La journée du 18 juin 1940, vue par Geoffroy de Courcel

Nous arrivâmes à Londres à midi, le 17, et, après un rapide déjeuner avec le Général Spears au Royal Automobile Club, le Général s'installa dans un studio de Seymour Place, qui lui avait été prêté par Jean Laurent, directeur civil de son cabinet.

L'après-midi, il rencontra aussitôt Churchill pour lui exposer ses intentions.

Le Général de Gaulle n'avait rencontré Churchill que trois ou quatre fois, mais les deux hommes s'étaient compris : ils avaient tous les deux la même vision de la guerre, et un certain romantisme de l'action. L'idée d'un appel diffusé par la B.B.C. fut immédiatement envisagée, mais le Général ne voulait pas faire appel à des volontaires tant que des troupes françaises continuaient à se battre en France. Nous ignorions encore que le maréchal Pétain avait déjà demandé l'armistice.

Le soir, alors que nous dînions avec Jean Monnet et René Pleven, le Général qui venait d'apprendre la demande d'armistice annonça son intention de lancer un appel le lendemain à la B.B.C. et en exposa les thèmes. Il expliqua longuement pourquoi Pétain avait formé le Gouvernement de l'armistice et comment celui-ci serait de plus en plus entraîné vers la trahison.

Il passa la majeure partie de la journée du 18 à rédiger son appel, écrivant, raturant, recommençant, s'interrompant de temps à autre pour fumer une cigarette ou pour exposer, pensant tout haut devant moi, comment il voyait l'avenir de la guerre après l'effondrement de la France et la décision britannique de poursuivre le combat.

J'avais réussi à joindre, dans l'une des missions françaises à Londres, une amie personnelle, Elisabeth de Miribel, qui vint taper le manuscrit de l'appel, d'un doigt, laborieusement.

En cet après-midi du 18, nous étions, elle et moi, le « cabinet » du Général... A 18 heures 30, le Général de Gaulle se rendit à Broadcasting House où l'attendaient le Directeur de la B.B.C. et le Général Spears. Une assistante, Mrs. Barker, le conduisit au studio, et nous l'écoutâmes, en direct, sur le récepteur du directeur.

Il est difficile de décrire l'émotion que j'éprouvais en écoutant cet appel, dont je sentais bien qu'il était le début d'une grande entreprise.

Quelques volontaires se présentèrent au petit appartement de Seymour Place dès le lendemain, peu nombreux, car ce premier appel n'avait pas été entendu par beaucoup.

Je me rappelle avoir ouvert moi-même la porte, le 19 juin, au premier d'entre eux. C'était un mécanicien d'Hispano-Suiza qui venait s'engager dans l'aviation. J'ai ouvert devant lui un modeste registre, où j'ai inscrit son nom et son adresse. J'ignore ce qu'il est devenu. Je ne sais seulement qu'il fut le premier d'une longue liste...

Ainsi s'ouvrit la période la plus exaltante de ma vie. J'étais jeune, j'avais la volonté de combattre, et j'avais trouvé auprès de ce général que je connaissais à peine une chance inespérée de répondre à ce désir en même temps que de surmonter l'immense désarroi que j'éprouvais devant les malheurs qui accablaient mon pays.

 

Extrait de : Revue de la France Libre, n° 281, premier trimestre 1993 (repris de la revue En ce temps-là de Gaulle, n° 9, 1971).

La journée du 18 juin 1940, vue par Elisabeth de Miribel