La prise de Koufra (1er mars 1941)
Le 2 décembre 1940, Leclerc, promu commandant militaire du Tchad,
est chargé de préparer l'opération contre le Fezzan
et, pour commencer, contre l'oasis fortifiée de Koufra (Sud-Est de
la Libye, près de la frontière égyptienne). À
Fort-Lamy, il retrouve ses compagnons du Cameroun (Jean Colonna d'Ornano,
Jacques Massu, Jacques de Guillebon) ; il prend également le commandement
du régiment des tirailleurs sénégalais du Tchad, auquel
il va amalgamer d'autres unités provenant du Congo, de l'Oubangui
et du Gabon - en tout quelque 6.000 hommes, dont 500 Européens, qui
vont constituer sa "colonne saharienne". En quelques jours,
il réunit les moyens de transport (une centaine de camionnettes,
équipées de mitrailleuses et de mortiers de 81 mm) et les
effectifs (350 hommes) nécessaires au raid sur Koufra. Comme Fort-Lamy
est à 1.200 km de la frontière italienne (et à plus
de 1.500 km de Koufra), il s'installe à Faya-Largeau, au nord du
Tchad. Après trois mois de préparatifs et de reconnaissances
terrestres et aériennes, la colonne Leclerc s'empare de Koufra le
1er mars 1941.
La conquête du Fezzan, première campagne
(février-mars 1942)
Revenu à Fort-Lamy, Leclerc se consacre, dans les mois qui suivent,
à sa prochaine mission : le Fezzan. L'opération contre Koufra
a été une magnifique affirmation de la volonté de
combat des Français libres ; la conquête du Fezzan est une
nécessité imposée par l'avancée des Britanniques
en Libye* : "S'ils réussissaient à atteindre la frontière
tunisienne, il serait essentiel que nous y soyons avec eux, ayant, au
préalable, aidé à battre l'ennemi. Si, au contraire,
celui-ci parvenait à les refouler, nous devrions tout faire pour
concourir à l'arrêter avant qu'il ne submergeât l'Egypte." (Mémoires de guerre) En réalité,
de Gaulle ne croit pas au succès de la contre-offensive britannique,
et les événements lui donnent raison : à la fin de
janvier 1942, avec une Afrikakorps intacte, Rommel repart à l'assaut
de l'Egypte.
La mission de Leclerc change dès lors de nature : puisque la jonction
avec les forces britanniques est, pour l'instant, inenvisageable, il ne
lui reste plus qu'à exécuter une opération de "va-et-vient" sur le Fezzan, qu'il définit ainsi le 1er février
: "assez forte pour sonner l'adversaire et obtenir des renseignements
utiles, assez faible pour permettre une reconstitution rapide du stock
d'essence au cas où l'opération initiale serait reprise". Il monte cette nouvelle opération en deux semaines avec
sa précision et sa rigueur habituelles. À partir du 15 février,
quatre patrouilles de dix voitures (commandées par les capitaines
de Guillebon, Massu et Geoffroy), appuyées par onze avions du groupe "Bretagne", vont porter à un ennemi distant de plus
600 km des coups sévères et inattendus. Le général
Vézinet, qui y participa, racontera : "Des petites colonnes
motorisées partaient du Tchad en se camouflant, arrivaient par
surprise au pied d'un poste italien, s'en emparaient et brûlaient
le poste, libéraient les combattants indigènes et faisaient
prisonniers les Italiens" Les Français s'emparent ainsi de
deux postes importants : Gatroun et Uigh el-Kébir.
Le bilan de cette première campagne, qui s'achève à
la mi-mars 1942, est largement positif - une "réussite complète", estime de Gaulle, qui ajoute : "Général Leclerc,
vous et vos glorieuses troupes êtes la fierté de la France". Le 25 mars, Leclerc est nommé commandant supérieur
des troupes de l'Afrique française libre. Il rejoint Brazzaville,
en obtenant de De Gaulle la nomination d'un de ses fidèles, le
colonel François Ingold, à la tête des troupes du
Tchad.
La conquête du Fezzan, seconde campagne (septembre
1942-janvier 1943)
Le 22 septembre 1942, alors qu'il se trouve à Brazzaville, de Gaulle
ordonne à Leclerc d'achever la conquête le Fezzan et de s'emparer
de Tripoli, où il fera sa jonction avec les troupes britanniques.
Envisageant l'hypothèse d'un échec du futur débarquement
anglo-américain en Afrique du Nord, de Gaulle songe déjà
à mettre en œuvre tous les moyens pour arracher à Vichy
l'Afrique occidentale ; il prescrit donc à Leclerc d'envoyer des
troupes au Niger et de préparer les unités qui interviendront
à Madagascar : "C'était beaucoup de choses à
la fois. Mais nous ne doutions de rien. Les Français libres d'Afrique
constituaient un faisceau qu'aucune épreuve ne pourrait rompre." (Mémoires de guerre) Le 10 novembre, deux jours après
le débarquement en Afrique du Nord - dont la France Libre a été
écartée ** - de Gaulle demande à Leclerc de se tenir
prêt à exécuter l'opération de ralliement du
Niger : "Nous devons marquer par une action immédiate, explique-t-il,
que nous n'admettons pas la reconstitution de Vichy en Afrique du Nord
et en Afrique occidentale française sous la coupe des Américains. "Cependant, quatre jours plus tard, il change d'avis : il ordonne
à Leclerc de préparer l'offensive au Fezzan, avec exploitation
éventuelle soit vers Tripoli, soit vers Gabès (Sud tunisien),
en liaison avec la 8e armée britannique et, éventuellement,
avec les forces américaines d'Algérie. L'opération
présente de sérieuses difficultés : les hommes de
Leclerc doivent parcourir un millier de km, en emportant vivres, munitions,
carburant ; ils doivent coordonner leur avance avec les troupes britanniques
qui progressent en Cyrénaîque et il est impérativement
demandé à Leclerc de refuser toute prétention des
Alliés d'administrer le Fezzan libéré : "Le
Fezzan doit être la part de la France dans la bataille d'Afrique,
explique de Gaulle. C'est le lien géographique entre le Sud tunisien
et le Tchad. "L'offensive commence le 22 décembre 1942 ; elle va durer deux semaines.
Les groupements Ingold et Delange (4.000 Africains, 600 Européens),
appuyés par le groupe d'aviation
Bretagne, s'emparent de toutes les positions ennemies. Les Français
entrent dans Sebha, principal centre militaire, le 12 janvier 1943 ; ils
prennent Mourzouk, capitale religieuse, le lendemain. Vainqueurs sur toute
la ligne, ils font un millier de prisonniers et s'emparent d'un matériel
important. Mais surtout, la route de Tripoli leur est ouverte. Les Italiens
sont chassés du Fezzan, désormais administré par le
colonel René Delange ; les Anglais ne mettront pas la main sur ce
que de Gaulle appellera, dans ses Mémoires de guerre, "ce fruit
savoureux du désert". L'audace et la méthode ont payé.
Le 13 janvier 1943, de Gaulle exalte à la BBC l'épopée
de Leclerc et de ses compagnons, "un exploit qui ne le cède
en rien aux plus beaux de notre grande Histoire", assure-t-il, avant
d'ajouter : "Avec la victoire de nos troupes du Tchad, l'ennemi a
vu s'élever, une fois de plus, cette flamme de la guerre française
qu'il avait crue éteinte dans le désastre et la trahison,
mais qui, pas un seul jour, ne cessa de brûler et de grandir sous
le souffle de ceux qui ne désespéraient pas. "A ses
yeux, cette victoire n'est pas seulement un brillant fait d'armes, elle
est aussi" un des signes avant-coureurs de cette France nouvelle,
de cette France dure et fière qui se bâtit dans l'épreuve".
Le 25 janvier, les premiers Français venus du Tchad - après
une marche de plus de 3.000 km - entrent à Tripoli, où Leclerc
arrive dans la soirée. Le lendemain, il rencontre le général
Montgomery, chef de la 8e armée britannique, vainqueur de l'Afrikakorps
à El Alamein ; Montgomery le charge de prendre une part active à
l'attaque de la ligne Mareth, qui défend le Sud tunisien. Le surlendemain,
tandis que le capitaine d'Abzac, l'un de ses adjoints, occupe la grande
oasis italienne de Ghadamès, Leclerc rend visite au commandant Bouillon,
chef du Bataillon d'infanterie de marine et du Pacifique (BIMP), avant-garde
de la 1re DFL, à l'aéroport de Tripoli : c'est la première
jonction des FFL venues du Tchad et des FFL du Moyen-Orient.
* Après les premiers succès de l'Afrikakorps,
qui a débarqué en Libye à la fin de février
1941, les Britanniques ont repris l'avantage à l'automne : Tobrouk,
assiégée depuis le printemps, est définitivement dégagée
; les Anglais occupent Derna et Benghazi et le général Rommel
est contraint à faire retraite, en attendant de lancer une nouvelle
offensive générale au printemps 1942.
** Se trouvant par hasard à Alger, l'amiral Darlan, ancien chef du
gouvernement de Vichy, a pris le pouvoir en Afrique du Nord, avec l'assentiment
des Américains et en se prévalant du soutien du maréchal
Pétain. Il sera assassiné par Fernand Bonnier de la Chapelle,
un jeune résistant gaulliste, le 24 décembre 1942, et immédiatement
remplacé par le général Giraud, qui bénéficiera
également de l'appui des Etats-Unis. |