Le rôle de la radio

Le rôle de la radio

Le rôle de la radio

La guerre des ondes représente un pan essentiel de l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. La France Libre n’y est pas restée étrangère, et en premier lieu son chef, significativement surnommé le « Général micro » dans l’opinion française.

Radio Londres

Le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance son appel sur les antennes de la BBC. Le lendemain, démarre une émission en français, « Ici la France », diffusée de 20h30 à 20h45 et animée par Jean Masson, remplacé le 24 juin (après son retour en France) par Pierre Bourdan. Le programme est bientôt allongé d’un quart d’heure pour finir à 21 heures.
Rapidement, les Britanniques décident de recruter une équipe entièrement française. Michel Saint-Denis, alias « Jacques Duchesne » est chargé de créer l’émission le 7 juillet 1940. Il réunit autour de lui Pierre Bourdan, Jean Oberlé, Jean Marin, le dessinateur Maurice Van Moppès, le poète Jacques Borel, alias « Brunius », Pierre Lefèvre, rejoints ultérieurement par Franck Bauer, Geneviève Brissot, Pierre Dac et André Gillois.
Lancée le 14 juillet sous le nom « Ici la France », l’émission, rebaptisée le 6 septembre « Les Français parlent aux Français », propose aux auditeurs causeries, témoignages, reportages, chroniques, chansons ou slogans (comme « Radio-Paris ment, Radio-Paris ment, Radio-Paris est allemand »). Elle est précédée, de 20h15 à 20h25, par le bulletin d’information et, de 20h25 à 20h30, par « Honneur et Patrie », programme lancé par Maurice Schumann le 18 juillet 1940. Celui-ci intervient plus de mille fois à la radio, laissant la parole au général de Gaulle à soixante-sept occasions. Pierre Brossolette le remplace du 29 mai au 27 juillet 1943, puis Pierre-Olivier Lapie à l’automne 1943.
Les Français utilisent également leur temps d’antenne pour lancer des mots d’ordre. Le premier, le général de Gaulle propose, le 1er janvier 1941, de vider les rues des villes et villages de 14 heures à 15 heures en zone sud, de 15 heures à 16 heures en zone nord. D’autres suivent, le 1er mai, le 14 juillet, le 11 novembre, mais aussi le garde-à-vous national de cinq minutes du 31 octobre 1941 ou la campagne des « V » lancée par l’équipe belge.
Rediffusée dès le 9 décembre 1940 dans le bulletin d’information de midi, « Honneur et Patrie » connaît un grand succès, mais ne va pas au-delà de dix minutes quotidiennes, sur cinq heures trente d’émissions en français, au début de 1944.
Tous les textes doivent être visés par la censure britannique, qui se montre plus tatillonne durant les périodes de conflit entre Churchill et de Gaulle – l’accès au micro de la BBCest même interdit aux hommes de la France Combattante, en novembre-décembre 1942, lors de la crise ouverte par le débarquement anglo-américain en Afrique du Nord et le maintien de l’amiral Darlan. Cette situation incite de Gaulle à développer le poste de Brazzaville à partir de l’automne 1940, et les Français Combattants à se tourner vers Radio-Brazzaville, Douala (au Cameroun), Beyrouth et les radios locales.
En mai 1944, de Gaulle, qui réclame un contrôle commun du programme français de la BBC, obtient la fusion d’« Honneur et Patrie » et des « Français parlent aux Français », André Gillois devenant le porte-parole du Comité français de la Libération nationale (CFLN).

Radio Brazzaville

Lors de sa première visite au Congo, en 1940, le général de Gaulle décide d’installer à Brazzaville un centre de rediffusions en ondes courtes, pouvant être capté dans l’ensemble de l’Afrique, et même en France. Ce poste fait suite à « Radio Club », une station de faible puissance lancée en avril 1936 par des fonctionnaires coloniaux. La transformation est confiée à l’ingénieur Henri Defroyenne et au lieutenant Pierre-Philippe Desjardins, responsable des informations.
Des émissions expérimentales sont diffusées sous le nom de « Radio-Brazzaville » à partir du 11 septembre 1940, avant le démarrage officiel, le 5 décembre. Le 16 décembre, un télégramme adressé au général de Gaulle signale sept émissions quotidiennes, dont deux en morse, trois entendues en Afrique du Nord et en Syrie, deux locales. Le poste propose des bulletins d’information et des commentaires, complétés ultérieurement par des émissions musicales.
Deux mille livres, levées au Nigeria dans le cadre d’une souscription « Valmy », sont consacrées par le Général à l’achat de matériel pour Radio-Brazzaville.
Le 14 juillet 1941, de Gaulle prononce à la radio de Brazzaville un discours adressé aux Etats-Unis, relayé par les postes de la NBC (National Broadcasting Corporation). L’archéologue Daniel Schlumberger y est commentateur politique de 1942 à 1943, avant de succéder à Jean Gaulmier à la tête du service de l’Information à Beyrouth, où il poursuit ses émissions sur les antennes de Radio-Levant.
En 1943, un émetteur plus puissant (50 kw ondes courtes au lieu des 3 kw originels), livré par la société américaine RCA (Radio Corporation of America), lui permet de se développer.
Officiellement inauguré par le général de Gaulle le 18 juin 1943 (1), le nouveau poste dispose alors de six antennes : la première orientée vers l’Afrique du Nord, la péninsule ibérique, la France et la Grande-Bretagne ; la deuxième vers l’Europe centrale, la Russie et la Méditerranée orientale ; la troisième vers l’Extrême-Orient ; la quatrième vers Madagascar, l’Union sud-africaine et l’Australie ; la cinquième vers l’Amérique du Sud ; la sixième vers l’Amérique du Nord.
Il diffuse dix-neuf émissions d’information quotidiennes. Son succès en Afrique du Nord et en France incite les Allemands à brouiller ses ondes et à créer dans le studio des Champs-Élysées un « poste noir » (2) baptisé « Radio-Brazzaville II » (1942-juillet 1944) afin d’instiller la confusion dans l’esprit des auditeurs.

Des émissions dans le monde entier

En octobre 1940, en visite à Léopoldville, le général de Gaulle annonce sur les ondes de Radio Congo belge la création du Conseil de défense de l’Empire. De même, de passage à Brazzaville, le capitaine de frégate Thierry d’Argenlieu est invité par le comité français libre du Congo belge à faire le 14 décembre 1940, à 20 h 15, à la Maison de France une conférence radiodiffusée sur les ondes de Radio Congo belge.
En Égypte, les Français Libres disposent de deux émissions quotidiennes de dix minutes à la radio du Caire dans « Les moments des Français d’Orient », ils influencent les programmes français de la radio égyptienne et coopèrent aux actualités cinématographiques britanniques et égyptiennes.
Dans les territoires du Kenya, de l’Ouganda, du Tanganyika et de Zanzibar (actuelle Tanzanie), le comité, créé le 18 septembre 1941 par le lieutenant Henri Girard à l’initiative de Gaston Palewski (délégué du CNF dans l’Est africain) et présidé par le comte Roger de Périgny, assure une émission radiophonique quotidienne destinée principalement à Madagascar, sous administration vichyste jusqu’au débarquement britannique du 6 novembre 1942 et l’accord de Gaulle-Eden du 14 décembre suivant, plaçant l’île sous l’autorité de la France Combattante.
À l’Île Maurice, le Comité mauricien d’aide aux volontaires français à Vacoas, fondé le 21 mai 1941 et présidé par Sir Édouard Nairac, diffuse quarante-quatre émissions radiophoniques entre 1941 et 1945 sous le titre « Courriers radiophoniques » (3).
Au Mexique, les radios accordent au comité local des minutes puis des heures d’émission. Les Français Libres ont également le droit à des émissions quotidiennes à Cuba, hebdomadaires ou pluri-hebdomadaires dans le reste de l’Amérique latine. Au Brésil, des émissions radiophoniques en portugais sont diffusées, plusieurs émanant d’initiatives privées, comme celle de la Casa Rivoli à Rio ou celle de la poétesse d’origine française Beatrix Reynal.
Aux États-Unis, Henri Laugier, professeur de physiologie à la Sorbonne, obtient des émissions de radio sur deux postes californiens en 1942. Le 14 juillet 1942, lors du « Bastille Day », point d’orgue de la « semaine française de New York » (8-15 juillet 1942), cinq mille personnes se réunissent à un meeting organisé par France Forever à Manhattan Center pour le 150e anniversaire de La Marseillaise : une allocution enregistrée du général de Gaulle y est radiodiffusée.
Aux Indes britanniques, le marquis de La Valette dirige en 1940 un poste à Bombay, auquel collabore, parallèlement à la revue France-Orient, Robert Victor, chef de la section française des services d’information britanniques. En 1941, la radio de Delhi confie une émission hebdomadaire au géographe Maurice Fevret (1910-1985) (4) et Robert Victor, à destination du Moyen-Orient, avant d’être dirigée vers l’Indochine. En 1942, le marquis de La Valette y organise un programme quotidien.
À Bombay, le comité local assure, à partir du 28 septembre 1940 et pendant deux ans, une émission quotidienne de 23 heures à 23 h 30, « Les Français Libres d’Orient ».
En Chine, le Comité France quand même de Shanghai obtient une émission, « La voix de la démocratie », diffusée à la radio anglaise XCDN deux fois par jour, à midi et le soir, mais aussi, à partir du 26 novembre 1940, une autre à la station américaine XMHA.

La Voix de l’Amérique

Après l’entrée en guerre des États-Unis, le gouvernement américain crée l’Office of War Information. Parmi les attributions de cette administration figure « The Voice of America », radio gouvernementale américaine installée à New York, qui diffuse des émissions vers l’Europe à partir de février 1942.
Le bureau français de la « Voix de l’Amérique » est dirigé par Lewis Galantière, traducteur américain de Saint-Exupéry, auquel est adjoint Pierre Lazareff, ancien directeur de la rédaction du journal Paris-Soir. Parmi les voix, divisées entre chroniqueurs (« writers ») et speakers (« announcers »), on trouve les intellectuels Jacques Maritain, qui intervient chaque semaine du 2 septembre 1943 au 23 août 1944 (5), ou Paul Vignaux.
L’équipe rassemble des universitaires professeurs de l’École libre des hautes études de New York (Claude Lévi-Strauss, Maritain) ou d’autres universités américaines (Albert Guérard, en poste en Californie), le monde de la grande presse (Lazareff, Philippe Barrès, Ève Curie), des intellectuels de revues (Rougemont, Patrick Waldberg), des écrivains (Julien Green), des artistes d’avant-garde (le groupe surréaliste, artistes et critiques), mais aussi des musiciens, acteurs, chanteurs, venant parfois de la côte ouest.
Le traitement de la France Libre traduit l’hostilité du gouvernement américain à l’égard du général de Gaulle, mais aussi les divisions internes de la communauté française en exil. À côté de gaullistes convaincus (Philippe Barrès) ou plus tièdes (Pierre Lazareff), les rédacteurs du bureau français comptent plusieurs antigaullistes avérés (André Labarthe, venu en 1943 aux États-Unis lancer Tricolor, édition américaine de sa revue La France Libre). Trouvant « malsain » d’« expliquer chaque jour aux Français une attitude dont il arrive souvent qu’on désapprouve les motifs ou les fins », Denis de Rougemont démissionne en septembre 1943.

Radio-Patrie

« Poste noir » créé par les services britanniques à l’insu du général de Gaulle afin de guider la Résistance intérieure depuis l’Angleterre, « Radio-Patrie » commence à émettre cinq minutes quotidiennement à partir du 1er octobre 1942, avant de passer à un quart d’heure le 8 décembre suivant. Elle est animée par André Gillois, bientôt rejoint par le comédien Claude Dauphin (1903-1978) et sa sœur Francine Legrand (1914-1970).
Alerté six jours le lancement de ces émissions le BCRA met à jour le poste le 10 décembre 1942 et charge sa section « action militaire » d’informer les résistants de l’intérieur qu’ils ne doivent tenir aucun compte des consignes de ce poste, considéré comme une tentative de division de la Résistance françaises. Le message est relayé par « Radio-Brazzaville ».
De Gaulle étant intervenu auprès d’Eden, « Radio-Patrie » cesse définitivement d’émettre le 9 mai 1943.

Radio Alger

Tribune pétainiste jusqu’au débarquement allié du 8 novembre 1942, « Radio-Alger » devient à partir du 3 février 1943 « Radio-France, la station de la France en guerre ». Giraudiste, elle est dirigée par Jean Masson, ancien reporter pour « Radio-Vichy », avant d’être confiée, à la mi-mai 1943, à André Labarthe, Français Libre de la première heure entré en conflit avec de Gaulle, secondé par Robert Mengin et Jacques Canetti, chargé des programmes culturels.
Après l’arrivée du général de Gaulle à Alger, le 27 mai 1943, le critique d’art Jacques Lassaigne, ancien de « Radio-Levant », à Beyrouth, remplace Labarthe comme directeur, Jacques Meyer, ancien de « Radio-Cité », l’assistant en qualité d’administrateur général.
Le cinéaste André Aboulker prend la charge des programmes culturels, Jean Castet celle du « Journal parlé » avec Maurice Pierrat et Georges Gorse comme éditorialistes.
Sylvain Cornil-Frerrot
Bibliographie

 

Christian Delporte, « Français parlent aux Français (Les) », dans François Broche, Georges Caïtucoli, Jean-François Muracciole (sous la direction de), Dictionnaire de la France Libre, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, p. 629-630.

Géraud Jouve, « Radio-Brazzaville », Revue de la France Libre, n° 44, janvier 1952.

André Kaminker (lieutenant André Sablons), « Ici Radio Accra. Souvenirs de la mission de la France Libre en Gold Coast », Revue de la France Libre, n° 60, juillet-août 1953, et n° 61, septembre-octobre 1953.

Emmanuelle Loyer, « La Voix de l’Amérique. Un outil de la propagande radiophonique américaine aux mains d’intellectuels français », Vingtième siècle, 2002/4, n° 76, p. 79-97.

Aurélie Luneau, « BBC », dans François Broche, Georges Caïtucoli, Jean-François Muracciole (sous la direction de), Dictionnaire de la France Libre, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, p. 133-136.

Aurélie Luneau, « Radio-Alger », dans François Broche, Georges Caïtucoli, Jean-François Muracciole (sous la direction de), Dictionnaire de la France Libre, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, p. 1218-1219.

Aurélie Luneau, « Radio-Brazzaville », dans François Broche, Georges Caïtucoli, Jean-François Muracciole (sous la direction de), Dictionnaire de la France Libre, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, p. 1219-1220.

Aurélie Luneau, « Radio-Patrie », dans François Broche, Georges Caïtucoli, Jean-François Muracciole (sous la direction de), Dictionnaire de la France Libre, Robert Laffont, coll. Bouquins, 2010, p. 1220.

Aurélie Luneau, Radio Londres (1940-1944) : Les voix de la liberté, Perrin, 2005.

 

1) Dans le discours qu’il prononce ce jour-là, le général affirme : « Radio-Brazzaville fut pendant trois années la voix libvre, mais hélas, la faible voix de ces morceaux de l’Empire qui, dans l’écroulement du désastre, avaient aussitôt choisi l’honneur, c’est-à-dire sauvé la grandeur. Cette voix désormais puissante, Français et Françaises, comme aussi des hommes innombrables dans toutes les parties du monde pourront l’entendre et l’écouteront. Elle parlera haut et clair pour informer les esprits et pour encourager les âmes jusqu’au jour où, s’accordant à toutes les ondes de l’Univers elle criera la victoire des Nations Unies et la gloire de la France. »
2) Un « poste noir » se présente comme une source amicale, mais en réalité hostile.

3) Le texte de ces émissions a été reproduit dans Maurice Vigier de Latour, La Maison de France, Île Maurice, 1941-1946. Recueil, souvenir, Port-Louis, Île Maurice, 1947. Le document est téléchargeable au format pdf à l’adresse suivante : http://www.nla.gov.au/apps/doview/nla.gen-vn4974195-p.pdf.

4) A. de Réparaz, G. de Clauzon, « Maurice Fevret (1910-1985) », Méditerranée, troisième série, tome 56, 4/1985, p. 1-2.

5) Auparavant, il a lancé sept messages, transmis sur ondes courtes par la BBC (British Broadcast Corporation), la NBC (National Broadcast Corporation), à New York, ou la World Wide Broadcast Corporation, du 6 mars 1941 au 8 septembre 1942.