Nécessité de l’épuration, par René Capitant

Nécessité de l’épuration, par René Capitant

Voici un article de René Capitant, extrait de Combat d’Alger, et qui répond au précédent. Le même problème se pose partout, et s’il est prudent d’éviter l’excès de hâte, il peut être dangereux de temporiser.
Épuration ! C’est le cri de la foule. Mais c’est aussi l’impératif de justice, l’exigence de la Patrie, la loi de salut public. Depuis près de trois ans, la France est soumise à un régime issu de la défaite et qui ne se maintient que par la grâce infâme et la volonté du vainqueur. Toutes nos institutions nationales ont été abolies. Un système de police et de persécution a réduit la nation à l’esclavage. Une épuration à rebours a chassé de l’administration ou condamné à la misère, à l’internement ou à la mort, tous ceux que leur passé ou leur courage désignait comme des soldats fidèles de la Patrie et de la liberté. Des hommes qui se disent Français, mais que la voix publique dénonce comme traîtres, ont prêté la main à ce crime. Ils ont été l’instrument volontaire de l’oppression ennemie. La libération de la France doit amener leur châtiment. Pas une voix qui vienne de France et qui n’exprime cette volonté, qui ne prête âprement ce serment.
Ce qui se fera demain en France doit se faire aujourd’hui dans l’Empire. C’est pourquoi à Alger, à Tunis, à Rabat, à Dakar, les patriotes réclament l’épuration.
L’épuration c’est d’abord le châtiment des coupables, de tous ceux qui tombent sous le coup de la loi pénale, et notamment des textes sur l’intelligence avec, ou l’aide à l’ennemi. L’ennemi n’a pas changé depuis le 2 septembre 1939. La loi non plus. Au Gouvernement de poursuivre, au juge de prononcer.
L’épuration, c’est ensuite les mesures administratives qui mettront hors d’état de nuire tous ceux qui constituent ce qu’à nos dépens nous avons appris à nommer la « 5ème colonne ». Cette « 5ème colonne » n’est pas un mythe. Elle existait avant la guerre. Elle existait pendant la guerre. Elle triomphait sous le régime de Vichy. Elle demeure à l’œuvre aujourd’hui. Il faut la détruire. C’est un acte de guerre et de salut public.
L’épuration consiste enfin à confier à des hommes sûrs, capables – à la fois sûrs et capables – les postes politiques et administratifs qui commandent l’effort national. Il ne s’agit plus, à ce point, de sanctions. Il s’agit seulement de renouveler l’appareil de l’Etat pour l’adapter à ses tâches et à ses responsabilités nouvelles.
L’œuvre ainsi définie a commencé d’être accomplie. Il serait injuste de sous-estimer les mesures prises. Il serait injuste surtout d’oublier les résistances qu’il a fallu vaincre. Les Catroux, les Mast, les Puaux, les Cournarie sont maintenant à pied d’œuvre. Hier encore, un Laugier remplaçait, à la tête de l’Université d’Alger, un Hardy qui n’avait pas craint de présider le Comité de propagande de la Légion, et de confier aux S.O.L. le soin de lever nos trois couleurs.
Pourtant ces mesures sont insuffisantes. Aucune poursuite judiciaire n’a encore été intentée et la France constate avec stupeur le privilège qui semble couvrir un Pucheu. Les mesures de sécurité sont restées sporadiques.
Quant au renouvellement de l’administration, s’il est en cours au Maroc et en Tunisie, les circonstances font qu’il a été pratiquement suspendu en Algérie depuis l’arrivée de celui qui avait la charge de le réaliser.
L’Algérie s’est réjouie d’apprendre qu’elle serait désormais administrée par le grand soldat, par l’éminent diplomate, par le fin politique qu’est le général Catroux. Elle sait quels efforts il a déployés au sein du Comité. Elle sait quels succès il a remportés en Syrie. Elle pense que demain sa présence sera également utile au Maroc ou en Tunisie. Elle a reconnu dans le discours qu’il a consacré au problème musulman une somme d’expérience et de méditation qui sont le gage d’une action sûre et prudente. Mais elle cherche en vain quels fonctionnaires nouveaux ont pu apporter au Gouvernement général l’esprit et l’impulsion nouveaux du Comité Français de la Libération Nationale.
Et pourtant, il faudra bien épurer l’administration algérienne.
C’est même par là qu’il aurait fallu commencer.
*
À ces vœux, le Comité de la Libération, dans sa séance du 3 Septembre, a donné une réponse ; parmi les décisions prises, la suivante occupait le premier rang :
« Assurer, dès que les circonstances le permettront, une action de Justice à l’égard du Maréchal Pétain et de ceux qui ont capitulé, attenté à la constitution, collaboré avec l’ennemi, livré les travailleurs français aux Allemands, fait combattre les forces françaises contre les Alliés ou contre ceux des Français qui continuaient la lutte. »

L’auteur

René Capitant est né le 19 août 1901 à La Tronche (Isère). Docteur en droit (1928), agrégé de droit public (1930), il est professeur à l’université de Strasbourg, où il s’intéresse à l’émergence du nazisme. En 1936, il est pendant quelques mois chargé de mission au cabinet de Léon Blum.
Engagé volontaire en 1939, il est affecté à l’état-major de la 4e armée française. Dans le cadre de ces fonctions, il fait la connaissance du colonel de Gaulle. Démobilisé après l’armistice, il se replie à Clermont-Ferrand avec l’université de Strasbourg et s’engage dans le mouvement Combat. Transféré à l’université d’Alger en février 1941, il fonde dans cette ville le mouvement Combat outre-mer. Lors du débarquement anglo-américain de novembre 1942, il participe à la libération d’Alger. S’affirmant comme l’un des chefs de l’opposition à Vichy, il est un temps emprisonné, à la suite de l’assassinat de l’amiral Darlan, et révoqué par le gouvernement de Vichy le 2 avril 1943 de son poste de professeur de la chaire d’histoire générale du droit français, pour « activités anti-nationales ».
Membre de l’Assemblée consultative, créée en septembre 1943, il devient commissaire à l’Éducation nationale au CFLN en novembre, après l’éviction du général Giraud, puis ministre de l’Éducation nationale au GPRF de septembre 1944 à novembre 1945.
Il meurt le 23 mai 1970 à Suresnes (Hauts-de-Seine).

Le contexte

Après le débarquement anglo-américain du 8 novembre 1942, les autorités vichystes d’Afrique du Nord sont maintenues en place par les Alliés. Le 30 mai 1943, le général de Gaulle arrive à Alger, où est constitué le CFLN, sous la présidence conjointe du général de Gaulle et du général Giraud.

Le document

Comme l’indique son en-tête, cet article est paru pour la première fois dans Combat d’Alger. Il est repris dans France-Orient, « la Revue de la France Combattante en Orient » (Connaught Circus, New Delhi, Indes), vol. 3, n° 31, novembre 1943, p. 50-51. C’est cette seconde version, augmentée d’un en-tête et d’un commentaire final, qui est donnée ici.