Jean Mahé

Jean Mahé

Jean Mahé

Il en est beaucoup que de grands événements ne trouvent point à leur mesure. Dépassés, déconcertés, ils vont… au gré du courant, s’ils ne se retirent du jeu. Mais il en est d’autres qui les dominent, qui se forgent un destin d’autant plus éclatant que la lutte est plus âpre.

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Jean Mahé en capitaine (RFL).

Une exceptionnelle conjonction de vertus morales et intellectuelles devait permettre à Jean Mahé de se tailler une place de choix parmi ceux-là qui savent être pleinement des hommes. Cette entière réussite n’a pas surpris ceux qui l’ont connu et pour qui elle ne se mesure ni aux galons ni aux croix mais à la commune admiration qu’ils lui ont vouée.

Quelques années en un temps d’exception ont suffi à Jean Mahé pour s’imposer comme chef de file et meneur de jeu. Plus que ses faits d’armes, c’est son attitude quotidienne qui nous a séduits, ceux-ci n’étant en quelque sorte que la consécration de celle-là, la magnifique illustration d’une vie tout entière digne d’être méditée.
La vie morale intellectuelle d’un homme ne se raconte pas, il est déjà bien prétentieux de prétendre en esquisser les traits majeurs.
Mahé était avant tout une volonté. L’homme, l’aviateur, le chef aspiraient fortement en lui à leur parfait développement. Il n’admettait pas en ce domaine la perte de temps et tout lui était occasion de s’affirmer. C’est ainsi qu’il consacrait à l’étude les loisirs importants que, dans le désert, la guerre lui laissait, et ce parfois, dans des conditions qui valent d’être rapportées. Perdus dans un coin de sable, lorsqu’en été le vent du sud nous accablait sous son haleine brûlante et sablonneuse, nous nous allongions sous nos tentes, sorte de four crématoire, utilisant ce qui nous restait de force à absorber des litres de thé tiède et à attendre que cela passe, incapables du plus minime effort. Pendant le même temps, Mahé sous sa tente, avec ses inséparables bouquins, résolvait des équations.
Dans toute son activité, on retrouvait la même persévérante obstination. Il travaillait énormément en vol et quoique normalement doué, sans plus, il devint rapidement un pilote excellent et pratiqua avec une rare maîtrise la navigation en zone désertique, à l’aide des seuls moyens du bord. Il s’initia aux spécialités de bombardier, de radio, de mitrailleur, ne voulant rien ignorer des détails du travail de son équipage. C’est dans le même esprit qu’il aborda les questions même les plus purement administratives car il lui paraissait essentiel de pouvoir assumer avec une entière compétence la totalité de son commandement.
Esprit curieux et d’une grande lucidité, il s’intéressait à tout. On retrouvait dans la démarche de sa pensée ce même caractère méthodique qui imprégnait toute son activité. Très préoccupé des questions essentielles qui se posent à tout être humain, il aimait à en discuter avec ses amis et à confronter avec les leurs ses croyances et ses incertitudes. Il faisait toujours preuve dans la discussion de la plus entière objectivité et se défiait de tout mouvement affectif.
Distinguant avec bonheur l’essentiel de l’accessoire et le douteux du certain, il ne prenait de décision qu’en connaissance de cause et s’y tenait fermement, avec une opiniâtreté toute bretonne ; aussi ses ordres étaient-ils plus acceptés qu’obéis.
Énergique, travailleur, lucide, pondéré, Mahé ne faisait pas pour autant figure de vieux parmi ceux de sa génération. Il aimait l’humour dans lequel il excellait. Sa joie était celle des forts, interne, profonde et peu sensible au déroulement extérieur des événements. On était toujours étonné de trouver en lui à la fois tant de maturité et de sang-froid alliés à tant d’enthousiasme et de jeunesse. Là peut-être est le trait le plus marquant de son attachante et forte personnalité.

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Né le 2 juin 1917 à Nantes, aîné de quatre garçons Jean Mahé s’oriente d’abord vers des études primaires supérieures qu’il abandonne à 14 ans pour travailler et aider les siens. Employé de bureau, il gagne sa vie et parallèlement entreprend des études secondaires. Il passe ainsi ses bachots, un certificat de licence de mathématiques et entre à Saint-Cyr en 1937.

Système de la promotion, il s’acquitte d’une tâche délicate à la satisfaction de tous, affirmant sa jeune autorité.

Nommé sous-lieutenant dans l’armée de l’air, il est affecté à l’aviation de chasse. Il ne supporte pas tout d’abord la voltige aérienne, s’efforce de dissimuler ses malaises et parvient à s’accrocher à force d’énergie et de persévérance.

En juin 1940, il est affecté au Centre d’instruction de chasse à Cazaux ; c’est là qu’à la suite de mûres réflexions il décide de rallier l’Angleterre. Il devra pour y réussir traverser sans ordre la Méditerranée et gagner Casablanca à la suite d’un long voyage « incognito » la travers l’Afrique du Nord. De là il s’embarquera clandestinement pour Gibraltar.

La fin de l’année 40 le trouve en A.E.F. Affecté aux forces aériennes du Tchad, il participe aux opérations de Koufra. Il s’initie très rapidement aux conditions très sévères du vol en ces régions désertiques où l’infrastructure est inexistante. Constamment dans « Le Nord » il se tire aux mieux de nombre de situations périlleuses. Aussi, quand, en janvier 1942, le groupe « Bretagne » est formé, celui qui allait en être l’âme, fait-il d’emblée figure de pionnier. Il est lieutenant depuis le 1er juin 1941, il a 24 ans.

Pendant deux ans le groupe « Bretagne », aviation du général Leclerc, va effectuer un grand nombre de missions de tous ordres, du Tchad à Tripoli. De tous les éléments de ce groupe, Mahé est sans conteste le plus brillant. Il assure à la fois les fonctions de commandant d’escadrille, de commandant en second et surtout, il est pour tous le meilleur des conseillers, alliant à l’expérience d’un vieux routier, la foi et le dynamisme d’un débutant.

Voici deux traits qui caractérisent assez bien sa manière.

« Au cours d’un vol de reconnaissance, il surprend une colonne italienne d’une centaine d’hommes, l’attaque, l’immobilise, puis ses mitrailleuses d’ailes enrayées, la somme de se rendre. Les Italiens obtempèrent ; Mahé ira alors lancer un message aux forces françaises à quelque 30 kilomètres de là, leur faisant connaître la situation puis atterrira à proximité de ses prisonniers. Il s’en débarrassera avec soulagement quelques heures plus tard car il ne disposait plus pour tout armement que d’une mitrailleuse de tourelle.

Un autre jour, il part pour une longue mission de bombardement, le vent est épouvantable et l’équipage se perd dans le vent de sable. Mahé décide d’atterrir. Il attend vingt-quatre heures que la tempête s’apaise afin de faire le point (il a toujours à bord tables et sextant). Fixant sa position, il découvre en même temps l’impossibilité de rejoindre sa base trop lointaine. Il vole pour s’en approcher le plus possible, lorsqu’un hasard providentiel lui fait survoler un avion abandonné ; il atterrit à proximité et recueille à force d’ingéniosité et de patience une centaine de litres d’essence. Le lendemain reparti vers sa base, la panne sèche l’oblige à atterrir. Il reste 20 kilomètres à parcourir, l’équipage rentre à pied. La mission avait duré trois jours. »

Certes pour apprécier de tels exploits, il faut être du métier, ne rien ignorer des risques que comportent ces atterrissages dans le désert, de la connaissance approfondie du « sable » qu’ils supposent. Il faut aussi savoir que l’appareil de combat qu’utilisait Mahé n’était pas un de ces avions anciens acceptables pour ce genre d’acrobatie, mais un bombardier bimoteur Glenn Martin pesant une dizaine de tonnes et dont la vitesse d’atterrissage était de 130 kilomètres/heure. Il faut enfin connaître le désert, son étendue, son inhumanité.

La sûreté de telles décisions qui ne souffraient aucun délai et furent prises dans des circonstances extrêmement difficiles, donne une idée de la compétence et du sang-froid de leur auteur.

Après cette inoubliable guerre du désert où il donna ainsi toute sa mesure on retrouve le capitaine Mahé au début du printemps 1944 en Italie. Les conditions de la lutte y sont tout autres et ne se prêtent plus à de spectaculaires exploits individuels. Officier d’opérations de son groupe, Mahé devient alors un excellent pilote leader de flight puis un remarquable commandant de formation, car il était de ceux qui s’imposent en toutes circonstances. Il est alors nommé commandant. On lui confie le groupe « Bretagne », il a 27 ans et a déjà accompli 91 missions de guerre.

C’est ensuite l’occupation, l’École d’état-major d’où il sort avec les notes suivantes :

« Réussira pleinement chaque fois que la tâche sera difficile et que sa responsabilité y sera entière. »

Mais, le 2 décembre 1946 l’avion dans lequel il a pris place s’écrase à quelques mètres du sommet du Ballon d’Alsace.

Commandant François Court

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 49, juin 1952.