Les volontaires de Saint-Jean-de-Luz, juin 1940

Les volontaires de Saint-Jean-de-Luz, juin 1940

Les volontaires de Saint-Jean-de-Luz, juin 1940

Par Gérard Ingold

Alors que la débâcle du printemps de 1940 entraînait sur les routes de France le flot de tous ceux qui étaient partis pour échapper à l’avance allemande, le petit port de Saint-Jean-de-Luz allait entrer dans l’histoire.

Nombreux étaient ceux qui avaient entendu dire qu’à Saint-Jean-de-Luz stationnaient des cargos polonais en partance pour l’Angleterre. Le bruit s’en était vivement répandu, colporté de bouche à oreille. Les consulats de la Grande-Bretagne s’en étaient fait l’écho. Les volontaires de Saint-Jean-de-Luz, mêlés aux soldats polonais, emportaient avec eux, vers l’Angleterre, l’espérance de la France.

Dans son allocution prononcée à la Sorbonne le 18 juin 1980, le professeur François Jacob, prix Nobel, se souvenait :

– 21 juin 1940 : « La cohue sur le petit port de Saint-Jean-de-Luz écrasé de soleil. Toute la journée, des barques de pêcheurs ont conduit vers des navires à l’ancre dans la rade (1) les débris de troupes polonaises qui ont combattu à nos côtés (2). Le soir venu, quelques Français tentent de se mêler aux Polonais malgré un cordon de gendarmes (3) chargés de filtrer les départs. Devant moi, un homme petit (un jockey, j’apprendrai plus tard), déguisé en civil, l’œil rieur, fleurant son Parisien à 100 mètres. Un gendarme lui barre le chemin : « Où vas-tu toi ? – Svastika », hurle l’autre sans hésiter. Stupéfait, le gendarme s’écarte. Quelques heures plus tard, nous nous retrouvons, le jockey et moi, assis côte à côte sur le pont d’un navire en route pour l’Angleterre. « De Gaulle, tu connais ?, demande-t-il, et sans attendre la réponse, il poursuit : « C’est un général, je l’ai entendu à la radio. Il a dit qu’il continue la guerre. Il a dit que tôt ou tard on finira par les avoir. Les autres se couchent devant Hitler. Alors, les choses sont simples, non ? »

Dans cette première nuit de l’été, les étoiles s’allument, indifférentes à l’histoire des hommes. Pas une vague sur la mer ; pas un souffle d’air. Seul, le halètement des hélices nous éloigne d’une côte où progressent dans l’ombre les divisions allemandes. Et cette côte de France, maintenant invisible dans l’obscurité, le petit jockey ne la verra plus. Il sera tué à Bir-Hakeim (4). »

Parmi tous ceux, soldats ou civils, qui s’embarquèrent à Saint-Jean-de-Luz en juin 1940, il est possible de citer ceux qui sont les plus connus du grand public, parmi les plus glorieux, sans oublier tous ceux qui partirent à leurs côtés, animés de la même espérance et de la même foi :

– Jean Bécourt-Foch, Compagnon de la Libération, petit-fils du maréchal de France ;

– René Cassin, prix Nobel, Compagnon de la Libération ;

– Pierre Chevigné, Compagnon de la Libération ;

– Lionel de Marmier, le célèbre aviateur aux 12 victoires ;

– Roland de La Poype, le héros aux 15 victoires aériennes dans « Normandie-Niemen », héros de l’Union soviétique, Compagnon de la Libération ;

– François Jacob, prix Nobel, Compagnon de la Libération, membre de l’Académie française ;

– François de Labouchère, Compagnon de la Libération, aviateur et équipier de Peter Townsend (5) ;

– Yves de Daruvar, Compagnon de la Libération ;

– Robert Galey, Compagnon de la Libération ;

– Fred Scamaroni, Compagnon de la Libération ;

– Maurice Schumann, Compagnon de la Libération ;

– Jean-Marie Maridor, Compagnon de la Libération, héros aux nombreuses victoires aériennes, spécialisé dans l’attaque solitaire contre les V1 qui déferlèrent sur l’Angleterre à partir de 1944. Tué au combat à l’attaque d’un V1 au-dessus de Londres.

Au-delà des soldats, il faut aussi signaler, parmi les volontaires, des lycéens et des étudiants.

Les navires qui sont mouillés à quelques milles de la côte s’éloignent de Saint-Jean-de-Luz en ce mois de juin 1940.

La dernière vision qu’emportent ces volontaires est ce petit coin de terre basque. À l’extrémité de la digue, un drapeau tricolore flotte dans la tempête.

Immédiatement, la vie renaît à bord, de nombreux uniformes polonais disparaissent et, comme par enchantement, surgissent des tenues bien françaises.

Le capitaine Bécourt-Foch écrit sur son carnet : « Désormais, il m’est impossible de rester en France – Le mot prétentieux et énergique des soldats de la Révolution me semble le modèle du moment : « Il faut vaincre ou périr ». »

La stèle érigée en 1995 par les anciens du réseau Orion, les évadés et les commandos de France (RFL).
La stèle érigée en 1995 par les anciens du réseau Orion, les évadés et les commandos de France (RFL).

À Plymouth ou à Liverpool, puis à Londres, ils allaient constituer le premier groupe important de volontaires français. En tout : 350 à 400 volontaires débarqués à Plymouth, Liverpool, Gibraltar. Parmi ces volontaires, le frère de l’auteur, Charles Ingold, l’aviateur, camarade de Maridor et de La Poype, avait revêtu, comme bon nombre de ses camarades, l’une des tenues que des soldats polonais leur avaient données afin d’échapper à la surveillance des cordons de contrôle. Comme le petit jockey et comme bon nombre de ses compagnons, il s’était écrié « Ingolski » avec une rageuse fierté, en forçant les barrages qui les séparaient de la Liberté.

L’histoire a retenu les noms de ces cargos.

Noms des navires qui partirent de Saint-Jean-de-Luz et de Bayonne.

– Départ le 21 juin 1940 de Saint-Jean-de-Luz : Batory, Castle Nairn, Kelso, Sobieski.

– Départ le 21 juin 1940 de Bayonne : Léopold II, Président Houduce, Stratt.

– Départ le 24 juin 1940 de Saint-Jean-de-Luz : Arrandora Star, Ettrick.

Le cargo Sobieski arriva le premier à Plymouth le 23 juin 1940. Les autres cargos atteignirent l’Angleterre vers le 26 juin. L’Appel du général de Gaulle avait été entendu.

Le 14 juillet 1940, les premiers volontaires français, parmi lesquels le groupe important qui venait de Saint-Jean-de-Luz, défilaient à Londres, devant le roi d’Angleterre, George VI, et devant le général de Gaulle. Ils allaient bientôt prendre leur poste au combat.

Pendant le défilé, le roi d’Angleterre demanda au futur général Monclar : « Ce sont tous des volontaires ? » Monclar lui répondit : « Non, Sire, ce sont des fanatiques. »

La ville de Saint-Jean-de-Luz ne les a pas oubliés : sur le port, deux plaques commémoratives rappellent leur passage et leur évasion.

L’Histoire a gardé aussi les noms de tous ces volontaires qui partaient au combat, à l’heure du choix. On en retrouvera ici la liste, telle qu’elle a pu être reconstituée (6).

1) Le Batory, qui était un important bateau de croisière, était resté hors de la rade.
2) Ces troupes polonaises avaient été évacuées de Dunkerque vers Saint-Jean-de-Luz.
3) D’après les souvenirs de certains volontaires, il s’agissait de fusiliers-marins.
4) Allocution citée avec l’aimable autorisation du professeur François Jacob.
5) Peter Townsend, héros de la bataille d’Angleterre.
6) Une première liste, suivie de compléments, a été publiée dans les numéros 308 et 309 de la Revue de la France Libre, p. 8-9 et 43-44. Elles n’ont pas été reproduites ici (NDLR).

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 308, quatrième trimestre 1999.