Les ralliements
Sortie pratiquement indemne des combats de mai-juin 1940,
auxquels elle a pourtant pris une part active (campagne
de Norvège, évacuation de Dunkerque), la
flotte française est, pour l'essentiel, stationnée
dans les ports de l'empire colonial ou dans les ports
britanniques *, ce qui lui permet d'échapper à
toute mainmise allemande. Elle est donc prête à
poursuivre le combat, comme le demandent d'ailleurs trois
grands chefs militaires : le général Noguès,
résident général au Maroc, commandant
en chef du théâtre d'opérations en
Afrique du Nord ; l'amiral Godfroy, chef de la "Force X" (9 bâtiments), stationnée
à Alexandrie ; l'amiral Decoux, haut commissaire
en Indochine** et commandant les Forces maritimes d'Extrême-Orient.
Mais tous trois ne tarderont pas à rentrer dans
le rang, en affirmant leur loyauté à l'égard
du maréchal Pétain. En outre, l'immense
majorité des marins français se trouvant
en Grande-Bretagne (quelque 12 000 officiers et hommes
d'équipage) est décidée rejoindre
la France.
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| L'amiral Muselier,
créateur des FNFL. |
Au 1er juillet 1940, seuls quelques bâtiments ont
rallié la France Libre : les sous-marins Narval
et Rubis, le patrouilleur Président-Houduce
et quelques navires marchands. La mise sur pied d'une
marine française libre s'avère d'autant
plus difficile que le gouvernement britannique n'a aucune
raison de mettre en doute la volonté clairement
affirmée de l'amiral Darlan, commandant la Marine, de ne jamais laisser tomber la flotte entre
les mains de l'occupant. Soucieux de préserver
leur maîtrise navale, les Anglais souhaiteraient,
en outre, armer eux-mêmes les bâtiments réfugiés
dans leurs ports en proposant à leurs équipages
de se battre au sein de la Royal
Navy.
Cette politique conduit les Anglais à brusquer
le mouvement : le 3 juillet, ils déclenchent l'opération
Catapult (saisie des bâtiments
français présents en Grande-Bretagne).
Le
même jour, Churchill prend la tragique décision
de détruire la flotte française de Mers
el-Kébir (Algérie) pour l'empêcher
de rejoindre Toulon : près de 1 300 marins français
sont tués. Ce massacre, condamné par de
Gaulle (qui le qualifie d'"odieuse tragédie"), ne le dissuade pas de poursuivre le combat aux
côtés de la Grande-Bretagne, mais il laissera
des traces profondes ; dans l'immédiat, il entraîne
le non-ralliement d'hommes décidés à
poursuivre le combat et le départ de nombreux
ralliés
civils et militaires.
Cependant, l'armistice et l'occupation du territoire français
par l'Allemagne incitent des officiers à sauter
le pas. Ainsi, le lieutenant de vaisseau d'Estienne d'Orves
et plusieurs de ses compagnons quittent la "Force
X" immobilisée et neutralisée par
son chef pour rejoindre la France Libre. Par ailleurs,
de France et de quelques territoires de l'Empire (AEF,
Océanie), des marins se portent volontaires. Leur
nombre est pour l'instant très réduit, car,
dans leur écrasante majorité, les marins
français sont partagés entre l'attentisme
et la fidélité à Vichy.
Muselier crée les FNFL
Cette situation ne suffit pas à décourager
de Gaulle. Il est évident qu'il n'a de chance
de mettre sur pied une marine française libre
que si un amiral vient l'épauler. L'affaire
se
présente mal, car peu d'officiers généraux
se sont ralliés ; les officiers de marine qui
l'ont rejoint n'étaient que des capitaines de
corvette***. Heureusement, le 30 juin, le vice-amiral
Muselier, venant de Gibraltar, débarque à
Londres ; le soir même, il se présente
à de Gaulle. Malgré une incompatibilité
manifeste de tempéraments, l'accord est immédiat
entre eux et de Gaulle nomme sans attendre Muselier
chef des "Forces maritimes françaises restées
libres" - officiellement dénommées
"Forces navales françaises libres"
- et, en même temps, commandant à titre
provisoire des "Forces aériennes françaises".
La tâche de l'amiral se révèle
particulièrement difficile. Il forme un état-major
restreint, annonce qu'il fait appel aux seuls volontaires
et rend public l'engagement de ne livrer aucun bâtiment
français ni à l'ennemi, ni à l'allié
britannique. Les premières réactions sont
prometteuses, mais l'opération Catapult
et le drame de Mers el-Kébir ruinent ces premiers
efforts. Dès le 5 juillet, Muselier demande à
l'Amirauté l'arrêt de toute opération
contre la flotte française et l'acceptation que
tous les navires français resteront sous pavillon
national ; en outre, il fait reconnaître qu'aucun
marin français ne pourrait s'engager dans la
Navy sans l'autorisation
du général de Gaulle. Obtenu à
l'arraché, cet accord équivalait à
une reconnaissance des FNFL, qui sera officialisée
par l'accord franco-britannique du 7 août 1940.
"Mon but, expliquera Muselier, était
de créer une marine jeune, vigoureuse, ardente,
entraînée". Mais comment y parvenir
avec, à peine, quelques centaines d'hommes et
une douzaine d'officiers ? Comment armer des navires
sans cadres et sans marins ? Il fallait commencer par
former des officiers et des équipages. Le 12
juillet 1940, Muselier crée à Portsmouth
une école navale à bord du Courbet,
un vieux cuirassé mis en service en 1914 (qui
terminera sa carrière en se sabordant devant Arromanches en juin 1944), puis des
écoles de spécialistes et une école
de mousses**** . Le 13 juillet, il prend une autre initiative
: la formation au camp d'Aldershot d'une petite unité
de 250 fusiliers marins au sein des FNFL, aux ordres
du capitaine de corvette Robert Détroyat (le
1er BFM participera à l'expédition de
Dakar avant d'être intégré à
la 1re Division légère française
libre en juin 1941).
Le premier navire français libre à reprendre
la mer est le Commandant-Dominé
(lieutenant de vaisseau Jacquelin de la Porte des Vaux),
suivi, quelques jours plus tard, par deux
 |
| Un détachement
de la marine défile à Londres.. |
autres avisos : le Commandant-Duboc
et le Savorgnan de Brazza.
Ces trois bâtiments, ainsi que le Président-Houduce et quatre navires marchands prendront part à l'expédition
de Dakar puis aux opérations d'Afrique équatoriale.
Dans les semaines suivantes, une dizaine d'autres bâtiments
rejoignent les FNFL. Le 13 août, c'est au tour du
Rubis (lieutenant de vaisseau
Georges Cabanier) d'appareiller pour une mission de mouillage
de mines au large de la Norvège. Au total, après
trois mois d'efforts, 18 navires seront en service : "Dix-huit bateaux en mer, cela peut paraître peu
de chose, écrira de Gaulle. (…) Mais si l'on
veut bien penser qu'un navire à la mer et en état
de combattre suppose tout un ensemble de rouages très
compliqués, on peut, à bon escient, s'émerveiller
qu'un si grand nombre de choses ait pu se réaliser
dans un délai aussi bref." (Mémoires
de guerre)
* Dans les ports britanniques
et coloniaux, se trouvent 162 navires de commerce, une
cinquantaine de navires de guerre, près de 200
navires auxiliaires (dragueurs, patrouilleurs, etc.) et
plusieurs dizaines de bateaux de pêche.
** Il a succédé dans ces fonctions au général
Catroux, désavoué par Vichy, qui ralliera
peu après la France Libre.
*** Le grade de capitaine de corvette correspond à
celui de commandant (quatre galons). Les premiers "corvettards'" à rejoindre Londres furent Georges
Thierry d'Argenlieu, Roger Wietzel et Raymond Moullec
(dit Moret).
**** Les jeunes recrues pourvues d'un niveau d'instruction
suffisant et parlant couramment l'anglais seront envoyées
à l'Ecole navale anglaise de Dartmouth, d'où
sortiront, chaque année, 25 midships (aspirants).
Suite
: Les FNFL sur toutes les mers du monde (1941-1943)
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