Le roi des Abron, Français Libre de 1940, reçoit la Légion d’honneur

Le roi des Abron, Français Libre de 1940, reçoit la Légion d’honneur

Le roi des Abron, Français Libre de 1940, reçoit la Légion d’honneur

La cérémonie du 25 novembre à Bondoukou (RFL).
La cérémonie du 25 novembre à Bondoukou (RFL).

En juillet 1940, les Français de l’Empire qui refusèrent la honteuse capitulation de Vichy et préférèrent le combat, le risque et l’honneur, rallièrent la France Libre.

En Haute-Volta, proche de la Gold Coast, beaucoup de nos camarades rejoignirent avec Laurent-Champrosay. En Côte d’Ivoire ce fut un indigène qui maintint la flamme de l’espérance et montra l’exemple : le roi des Abron Kouadio Adjoumane, 24e descendant de l’ancêtre Obri Yaboi Mani.

Les Abron sont un peuple de race Akan ; d’abord vivant en Gold Coast, ils eurent des « palabres » avec les Achianti, leurs cousins germains, et furent chassés en Côte d’Ivoire vers 1700. Ils s’établirent dans la région de Bondoukou où à leur tour ils battirent les Koulango et s’emparèrent des terres. Ils sont actuellement 25.000 en Côte d’Ivoire et une dizaine de mille en Gold Coast.

Le roi Kouadio Adjoumane était roi déjà quand Samory, ravageant le nord de la Côte d’Ivoire, vint s’emparer de Bondoukou en 1897. Il prit les armes contre lui ; il devait être âgé alors de 30 à 40 ans. Mais la ville surtout peuplée de Dioula (commerçants musulmans), négocia sa reddition sans combattre contre 700 kg. d’or et 5.000 « sofa » (soldats). Les Abron restèrent dans la brousse.

En 1940 Kouadio Adjoumane n’accepta pas non plus la défaite. Il passa en Gold Coast avec cinq ou six mille de ses hommes. Les Britanniques virent volontiers dans ce geste un ralliement en leur faveur plutôt qu’à la France Libre et hissèrent pendant la nuit, sur la case du roi, leur pavillon. Le fils aîné du roi, Adingra, se réveilla sous les couleurs British et furieux arracha l’emblème. Les Anglais déçus placèrent le Roi et son fils sous résidence surveillée. Adingra a conservé ce drapeau qu’il aime montrer en racontant l’incident.

Déjà le général de Gaulle avait adressé au Roi ses félicitations et son salut. Ce fut le général Sicé qui vint régler le « palabre » avec nos amis et définir la participation des Abron à la guerre : un grand nombre s’engagèrent comme tirailleurs et la famille royale ne fut plus inquiétée.

En 1943, Kouadio Adjoumane voulut revenir en Côte d’Ivoire. Mais Vichy, bien entendu, n’avait pas été inactif. Le Roi déclaré déchu avait été condamné à mort et le trône occupé par un parent de la branche Zanzan, Koffi Eboua, resté en Côte d’Ivoire, héritier présomptif d’après la coutume qui fut établie alors.

À l’origine il n’avait qu’une tribu royale, celle de Kouadio Adjoumane, les Yakassé. À la suite de mauvaises affaires, la cour avait dû emprunter à une famille riche, les Zanzan, et le Roi de l’époque avait payé sa dette en offrant à son chef une chaise, copie de la chaise royale. Des alliances matrimoniales entre les Yakassé et les Zanzan introduisirent dans cette dernière famille des descendants de souche royale ; petit à petit la « chaise zanzan » prit implicitement un caractère royal et Vichy la classa définitivement « attribut de la royauté », conférant à son possesseur la possibilité de s’asseoir sur le trône : nul Abron ne peut être roi s’il ne peut en effet s’asseoir sur la « chaise ».

Bien que Kouadio Adjoumane fut en possession des « chaises authentiques» l’administration française ne sut pas ou ne voulut pas le rétablir dans ses droits. D’une part, il restait des Vichyssois pour lesquels Kouadio était toujours un dissident ; d’autre part, l’usurpateur Koffi Eboua était soutenu par le Parti du Rassemblement Démocratique Africain (R.D.A.), alors puissant en Côte d’Ivoire.

Bientôt, la guerre politique est ouverte entre les deux tribus, menée du côté de Kouadio par son fils préféré et conseiller Kouamé Adingra. Le Prince Adingra est le fils aîné et, de ce fait, héritier des biens paternels. Après les fortunes diverses et surtout suivant l’évolution du R.D.A., d’abord tout puissant, puis battu en brèche, les droits du vieux roi sont reconnus et Kouadio Adjoumane est replacé sur le trône par l’administrateur, tandis que Koffi Eboua, soutenu par le R.D.A., prétend garder lui aussi le pouvoir. Le Roi vit au milieu de ses tribus dans un village à 50 km. au sud de Bondoukou, ne voulant pas résider dans la capitale tant que sa souveraineté totale sera discutée.

Enfin, au milieu de 1949, Koffi Eboua s’incline devant le vieux Roi. Zanzan et Yakassé font la paix ; Kouadio Adjoumane vient résider à Bondoukou. J’assiste en septembre à une confirmation de cette réconciliation entre Koffi Eboua et le Prince Adingra, porte-parole désigné du Roi.

Le Roi des Abron avait été proposé pour la Légion d’honneur dès la fin de la guerre. Le dossier traîna longtemps dans les fonds de tiroir car il n’était pas opportun de décorer un « fantôme ou un cadavre ». Mais le roi a reconquis son trône et le vieillard solide n’a nul envie de mourir. L’an dernier le décret de nomination a enfin paru.

Kouadio Adjoumane, roi des Abron, a été fait chevalier de la Légion d’honneur en grande pompe, à Bondoukou, au milieu de son peuple, le 25 novembre dernier par le gouverneur Péchoux. J’assistais à la cérémonie à laquelle j’avais fait venir d’Abidjan un détachement de tirailleurs qui rendirent les honneurs.

Le gouverneur Péchoux tint à préciser le sens politique de la remise de cette récompense hautement méritée en exaltant la fidélité patriotique du roi et le respect des coutumes.

J’ai remis ensuite la médaille commémorative de la France Libre à quelques Abron parmi tous ceux qui, en 1940, s’engagèrent et combattirent dans nos rangs.

Le commandant de cercle, F.A.F.L. de la Marine, capitaine de corvette Bruhat, fut le principal artisan de la réconciliation des Abron et du maintien du prestige du Roi. Une réception chez lui fut l’occasion de porter un toast à ce noble vieillard de 90 ans à l’œil vif, à la pensée rusée et lucide, bon serviteur de son peuple et de l’Union.

Le lendemain, ce fut Kouadio Adjoumane qui, au son du tam-tam des grandes réjouissances et dans l’euphorie des libations, nous remercia chez lui ; malgré son grand âge il ne dédaigna pas d’ébaucher quelques pas de danses en sablant le champagne.

Roger Gardet

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 25, février 1950