La patrouille

La patrouille

La patrouille

Les 17, 18 et 19 août, le général Leclerc, dont la division fait partie du XVe Corps U.S., enrage de ne pas pouvoir foncer sur Paris où la révolte gronde. Il craint que les Américains ne veuillent contourner la capitale par le nord et le sud et le laissent en masque devant la grande ville, et qu’il n’y puisse entrer que lorsqu’elle sera tombée toute seule comme un fruit trop mûr. Leclerc est persuadé que les Américains rechignent devant la charge de nourrir Paris et d’y livrer des combats de rues qui risqueraient de provoquer de graves démolitions.
Mais il faut que ce soit des Français qui rentrent dans « Notre capitale » les premiers. Ne pouvant plus tenir, il décide « La Patrouille ».
Le 20 août, je suis appelé par le commandant de compagnie (la 2e du 1/R.M.T.), le capitaine Perceval : « Allez au P.C. du général, près d’Écouché, prendre les ordres, nous devons faire mouvement. »
Depuis quelques jours nous sommes devant Argentan, à Mauvaisville, en position, face à cette cité qui est pilonnée par l’aviation et l’artillerie U.S., en revanche, c’est nous qui prenons les « Trains Bleus ». L’aumônier du 1/R.M.T., le R.P. Housset, un spiritain du Cameroun, est tué.
Après quelques heures d’attente, sous les pommiers du verger où sont installées les tentes du quartier général de Leclerc, je reçois l’ordre. La nuit est tombée, je rejoins rapidement le P.C. de la compagnie, c’est-à-dire un coin de haie le long d’une prairie. Perceval, aussi impatient que Leclerc, a vite préparé et distribué les ordres pour le lendemain matin, en concordance avec ceux reçus : « Départ vers l’Est », mission : entrer à tout prix dans Paris en évitant de se faire voir des Américains.
Détachement aux ordres du commandant de Guillebon (bientôt lieutenant-colonel).
Composition : un groupe transmissions à grande portée ; un détachement spahis A.M. Jeep.
Et notre compagnie, la 2e du I/R.M.T. (120 hommes environ), moins la 2e section trop éprouvée par les combats de Normandie (La Hutte). Cette petite unité nous rejoindra le 25 août à Fresnes (Croix-de-Berny).
Départ le 21 août à midi, nous passons à Dreux, à Nogent-le-Roi, vers 14 heures.
En traversant un village (je ne sais plus lequel), un grand bonhomme de curé s’est précipité vers ma voiture la Tchad : « Qui êtes-vous ? – Régiment de Marche du Tchad – Je voudrais voir des officiers de ce régiment car j’ai été il y a quelques années, officier méhariste dans cette région. » J’ai pu lui citer quelques noms de camarades et l’abandonner à ses souvenirs.
Dans le courant de l’après-midi, je suis chargé par le commandant de Guillebon d’aller préparer le cantonnement – bivouac de l’ensemble qu’il commande. L’arrêt pour la nuit est prévu dans un petit village du nom de Vaubrun. Je file en avant et me retrouve rapidement aux prises avec le problème, aidé par le maire… Je suis rejoint par un capitaine de chars qui se présente à moi : « Claude Dauphin. » Cela ne me dit absolument rien, sortant de la forêt gabonaise, j’ignore tout du cinéma, je m’en excuse maintenant auprès de ce grand artiste que j’ai depuis admiré.
Claude Dauphin est avec une traction Citroën, il espère entrer dans Paris dans les premiers en se joignant à nous, mais il a choisi le mauvais cheval.
Après le cantonnement, je m’occupe de trouver un point où nourrir les quelques officiers du détachement. Avec bien du mal, j’arrive à convaincre un restaurateur bistrot de tuer un de ses petits lapins et de nous l’accommoder, Claude Dauphin paiera la facture… et l’on arrosera ensemble les cinq galons panachés de Guillebon qui, de commandant, devient lieutenant-colonel. En remerciement, le nouveau lieutenant-colonel nous apprend que le général Leclerc a choisi personnellement les officiers de « La Patrouille », nous sommes très touchés et très gonflés de cette information.
Le 22 août, après une nuit, couchés dans le foin, nous nous trouvons à Arpajon. Là, je reçois l’ordre du capitaine Perceval de prévenir les sections de la compagnie d’être « Nickel » – hommes et véhicules – car nous allons avoir l’honneur d’entrer dans Paris qui s’est débarrassé lui-même des Allemands. On ouvre les sacs, on sort la dernière chemise propre, on brique les visages comme on brique les véhicules. On sera fin prêt pour voir les Parisiennes. Beaucoup parmi nous ne sont jamais venus à Paris. Il y en a certains qui ne verront pas les belles filles de Paris. Ils tomberont si près du but !
Le 23 août, le lendemain contre-ordre (dans l’armée, on aurait dû s’y attendre), on va se propulser ailleurs.
Direction Rambouillet : on ramasse quelques coups de feu de snipers. Un spahi de la reconnaissance est tué vers Limours, son corps est allongé sur le capot d’une Jeep, le sang coule.
Nous revenons vers Dampierre, la route est minée. Nous passons par les allées du château et débouchons sur une grande place (le lieutenant Marson fera demi-tour pour dominer la route), quelques civils nous examinent en curieux ; on essaie de déjeuner dans une « Hostellerie », on oublie déjà la guerre. Quelques reconnaissances sont lancées vers le nord. Pour ma part, le capitaine Perceval me charge de vérifier quelques patrouilles.
À pied, je me dirige vers la route des 17 tournants, où les F.F.L. du coin ont vite fait de dégager tous les abattis piégés que les Allemands ont placés avant de se replier.
La compagnie éclairée par les spahis du commandant Morel-Deville monte vers Port-Royal-des-Champs, et ensuite nous poussons le groupe Vourc’h dans Voisins-le-Bretonneux à la rescousse d’un peloton d’A.M. qui s’est fait assez chaudement recevoir. Là, nous accrochons avec l’ennemi qui tient solidement le terrain d’aviation de Guyancourt. D.C.A. 88, fantassins, tout est contre nous. Vourc’h sergent-chef est obligé de mollir et de s’abriter au défilement d’un angle de la rue principale. Nous pratiquons une opération-tiroir qui trompera l’ennemi. En effet, un colonel allemand ne voyant plus nos gars, s’approche : il est descendu par les nôtres, des documents très intéressants sont trouvés dans ses poches. La 3e section du lieutenant Lelay vient renforcer le groupe Vourc’h et nous reprenons l’initiative. Vourc’h, qui connaît le terrain dirige l’opération, son potentiel feu étant augmenté des moyens de la 3e section : il désigne les objectifs à battre. Malheureusement, une balle de 20 mm D.C.A. puis un éclat de 88 le blessent ; il sera évacué sur Le Mans où il mourra six jours plus tard. Zaleski est blessé, il sera évacué.
Grâce à l’action de Vourc’h, nous avons pu progresser et nous sommes sur le terrain d’aviation. Le marsouin Jouglard, vieux de la coloniale, se faufile dans l’herbe, rampe, et à la grenade, nettoie la mitrailleuse lourde qui nous a tant gênés ; il sera tué à son retour.
Ce soir-là, avec le capitaine Perceval, qui est partout à la fois, là où ses hommes sont engagés, nous avons fait la connaissance de Maurice Schumann qui, seul au volant d’une ambulance, venait jusque dans Voisins pour nous aider à évacuer nos blessés en prenant de grands risques.
Le bilan de la journée du 23 est bon. Nous tenons Voisins-le-Bretonneux et le terrain d’aviation de Guyancourt où les Allemands ont laissé un colonel tué et plusieurs cadavres.
Le lieutenant Marson, suivant les instructions d’avoir à faire du volume, fonce sur Trappes où il fait demi-tour en voltige, devant les « Panthers » qui l’azimutent, mais trop tard, heureusement. La compagnie, durant la journée du 24, continue à maintenir sa pression par de petites actions sur le front Guyancourt, Montigny-le-Bretonneux, Trappes. La nuit venue, nous nous replions sur le sud dans le village de …X où nous passons la nuit dans la paille. Une nuit pluvieuse ; le lendemain 25, belle journée. Enfin le « Go to Paris » Croix-de-Berny via Fresnes où nous récupérons la 2e section Briault, et c’est au milieu d’un spectacle inoubliable et émotionnant, l’entrée dans Paris.

Maurice Jourdan
Extrait de la Revue de la France Libre, n° 181/182, juillet-août / septembre-octobre 1969.