Opération Amherst. Un stick SAS en mission le 7 avril 1945 en Hollande, par Georges Caïtucoli

Opération Amherst. Un stick SAS en mission le 7 avril 1945 en Hollande, par Georges Caïtucoli

Opération Amherst. Un stick SAS en mission le 7 avril 1945 en Hollande, par Georges Caïtucoli

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Le sergent-chef Georges Caïtucoli en 1945. Derrière lui : Bergamaschi (qui sera plus tard en Corée) – RFL.

Dans la nuit du 7 au 8 avril, ainsi qu’en avait décidé le commandement allié, deux régiments de parachutistes français libres du Special Air Service intervenaient en Hollande.

Ce fut une surprise, même si, le 1er avril, certaines rumeurs prétendaient qu’une mission se préparait. Ce jour de farce n’était pas propice à prendre ces bruits au sérieux alors que l’avance de nos troupes sur tous les fronts était générale, sauf peut-être pour la 8ème armée dont les éléments de pointe semblaient piétiner en Hollande.

Le rassemblement de tout l’effectif quarante-huit heures après, puis, très vite, son envoi au camp secret de Fairforth montrèrent que la plaisanterie du 1er avril n’en était pas une. « Je ne sais pas où ils ont décidé de nous balancer, mais je crois qu’on y va », me lança mon ami Charles Lévêque, chef d’un stick du 3ème SAS.

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Le lieutenant Albert Rouan (RFL).

L’incertitude ne dura pas. Dès le premier briefing, nous savions que notre destination serait la Hollande, et plus précisément la province du Drenthe qui, ayant frontière avec l’Allemagne, était parfois qualifiée de Hollande germanique, tant l’influence voisine y était grande.

Les deux régiments français (3ème et 4ème SAS) en réalité à effectif de bataillon, regroupés au camp secret, faisaient partie avec les deux régiments britanniques (le 1er et le 2ème SAS) de la brigade SAS dont le commandement venait d’être donné au général Calvert, surnommé Mike le Fou depuis les incroyables missions qu’il avait menées en Birmanie sur les arrières des Japs.

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Le commandant Jacques Pâris de Bollardière (RFL).

Le 3ème SAS avait vu arriver à sa tête le colonel Pâris de Bollardière, ancien de la Légion mais aussi fraîchement revenu d’une longue mission clandestine dans les Ardennes, au titre du BCRA. Il remplaçait le commandant Château-Jobert, dit Conan, ancien des campagnes d’Érythrée et de Syrie, étonnant baroudeur, ayant rallié la France libre dès les premiers jours, Compagnon de la Libération comme lui.

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Le commandant Pierre Puech-Sanson (RFL).

Le 4ème SAS, depuis son intervention dans les Ardennes au moment de l’offensive von Rundstedt, avait pour chef le commandant Puech Samson, Compagnon de la Libération, qui, dès le mois de juillet 1940, peu après avoir rejoint le général de Gaulle, était envoyé par lui au Maroc pour y créer des réseaux gaullistes. Formidable combattant, il jouissait, depuis la bataille de Saint-Marcel en Bretagne en juin 1944, d’un immense prestige.

La mission assignée aux deux régiments portait le nom de code « Amherst » et coïncidait avec ce qu’ils savaient le mieux faire. « Les sticks disséminés dans la province du Drenthe, en dehors de quelques objectifs précis à détruire ou conserver selon le cas, devront semer la plus grande confusion sur les arrières ennemis en les désorganisant et en y créant un maximum d’insécurité ». L’opération ne durerait environ que trois ou quatre jours, le temps pour les blindés canadiens, bloqués par une résistance acharnée à Coeverden, de percer enfin et de déboucher dans la zone où nous allions opérer.

En gros, le 3ème SAS serait parachuté à l’ouest d’un axe Groningen-Assen-Hoojeveen, le 4ème SAS à l’est. Pour ce type de mission, l’effectif des sticks qui, assez traditionnellement, se composait d’un chef de stick et neuf hommes de tous grades, fut porté à quinze. Il fallut donc les recomposer, ce qui n’alla pas sans difficulté car un stick c’était une unité peu à peu constituée dans un esprit de complémentarité… et d’affinité.

En quarante-huit heures, sans éviter mécontentement et parfois grosse colère, les amalgames furent menés à bien. C’est ainsi que huit hommes du stick du lieutenant Rouan, dit Poussy, et sept de celui du sergent-chef Caïtucoli (plus souvent appelé « Caïtu » pour simplifier) fusionnèrent pour former le 1er stick de la 1ère compagnie, sous commandement du premier. Sa dropping zone était, avec celle du 4ème stick (Poli-Marchetti/Charles Lévêque), la plus au nord du dispositif en direction de Groningen.

La nuit était tombée le 7 avril lorsque les premiers Stirling décollèrent avec les paras à la croix de Lorraine à leur bord. Celui qui portait le n° 33, piloté par le sous-lieutenant Robertson, emportait le premier stick et un curieux tas mal déterminé, en partie dissimulé par une bâche que, dans la demi obscurité d’abord, le noir total ensuite, les hommes ne purent qu’entr’apercevoir. Plus tard, ils surent qu’il s’agissait de mannequins dotés d’un parachute que chaque avion larguerait aux environs des dropping zones afin que les Allemands ne puissent savoir qu’avec retard si en tel lieu où des parachutistes étaient signalés, il s’agissait de vrais ou de faux.

Nous étions habitués à être largués très bas, environ 200 mètres, afin, dans la nuit, d’être moins dispersés en arrivant au sol et donc de nous retrouver plus vite. Pourquoi n’avons-nous pas été informés d’un changement ? C’est toujours resté un mystère. Le tout est que la modification principale venait d’une innovation non portée à notre connaissance. En principe, les pilotes pour donner l’ordre de saut devaient avoir au préalable reconnu la dropping zone (D.Z.). Est-ce l’inexpérimentation des pilotes prévus pour cette opération qui fit adopter une autre solution ? Est-ce la confiance des aviateurs dans leurs techniques et instruments de vol de plus en plus sophistiqués ? Il reste que peu avant minuit le dispatcher hurlait un  » Go  » qui lançait dans l’inconnu les quinze SAS du Stirling 33. Il en fut de même un peu partout cette nuit dans le ciel néerlandais.

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Stick SAS derrière les lignes ennemies au repos, avant de lancer une opération de nuit (RFL).

L’avion avait suivi un plan de vol qu’on peut résumer ainsi : telle altitude, telle vitesse, compte tenu d’une dérive évaluée d’après les informations météo, à telle heure, telle minute, il devait mathématiquement être au-dessus de la D.Z. C’était simple. Pour faciliter les choses, altitude au largage pour tous les appareils : 600 mètres.

C’est ainsi que le premier étonnement des SAS largués vint de l’interminable temps de chute au bout de chaque parachute. Le sol n’arrivait pas. On remonte plutôt qu’on descend ? Que se passe-t-il ? Certains se désunirent dans cette descente qui n’en finissait pas et arrivèrent au sol brusquement les jambes non jointes. Les chevilles furent mises à mal, parfois très sérieusement. La dispersion à l’arrivée fut telle que le reste de la nuit passé en recherches épuisantes ne permit pas, la plupart du temps, d’être au complet au lever du jour. A quinze, un départ de 600 mètres peut provoquer un espacement de 100 à 200 mètres entre chacun à l’arrivée au sol. Les extrêmes peuvent ainsi être séparés par plusieurs kilomètres. Parfois même de part et d’autre d’un bois ou d’une rivière.

Ce n’était pas tout. Où étions-nous ? Pas le moindre repère ne coïncidait avec ceux longuement étudiés dans un cercle de plusieurs kilomètres avec pour centre le lieu de parachutage. Pour aller vers son objectif, il faut d’abord savoir où l’on se trouve. Au matin, nous n’en savions absolument rien. Plus tard, nous apprendrons que l’erreur de droppage avait été de plus de vingt kilomètres dans notre cas. Pour d’autres, ce fut pire.

C’est ainsi qu’aux premières lueurs du jour, treize hommes, après des heures vaines de marche en tous sens, découvraient devant comme derrière eux une vaste plaine sans aucun couvert en vue. Deux manquaient à l’appel, un autre avait une cheville très endommagée. Il ne restait qu’une solution : trouver une planque pour y passer la journée, en profiter pour découvrir notre position et, la nuit venue, partir pour notre objectif. Au départ on nous avait donné des lettres de la reine Wilhelmine enjoignant à ses concitoyens de nous aider en cas de besoin. C’était le moment de les utiliser.

A un bon kilomètre on distinguait une ferme avec ses dépendances. A la jumelle, aucun mouvement de visible. Le stick décida de s’en approcher. Arrêt à cent mètres, où nous nous mettons en position. Rouan se rend à la ferme avec le sergent Command et avec Coulon, ce dernier parlant 1’allemand. Les occupants sont surpris, mais vite coopératifs, le chocolat et les cigarettes offertes ayant peut-être autant d’effet que les consignes de leur reine. L’important aussi est qu’ils nous précisent le lieu où nous sommes, bien loin de celui qui avait été prévu. Nous pouvons donc prévoir, la nuit venue, notre itinéraire et le cap à prendre. La suite ira vite, même si certains moments paraîtront bien longs.