vibrants aux populations dont l’accueil est enthousiaste et confiant.
Déjà là, comme tout au long de la marche vers Paris que nous allons vivre dans quelques semaines, pas un cri discordant, pas un mouvement qui ne soit à l’unisson. Le général de Gaulle est l’homme de la Libération, celui dont on attendait tout, qui a représenté la France pendant les pires heures de l’oppression et dont on attend tout encore.
Et c’est Bayeux.
Le colonel Chandon salue le général de Gaulle. Autour d’eux, de gauche à droite : général Béthouard, amiral d’Argenlieu, général Koenig, Gaston Palewski (RFL).
Le colonel Chandon salue le général de Gaulle. Autour d’eux, de gauche à droite : général Béthouard, amiral d’Argenlieu, général Koenig, Gaston Palewski (RFL).

Nous sommes accueillis dans la rue principale par le colonel Chandon, chef du détachement des missions militaires de liaison administrative auprès des armées américaines et que j’ai eu le bonheur de pouvoir faire passer en France voici déjà plusieurs jours.

Ce magnifique officier, un des tout premiers Compagnons de la Libération, devra hélas trouver une mort glorieuse au montent de l’avance alliée en Bretagne, après avoir, par son action personnelle, épargné la destruction du Mont Saint-Michel.
La population a à peine le temps de s’amasser et nous allons directement à la sous-préfecture où nous sommes accueillis par un sous-préfet aimable et assez embarrassé, moins cependant qu’il ne le sera quelques minutes plus tard quand je repère dans le salon de la sous-préfecture un portrait du maréchal Pétain qu’une distraction ou le manque de temps ont empêché de ranger.
Ma joie est à son comble quand, ayant suivi la direction de mon regard et constaté l’oubli, je vois la précipitation de plusieurs personnes à arracher clou compris, l’image du « chef de l’État ».
Avant que nous repartions en ville, le général de Gaulle donne ses dernières instructions à François Coulet et à Pierre de Chevigné. Ces instructions sont essentielles, car le commissaire de la République et celui qui va être chargé de réorganiser la structure militaire française ne nous accompagneront pas ce soir au retour.
L’un et l’autre ont reçu l’ordre du Général de commencer immédiatement leur mission.
Cette décision française ne manquera pas d’ailleurs de créer d’énormes difficultés sur le plan allié, car il semble que l’immense influence et le prestige du Général sur toute la France n’ont pas encore été compris par nos libérateurs.
J’ai déjà eu, pendant des mois, l’occasion en travaillant, aux côtés du général Kœnig et à la tête des missions de liaison administrative, de sentir ces réticences, à peine vaincues à la veille du débarquement.
La venue d’officiers de liaison français dépendant de ma mission sur le territoire français a été un objet de controverses pénibles. L’installation d’une autorité française sur les territoires français semble aujourd’hui une outrecuidance majeure. Il faut la fermeté et la décision immuable du général de Gaulle pour passer outre et faire respecter l’autorité de la France.
L’entrée à la sous-préfecture : de gauche à droite : colonel Chandon, amiral d’Argenlieu, le général de Gaulle, Gaston Palewski, Vienot, général Béthouard, Billotte, Chevigné, M. de Boislambert, le sous-préfet sortant (RFL).
L’entrée à la sous-préfecture : de gauche à droite : colonel Chandon, amiral d’Argenlieu, le général de Gaulle, Gaston Palewski, Vienot, général Béthouard, Billotte, Chevigné, M. de Boislambert, le sous-préfet sortant (RFL).

Notre promenade de Bayeux va maintenant prendre une allure triomphale, tout le monde sait que le Général est là, chacun veut l’acclamer, le voir, le toucher. En vieux Normand, je suis étonné de cet enthousiasme presque méridional.

Le Général très ému reçoit des bouquets, serre des mains, mais bientôt il nous faut repartir vers la côte où La Combattante nous attend pour, à travers des troupeaux de navires et de transports, nous ramener en Angleterre.
Dans les jours qui viennent, les uns après les autres, nous ferons retour pour le combat sur le sol de France et c’est d’ailleurs à Bayeux que j’installerai mon premier état-major dans très peu de temps.
Les souvenirs passent et s’effacent, mais les premières heures du général de Gaulle sur le sol de France restent gravées dans la mémoire de ceux qui ont vécu ces moments auprès de lui.
Claude Hettier de Boislambert,
Compagnon de la Libération
Extrait de la Revue de la France Libre, n° 69, juin 1954.