Le 18 juin Ă  Djibouti

Ce n'est pas le 18 juin que nous avons entendu l'appel, mais le lendemain 19, il était mentionné dans le bulletin officiel d'informations qui était distribué aux unités. Ce paragraphe d'ailleurs vigoureusement commenté, si je me souviens bien, par le général Legentilhomme dans un sens qui, au moment où nous étions effondrés par la défaite, nous apporta un immense espoir. Nous ne connaissions pas le nom du général de Gaulle, à peine avions nous appris, quelques jours auparavant, qu'il avait été choisi par le gouvernement pour les fonctions de secrétaire d'État à la Guerre, mais il nous suffisait qu'un général nous ait demandé de continuer le combat avec nos Alliés pour que, aussitôt, l'espoir remplaçât le découragement qui nous étreignait.

Évidemment, les discussions allaient bon train et certaines hésitations se faisaient jour mais je puis affirmer que, sauf dans certains cas isolés et peu nombreux, cette hésitation était due uniquement à la barrière qui allait irrémédiablement nous séparer de nos familles. Des contacts avec les autres unités nous avaient montré que tous pensaient comme nous. Il eut fallu que des encouragements viennent de haut et qu'une décision soit prise rapidement. Hélas ! nous n'avons pas tardé à nous rendre compte qu'une propagande insidieuse dégradait rapidement la situation, surtout dans les hautes sphères. L'arrivée du général Aimé n'arrangea rien et personne ne mit obstacle à ses conférences suivant des instructions venues tout droit de Vichy. Et un jour, nous apprenions, non sans stupeur, que le général Legentihomme était parti en avion avec son officier d'ordonnance, emportant avec lui notre dernier espoir. La veille, le Grand Conseil s'était, paraît-il, tout entier rallié à Pétain. Et bien non, et ceci a été une faute psychologique grossière, il n'y avait pas qu'une poignée d'officiers supérieurs et d'administrateurs, il y avait les autres : les officiers subalternes, les sous-officiers, les soldats et petits fonctionnaires européens.

Ne parlons pas des tirailleurs (et personne ne pourra dire le contraire) qui suivaient leurs officiers et sous-officiers. Au lieu de s'en tenir à la décision du Grand Conseil, il fallait, mon général, venir à Gabode ou à Boulaos où vous auriez été acclamé et où tout le monde aurait marché vous permettant de balayer les résistants. Djibouti aurait rallié. Huit mille hommes en unités constituées seraient venus renforcer les rangs de la France Libre qui en avait bien besoin à cette époque. Nous avions les Italiens sur le dos, est-ce que vraiment ils nous auraient attaqués ? Avec le recul du temps, je ne le crois pas et puis qu'importe, c'était un risque à courir, après tout, nous étions en guerre !

Le chef parti, c'était fini, le rêve s'est estompé et Djibouti s'est endormie pour plus de deux années, empoisonnées par la propagande pro-allemande d'un Nouhailaitas ! Sans doute, un petit nombre a quand même pu « sauter le pas » mais il fallait un concours de circonstances un peu extraordinaire. D'ailleurs, la seule personne qui pouvait faciliter le « passage » fut rapidement arrêtée, condamnée et fusillée : Roger, pourquoi ne pas dire son nom ? Autre lâcheté du gouverneur qui a profité des occupations « un peu spéciales » de l'intéressé: cela a beaucoup facilité les choses envers la population !

En conclusion, je voudrais, et je suis persuadé que mes anciens camarades sont de mon avis, détruire cette mauvaise légende de l'esprit de la garnison de Djibouti en juin 1940 et que l'on dise tout simplement la vérité.

Je n'étais, à l'époque, qu'un simple sergent-chef, je n'ai certes aucun document officiel pour pouvoir prouver mes assertions, mais en toute conscience, je pense dire la vérité sur ces instants que j'ai vécus et que je ne suis pas prêt d'oublier.

Paul Voiret, lieutenant de réserve

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 160, janvier-février 1966.