Les F.N.F.L. et les Écossais

Les F.N.F.L. et les Écossais

Les F.N.F.L. et les Écossais

Tous ceux de nos camarades qui ont servi en Écosse ou qui ont visité le Royaume du Nord pendant la guerre, ont été profondément touchés par la chaleur, la spontanéité et la fidélité de l’amitié écossaise.
L’Appel du 18-Juin trouva un écho immédiat dans les cœurs écossais pour qui la France Libre incarna tout de suite la vraie France celle de la «Vieille Alliance franco-écossaise », fidèle à son idéal d’honneur et de droiture.
Dès mai 1940, nos troupes partant en Norvège et faisant escale à Glasgow avaient reçu un accueil si enthousiaste que le Lord Provost, Sir Patrick Dollan avait été fait « Caporal honoraire » des chasseurs alpins. C’est Sir Patrick Dollan encore qui, quelques mois après, pour faire comprendre aux Volontaires de la France Libre, aux marins du Triomphant et du Surcouf qu’ils étaient chez eux en Écosse, nous rappelait une clause jamais abrogée de la «Vieille Alliance » qui « donne la nationalité écossaise à tous les Français ». C’est lui aussi qui, avec son flair de journaliste toujours à l’affût, avait découvert que le général de Gaulle avait des ancêtres écossais.
Oui, nous nous trouvions chez nous en Écosse !
Et quels trésors de délicatesse et de générosité nos amis ne déployèrent-ils pas pour nous faire oublier la tristesse de l’éloignement de la mère patrie !
Je me souviens du 14-Juillet 1941 lorsque la petite poignée de Volontaires que nous étions se trouvait réunie chez Mrs Harrison qui était alors la dévouée déléguée des A.V.F. à Glasgow.
Peu après, avec l’armement prévu de six corvettes, nos amis écossais comprirent que la Clyde allait devenir une des principales bases des F.N.F.L et que très nombreux seraient les marins français qui passeraient plusieurs années au milieu d’eux.
Ils voulaient nous aider au maximum, avec leur farouche particularisme écossais, ils souhaitaient avoir une organisation indépendante de Londres. C’est ainsi que, sous l’impulsion de Lord Inverclyde, avec l’aide du sagace et si dévoué Mr Vacher, et avec l’appui de personnalités influentes comme Sir Steven Milsland, Commissaire régional ; Sir Patrick Dollan, Lady Flavia Anderson, le Professeur Mackie, le Docteur Pettigrew-Young, se constitua le Comité écossais de coordination des Amis de la France Libre qui pendant cinq ans nous rendit d’inestimables services.
Lord Inverclyde mérite tout particulièrement notre profonde, reconnaissance. Sous un aspect plutôt froid et presque timide, il cache une âme ardente, un cœur généreux et une fidélité absolue aux amitiés qu’il a nouées.
Il épousa la cause de la France Libre avec une ardeur et un dévouement inégalés. Dans tous les nombreux domaines où il pouvait exercer son action, son influence se fit sentir. Son tact, sa discrétion, sa diplomatie, ouvrirent bien des portes, aplanirent bien des difficultés. Il était admirablement secondé par Mr Vacher au secrétariat général, et par Lady Anderson, qui prit la direction de l’organisation des œuvres en faveur de nos volontaires. La maison franco-écossaise de Glasgow, établie en quelques mois grâce à la générosité des Glasgowiens devint pendant quatre ans un centre d’accueil remarquable pour nos soldats, aviateurs et marins en permissions qui pouvaient y trouver restaurant, salle de lecture, chambres et dortoirs.
Mais c’est à Greenock où les F.N.F.L. créaient avec l’aide de la Royal Navy une base en développement toujours croissant, que nos besoins étaient les plus grands. Je me souviendrai toujours de la visite que me firent, au début de 1942, Sir Steven Billand (aujourd’hui Lord Billand), commissaire régional du gouvernement, et Lord Inverclyde. La bataille de l’Atlantique battait son plein. Nos équipages à la mer trois semaines sur quatre, rentraient épuisés après des jours et des nuits de veille sans relâche, constamment aux postes de combat et sur un océan déchaîné. Le personnel de relève, très insuffisant, permettait à peine le remplacement des malades et des blessés qu’il fallait hospitaliser. La situation devenait angoissante et le médecin de la base ne me cachait pas son anxiété : « Il faut absolument que nos hommes puissent se reposer lorsqu’ils sont au port. Il faut que le plus grand nombre puisse quitter le bord, trouver une atmosphère accueillante, des lits confortables, une nourriture abondante et des distractions. Il faut que les plus touchés puissent passer 15 jours de repos complet sous surveillance médicale et que d’autres aillent passer une semaine, soit dans des familles, soit dans une maison de repos à la campagne… »
La tâche était écrasante. Notre base était en plein développement et nos amis de la Royal Navy nous apportaient une aide précieuse mais eux-mêmes étaient débordés.
C’est alors que Lord Inverclyde me dit très simplement « Nous connaissons vos difficultés. Nous voulons vous aider. Dites-moi ce que vous voulez… ». Un peu hésitant d’abord, je répondis tout aussi calmement et comme si je demandais une chose très simple : « Je voudrais à Greenock même un foyer pour nos marins avec 24 lits. Je voudrais un petit hôpital français, annexe de notre base, avec 30 lits. Je voudrais enfin une maison de repos à la campagne, pas trop loin, où ceux de nos marins qu’il n’est pas toujours possible d’envoyer en permission dans des familles, puissent passer huit jours de détente… » – «Très bien, répondirent Lord Inverclyde et Sir Steven Billand, de la même voix calme, nous allons nous y employer. »
Et quelques mois après, avec l’aide de l’amiral Sir Richard Hill, préfet maritime de Greenock, que l’on a appelé avec justesse « le père des F.N.F.L. », nous avions notre foyer dans un grand immeuble réquisitionné pour nous, avec bar et restaurant, grande salle de danse, de spectacles et de cinéma, salle de lecture et deux grands dortoirs. Tout avait été meublé avec beaucoup de goût et les décorations dues à Pascal, peintre de la marine, donnaient un cachet élégant et bien français.
Sous la présidence de Mr Erskine Orr, aujourd’hui agent consulaire de France, un Comité local s’était formé à Greenock même pour nous aider. Nos marins trouvaient auprès de la dévouée secrétaire Miss Marion Smith, un service social remarquable qui leur distribuait lainages et vêtements chauds et assurait même le raccommodage du linge et des chaussettes!…
Hôpital auxiliaire de Knockderry mis à la disposition exclusive des F.N.F.L. (RFL).
Hôpital auxiliaire de Knockderry mis à la disposition exclusive des F.N.F.L. (RFL).

Durant l’été, grâce au docteur Walker, chef des services de santé écossais, nous obtenions l’usage exclusif de l’hôpital auxiliaire de Cove établi au château de Knockderry et, en automne, le comité de Glasgow mettait à la disposition des Volontaires des Forces françaises libres la maison de repos de Quotyquan établie dans la demeure prêtée par un membre du parlement.

Dans le domaine de l’hospitalité privée, comment remercier les nombreuses familles écossaises qui ouvraient si généreusement leurs portes à nos permissionnaires ! Je mentionnerai seulement parmi tant d’autres Mr et Mrs Broadbent qui, pendant toute la guerre, reçurent presque chaque semaine, aussi bien un commandant de corvette qu’un officier marinier ou un matelot, pour le choyer et le gâter pendant quelques jours et lui faire oublier les horreurs de la guerre et la dureté de l’exil.
Après les hommes, il nous fallait penser aux officiers et en 1943, grâce encore à l’aide de l’Amiral Hill et à la générosité du comité de Lord Inverclyde, nous pûmes ouvrir à Greenock un « Cercle naval français » avec salle à manger, bar, bibliothèque, et de très confortables chambres où pouvaient se reposer nos jeunes officiers.
Je n’oublierai pas Lady Flavia Anderson, passant des journées entières à peindre, décorer et meubler avec tant de goût notre cercle de Greenock.
Tant de dévouement, de réelle et sincère amitié nous ont été témoignés que nous ne saurions jamais, assez exprimer notre reconnaissance.
Ce que les Écossais ont fait pour nous à Glasgow et à Greenock, ils l’ont fait aussi à notre base de sous-marins, à Dundee, comme à Aberdeen et à Edimbourg.
Leur amitié et leur générosité ne s’est pas arrêtée avec la fin des hostilités. Les comités de Glasgow et de Greenock continuent à fonctionner sous le simple vocable de « Friends of France ». Ils ont adopté Brest et Veulettes et Edimbourg et Dundee, Caen et Orléans, apportant vêtements et vivres aux populations sinistrées.
Ce sont maintenant les enfants qui, chaque année, sont invités à venir en Écosse et qui sont à leur tour choyés, et gâtés par nos amis.
La maison franco-écossaise de Glasgow continue à fonctionner grâce à l’initiative du comité et sert de centre de rayonnement français.
Le souvenir de la France Libre demeure vivant sur les rivages de la Clyde et chaque année, pour le 18-Juin, pour la Toussaint pour le 11-Novembre, des mains pieuses viennent fleurir le « Monument des F.N.F.L. ».
On vient s’y recueillir et certains soirs de fêtes, la grande croix de Lorraine qui domine les hauteurs de Greenock, illuminée par des projecteurs, se dresse, brillante dans la nuit, face à l’océan, pour rappeler l’idéal qui fut le nôtre et le sacrifice de nos camarades tombés.

Henri Langlais,
ancien commandant de la base de la Clyde
Extrait de la Revue de la France Libre, n° 64, janvier 1954.