Dix-sept ans après par le gouverneur de Villedeuil

doualaDix-sept ans se sont écoulés depuis l'Appel du général de Gaulle, l'abominable capitulation du 10 juin 1940, et le ralliement du bloc Cameroun A.E.F.

Les détails de ces événements s'estompent dans nos souvenirs. Le temps fait son oeuvre ne laissant subsister dans nos mémoires que l'essentiel qui compte seul pour l'histoire et la postérité.
Aussi est-il temps de dégager pourquoi et comment une poignée d'hommes résolus, en répondant à l'Appel du général de Gaulle, a contraint la victoire à changer de camp.

Je ne retracerai pas les péripéties du ralliement du Cameroun, ni l'évolution de la situation entre le 18 juin et le 28 août 1940.

Peu importent aujourd'hui la manière dont le plus grand nombre a eu connaissance de l'immortel Appel du 18-Juin, les visites successives de deux sous-marins, l'arrivée d'un missi dominici (assez débonnaire à la vérité) chargé de mettre les factieux à la raison, le passage de l'amiral Platon, les incartades de langage, les coups de gueule, l'envoi d'un télégramme de fidélité à Pétain, etc. Seuls demeurent la réponse de tous à l'Appel de l'honneur pour sauver la patrie et la prise de possession du territoire au nom du général de Gaulle par le maréchal Leclerc.

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La mobilisation générale, il faut bien l'avouer, avait donné une impression d'incohérence.

Conçue en effet pour répondre à la double nécessité d'un effort militaire et d'un effort économique, elle n'aboutit en fait qu'à paralyser la production en immobilisant un important matériel de transport comme en concentrant inutilement de grandes masses d'hommes dans les centres urbains, non sans péril d'ailleurs.

Il est très certainement miraculeux que les réservistes européens de toutes provenances et de tous grades, assaillis de soucis personnels, démoralisés par de longs mois d'oisiveté faute de moyens d'instruction, aient tous réagi sainement, alors qu'ils semblaient une proie toute désignée pour le défaitisme maréchaliste.

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La débâcle plongea la totalité de la population dans l'hébétude y compris la fraction camerounaise réputée germanophile. L'annonce de la capitulation dissipa cette torpeur générale en provoquant une réaction unanime de refus. L'effet fut salutaire car Européens et Camerounais, spontanément, tous ensemble décidèrent de résister les armes à la main à une quelconque mesure de reddition du territoire.

Cette résolution s'affirma davantage lorsque furent connues les clauses inconditionnelles de l'Armistice concernant l'Empire et la flotte, auxquelles faisait un sinistre écho le « Et crève cette chienne de France » du paragraphe final de Mein Kampf.

Même les plus bornés comprirent alors qu'Hitler et ses valets disposaient déjà à leur gré de nos possessions d'outre-mer et de notre marine. Vichy d'ailleurs l'entendait bien ainsi car tous les exemplaires officiels de la capitulation expédiés à l'administration locale portaient la mention « Secret à ne pas divulger ».

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Pourquoi donc la volonté unanime de poursuivre la lutte s'est-elle dissociée au dernier moment ?


La mission de l'amiral Platon n'a pas eu les conséquences majeures que certains ont prétendu. Hué sur l'aérodrome de Douala, Platon se refusa à tout contact avec les notables, les hauts fonctionnaires et les chefs militaires. Honteux du rôle qu'il jouait, il déclara dans un entretien privé que toute résistance était inutile faute d'armement en Afrique du Nord, et dénigra systématiquement l'armée de terre. C'était là le prélude au bobard « l'Algérie position-clé ».


Le facteur principal de l'effritement partiel de cette première Résistance fut l'hésitation des grands chefs civils et militaires de l'Empire. Les populations assistaient complètement déçues à une sorte de mélodrame se résumant en deux répliques « Après vous, Mon Général », « Je n'en ferai rien, après vous, Monsieur le Gouverneur général ». La canonnade de Mers-el-Kébir et la trahison de Boisson parachevèrent de beaucoup.


Mers-el-Kébir aviva l'anglophobie latente de certains, tandis que la trahison de Boisson accréditait auprès des mous la tarte à la crème « l'A.E.F. n'est pas une position-clé ; l'Algérie une position-clé. Nous ne pouvons rien sans l'Algérie ». Nous ne pouvons rien sans l'Algérie ».

Cependant grâce à l'exemple du gouverneur Éboué, et grâce à la courageuse impulsion de quelques-uns, l'esprit de Résistance se maintint haut et ferme. C'est pourquoi malgré les antagonismes politiques et les rivalités personnelles qui se manifestèrent pendant cette période troublée, le drame des consciences n'éclata réellement que lorsqu'il fallut « franchir le Rubicon ». Certains qui passaient pour avoir du caractère se montrèrent alors veules et des durs qui paraissaient des plus résolus marquèrent quelques hésitations.

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À la veille du 28 août 1940, la situation peut se résumer ainsi : Vichy n'avait pas encore succédé à la IIIe République si prestement escamotée par l'équipe Pétain-Laval. L'administration expédiait les affaires courantes tout en laissant les particuliers libres de leurs opinions et d'agir à leur guise ; elle poussait le libéralisme jusqu'à publier les communiqués de la B.B.C. dans le bulletin officiel de presse.

Aussi lorsque le maréchal Leclerc se présenta devant Douala avec quelques compagnons, sa prise de possession du territoire loin de se heurter à une opposition, rencontra l'acquiescement de tous. Bien plus la proclamation du ralliement fut un soulagement général, l'atmosphère soudain allégée redevint respirable.

Mais la conséquence immédiate des événements fut d'obliger résolus, mous, hésitants, attentistes, en un mot tous les Européens (belligérants ou neutres) à opter une fois pour toutes. Ceux qui s'étaient abstenus de prendre parti furent ce jour-là brusquement mis seuls à seuls avec leur conscience pour prendre leur décision définitive. Ils ne devaient compter que sur eux-mêmes pour choisir entre les deux chemins qui s'offraient ; pour choisir entre l'honneur dans la liberté et l'esclavage.

Les uns partirent, les autres restèrent ; des mesures de sécurité furent prises ; mais tous les ralliements, de la première ou de la dernière heure, furent sincères et désintéressés ; ils ne se démentirent jamais, et personne ne songea à s'en faire payer le prix.

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Le ralliement au général de Gaulle marqua l'avènement d'une ère nouvelle dans le domaine de la guerre et le retour à la situation politique puisque les institutions de la IIIe République furent entièrement restaurées. Dès les premières paroles prononcées par le maréchal Leclerc, le Cameroun tout entier comprît qu'il entrait vraiment dans la guerre et il accepta ce sacrifice sans discuter, de tout son coeur, car il savait son sort intimement lié à la victoire.

« Je vous préviens que je suis ici venu pour faire la guerre ; « Je vous préviens que je suis ici et que je m'y accrocherai si l'on tente de m'en déloger. »

Et cette réplique foudroyante à un pur entre les purs : « Je préfère un vichyste qui travaille à dix gaullistes qui ne font rien ».

Ce court discours fit plus que tout le reste pour asseoir son autorité d'une façon définitive.

Du même coup naquit la France Libre, car la France Libre ce n'est pas seulement un gouvernement de fait des territoires, une armée, la France Libre c'est avant tout un état d'âme, cet état d'âme qui s'est manifesté à travers les siècles pour faire la France malgré les vicissitudes des temps.

Cet état d'âme nous nous devons de le transmettre à nos enfants pour leur sécurité ainsi que pour la gloire et la grandeur de la France.

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La France Libre proclamée, il fallait assurer l'existence du territoire et son entrée en guerre.

Cela se fit progressivement et tout naturellement sur une vaste échelle. Des accords commerciaux négociés avec les Anglais assurèrent la prospérité économique ; tandis que grâce à des encadrements échappés de la métropole, le recrutement pouvait être intensifié.

La mobilisation se fit plus serrée et malgré les départs « Aux Armées » l'effort de guerre et l'effort économique purent être menés de front avec succès. La victoire vint récompenser le dévouement de tous à la patrie.

Mais ceci est une autre histoire...

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 99, juin 1957.