La répression des aviateurs

La répression des aviateurs

L’article 10 de l’armistice franco-allemand du 22 juin 1940 prévoit que « le gouvernement français interdira aux ressortissants français de combattre contre le Reich dans les armées d’Etat qui se trouvent encore en guerre avec celui-ci. Les ressortissants français qui ne se conformeront pas à cette prescription seront traités par les troupes allemandes comme des francs-tireurs ». Les mêmes dispositions figurent dans l’armistice franco-italien du 24 juin suivant.
Le 29 juillet 1940, le gouvernement de vichy publie dans le Journal officiel de la République française une loi étendant les dispositions de l’article 75 du Code pénal (articles 1 et 2) : « Tout Français qui livre à l’étranger des armes, des munitions ou du matériel de guerre, tout Français qui prend, ou conserve du service dans une armée étrangère, tombe sous le coup du 4e paragraphe de l’article 75 du Code pénal, et de ce fait est déclaré coupable de trahison et puni de mort. »
Ces dispositions touchent les aviateurs, comme l’ensemble des Français libres.

Les difficultés du ralliement

Tant du côté des autorités d’occupation que du régime de Vichy, la répression s’abat en premier lieu sur les aviateurs qui tentent de quitter la France ou les territoires coloniaux sous sa dépendance.
Le 28 juin 1940, René Mouchotte signale dans ses carnets la tentative d’évasion manquée de deux jeunes gens à bord d’un bombardier Bloch 174, qui s’est écrasé au décollage. Jetés en prison, ils attendent « d’être condamnés par un tribunal militaire, pour tentative de vol d’avion et désertion » quand, à son tour, Mouchotte s’envole pour Gibraltar (1).
Le soir du 18 août 1940, le mécanicien Charles Broglin quitte la 2e compagnie du parc, basée à Damas, où il est affecté, à bord d’un camion et parvient à passer en Palestine à Merdjayoun (Liban). Conduit au camp de Qastina, près de Gaza, il est ensuite dirigé sur Lydda (actuellement Lod, en Israël), où un lieutenant lui demande de retourner à Damas, afin de récupérer un camion de pièces de rechanges, pour son avion.
Revenu à sa base après un long périple à bord d’un chalutier entre Haïfa et Beyrouth puis en avion de Rayak à Damas, il s’empare d’un camion et repart avec lui, le soir du 17 novembre. Toutefois, une patrouille de gendarmes l’arrête, alors qu’il longe la côte en direction de la frontière. Mis aux arrêts de rigueur comme déserteur à la prison militaire de Beyrouth, il est déféré devant le tribunal militaire, qui le condamne pour désertion et vol de matériel de guerre en temps de guerre, puis dirigé vers Damas, où on l’incarcère à la prison de la légion.
La cour martiale le condamne alors à la peine de mort et à la dégradation militaire pour désertion et exportation de matériel de l’Etat en temps de guerre. Mis au secret dans une cellule du fort Weygand, il en est extrait un jour avec quinze autres condamnés et conduit dans la cour, où le nom de la personne à fusiller est tiré au sort. A sept reprises, deux fois par semaine, mardi et vendredi, la même scène se répète. A sept reprises, il échappe au peloton d’exécution de la légion. Sauvé par l’arrivée des Britanniques, au terme de la campagne de Syrie, en juillet 1941, il signe son engagement dans les Forces aériennes françaises libres (FAFL), le 14 août 1941 (2).
Le 13 février 1941, quinze jeunes gens (dont neuf élèves-pilotes et un instructeur) sont capturés par les Allemands au large de Guernesey, en tentant de traverser la Manche à bord d’un ancien bateau de pêche, et enfermés à la prison maritime de Cherbourg. Traduits devant le conseil de guerre de Saint-Lô les 19 et 20 mars 1941, deux d’entre eux – le sergent-chef Jean Magloire Dorange et le caporal Pierre Devouassoud – sont condamnés à mort, douze autres aux travaux forcés à perpétuité, le plus jeune (âgé de 16 ans) à 7 ans de réclusion. Dorange et Devouassoud sont fusillés sur le champ de tir de l’abbaye de Montebourg (Manche) le 12 avril 1941, leurs treize compagnons déportés en Allemagne, où deux d’entre eux – Auguste Zalewsky et Raymond Canvel – meurent d’épuisement, les 19 avril et 16 août 1944.
Pour ceux qui sont capturés après avoir rallié de Gaulle, le port de l’uniforme des Forces aériennes françaises libres ne constitue pas une garantie, tant aux yeux de l’ennemi que de Vichy.

Le statut des FAFL vis-à-vis de l’ennemi

fafl-damas_messePlusieurs aviateurs des FAFL sont tombés aux mains de l’ennemi après que leur avion ait été abattu. Si le statut de « prisonnier de guerre » leur a généralement été reconnu, cela n’a pas été le cas de tous, ni surtout d’emblée.
Même si les événements concernés se situent en territoire étranger, en dehors de notre champ d’étude, citons pour l’exemple les cas de Pierre de Maismont et Robert Cunibil, aux débuts de la France libre.
Evadés en juin 1940 de Syrie pour l’un, d’Algérie pour l’autre, Pierre de Maismont et Robert Cunibil participent à la formation, à Aden, du French Bomber Flight 1, qui opère en Abyssinie (actuelle Ethiopie). Tous les deux sont abattus par la chasse italienne lors d’une mission, de Maismont au-dessus d’Addis-Abeba le 8 septembre 1940, Cunibil lors d’une mission de reconnaissance sur Dira Daoua le 16 décembre 1940. Seuls survivants de leur bombardier, l’un comme l’autre, ils sont faits prisonniers, emprisonnés et traduits devant un tribunal, qui les condamne à mort comme francs-tireurs. Toutefois, de Maismont est gracié par le duc d’Aoste, vice-roi d’Abyssinie, et ils sont tous les deux libérés par l’arrivée des Anglais le 24 avril 1941.
fafl-damas-messeLe cas de Raymond Jabin est assez différent. Abattu par un chasseur allemand près d’El Gazala (Cyrénaïque) le 28 novembre 1941, il est capturé par les Italiens, qui lui reconnaissent le statut de prisonnier de guerre et soignent ses blessures. Interné en Lombardie, il s’évade à l’époque de la chute de Mussolini et rejoint un maquis dans les Préalpes bergamasques sous le nom de « Marcel ». Le 4 décembre 1943, une formation mêlant Italiens fascistes et Allemands cerne le maquis. C’est donc dans le cadre d’un combat de partisans, que Jabin, fait prisonnier, est fusillé sur place, le même jour, avec deux camarades italiens (3).

L’attitude de Vichy : l’exemple de Dakar

Le 23 septembre 1940, trois Swordfish se posent sur la base aérienne d’Ouakam, dans le cadre de l’opération Menace, qui vise à obtenir le ralliement de Dakar et de l’Afrique occidentale française (AOF) à la France libre. A leur bord se trouvent Jacques Soufflet, Jules Joire, Henri Gaillet, Adonis Moulènes, Gabriel Pécunia, Marcel Sallerin et Fred Scamaroni. Ces sept hommes ont pour mission de fraterniser avec les aviateurs de la base, afin de les convaincre de reprendre le combat. Arrêtés sur ordre du colonel Pelletier d’Oisy et du général Gama, commandant de l’air en AOF, ils sont mis en accusation pour crime contre la sûreté extérieure et intérieure de l’Etat, désertion en temps de guerre, emport de matériel militaire à l’étranger, voies de fait envers un supérieur, etc. On les transfère successivement à Bamako, Gao, Alger, Port-Vendres et Clermont-Ferrand. En métropole, ils bénéficient d’une grâce gouvernementale, le 28 décembre 1940, et plusieurs d’entre eux sont libérés en janvier 1941.
Par la suite, leurs destins se séparent. Scamaroni fonde le réseau « Copernic », parallèlement à un poste de commis au ministère du Ravitaillement qui lui sert de couverture, puis retourne à Londres en décembre 1941. Affecté à la section A (action militaire et sabotage) du Bureau central de Renseignements et d’Action, il effectue plusieurs missions de liaison et de renseignement, avant d’être envoyé en Corse, en janvier 1943, pour préparer la libération de l’île. Arrêté par les Italiens le 18 mars 1943 et torturé, il se tranche la gorge dans sa cellule pour ne pas parler. Soufflet cache également des activités dans la Résistance derrière un poste d’inspecteur au Commissariat général aux sports, puis s’évade de France par l’Espagne et rejoint les rangs des FAFL. Joire tente à plusieurs reprises de quitter la France ; il finit par rejoindre Alger en mai 1943, après quelques mois dans les geôles franquistes. Gaillet s’engage après 1942 dans l’infanterie, afin de reprendre le combat plus vite. Quant à Pécunia, il ne sort de prison que le 26 août 1944 (4).

Les représailles à l’encontre des familles

etat-nominatif-faflCeux qui font le choix de s’engager peuvent craindre, à juste titre, que les autorités ne fassent subir des représailles sur leur famille. Aussi nombre de volontaires le font-ils sous un nom d’emprunt.
Interprète auprès de la Royal Air Force (RAF), le sergent Jean Demozay est replié à Nantes quand l’unité où il est détaché regagne l’Angleterre. Embarqué clandestinement le 15 juin 1940 avec seize techniciens de la RAF à bord d’un appareil britannique remis en état, il s’envole de la base aérienne de Château-Bougon et rejoint Sutton Bridge. Engagé dans les Forces françaises libres le 9 septembre 1940, il adopte le pseudonyme de « Morlaix ».
Embarqué le 21 juin 1940 avec son camarade Jacques Murray à Saint-Jean-de-Luz sur le Batory, Claude Serf (1920-2007) s’engage, quant à lui, sous le pseudonyme de « Georges Newman ».
Parti de Tanger avec un faux passeport, le sergent Max Guedj rejoint l’Angleterre, via Gibraltar, le 6 septembre 1940 et signe un engagement au début d’octobre sous le nom de « Max Maurice ».
Le 24 juin 1940, le caporal-chef Jean Maridor quitte Saint-Jean-de-Luz avec cinq camarades (Gérard Léon, Roland Leblond, Maurice Traisnel, Claude Béasse et René Le Bian) à bord de l’Arrandora Star, chargé d’embarquer les troupes polonaises évacuées de France. Arrivé à Plymouth trois jours plus tard, il prend un engagement dans les FAFL sous le nom de « Harry Jones ».
Industriel en Algérie, le capitaine de réserve Roger Ritoux-Lachaud sert comme observateur à Youks-les-Bains au moment de l’armistice. Le 1er juillet 1940, il décolle de cette base à destination de l’Egypte à bord de deux bombardiers Glenn Martin 167 avec l’adjudant Raymond Rolland, l’adjudant-chef Yves Trécan, le capitaine Jacques Dodelier et le sergent-chef Robert Cunibil. Parvenus à Marsa Matrouh après quatre heures et demie de vol, les deux appareils se rendent ensuite au quartier général de la RAF, à Bogush, avant d’être dirigés, le lendemain, à Héliopolis. Engagé dans la RAF Volunteer Reserve avec ses camarades, il adopte le pseudonyme de « Montgibaud ».
Après une tentative de ralliement ratée en juin 1940, le lieutenant de réserve Léon Sternberg de Armella est démobilisé en juillet et part en décembre pour New York, où il signe le 15 janvier 1941 un acte d’engagement dans les FAFL sous le nom de « Bernard Dupérier ».
Démobilisé après l’armistice, Lucien Montel décide de s’évader. Parti de Marseille avec quinze amis à bord du Saint-Pierre à destination de Gibraltar, il est pris dans une tempête, dérive vers les Baléares et finit par échouer sur la côte d’Ibiza, où la milice espagnole le capture. Grâce à diverses interventions, les seize jeunes gens sont reconduits à Port-Vendres et arrêtés par la police vichyste. Incarcérés à Céret, où l’instruction s’achève par un non-lieu, ils sont ensuite conduits à Toulon, où on les enferme à la prison maritime.
Mis en liberté provisoire à la suite de l’intervention d’un capitaine de vaisseau, Montel fait une nouvelle tentative d’évasion par l’Espagne. Après la traversée des Pyrénées en hiver, il rejoint Barcelone, puis gagne Gibraltar et Londres, où il débarque le 9 avril 1942. Son entrée dans les FAFL s’effectue sous le nom de « Christian Martell ».
Commandant d’escadrille en Afrique du Nord pendant la campagne de France, Jacques Fourquet demande après l’armistice de juin 1940 sa radiation, qui lui est accordée en janvier 1941. Rentré en France, il entre en contact avec le mouvement Ceux de la Libération et le réseau Alliance, par l’intermédiaire de son beau-frère Jean Roger (plus connu sous son pseudonyme : Jean Sainteny), auquel il communique des renseignements sur l’aéronautique et recrute du personnel. A la fin de 1942, avec l’aide du réseau Alliance, il s’embarque en Bretagne à bord d’un bateau de pêche à destination de l’Angleterre, où il s’engage sous le nom de « Michel Gorri ».

Sylvain Cornil-Frerrot
 
(1) René Mouchotte, Les Carnets de René Mouchotte (1940-1943), présentés par André Dezarrois, Flammarion, 1962 (rééd. 1990, p. 23 et 25). Une version plus complète est parue sous le titre Mes carnets juin 1940-août 1943, Service historique de l’armée de l’air, 2001.
(2) Charles Broglin, « Condamné à mort par Vichy », in Jean Hadey (éd.), Ils ont rejoint de Gaulle : Alsaciens et Mosellans dans la France libre, Strasbourg, La Nuée Bleue, 1990, p. 109-113.
(3) Fernande Bonnemain, « Raymond, Albert Jabin », Gazette de l’Amicale des FAFL, n° 69, octobre 2010, p. 9-16.
(4) Jacques Soufflet, Un étrange itinéraire : Londres-Vichy-Londres 1940-1944, Plon, 1984, p. 71-129.