Amitiés de guerre

Dix ans ont déjà passé depuis que le « Grand Charles » à quitté Londres pour Alger. À la fin du printemps prochain, nous commencerons à célébrer le dixième anniversaire des libérations successives : un rosaire que nous égrènerons du nord au sud et de l'est à l'ouest de la France. Dix années difficiles, longues et courtes suivant la manière dont nous les regardons. Dix ans qui ont fait d'une petite princesse, volontaire A.T.S., la reine d'Angleterre.

14-juillet-1942Et voici qu'on nous demande, à nous, les Volontaires françaises de rappeler en quelques mots les témoignages d'amitié dont nous avons été l'objet durant notre long séjour en Angleterre. C'est impossible, il faudrait pour cela écrire tout un livre, car chaque jour apportait à l'une ou à l'autre d'entre nous un peu de cette bonne chaleur qui naît de l'amitié.

D'où venait-elle ? De tous et il me semble si injuste de citer les uns sans citer les autres.

En effet, qu'y a-t-il de plus important : est-ce le don de mobilier pour la maison réquisitionnée qui va devenir la caserne, le piano qui permet d'accompagner les chansons de chez nous ou, le simple acte gratuit d'une femme entrant un jour dans mon bureau, les bras chargés de fleurs et me disant : « Je viens d'apprendre qu'il y avait des Françaises ici, je leur apporte les premières fleurs de mon jardin ». Lady Balfour of Inchry était à l'époque Mrs Balfour, la femme du sous-secrétaire d'État à l'Air. Depuis sa première visite, à chaque printemps, nous avons reçu des fleurs de son jardin. Les jours de fêtes françaises, elle nous apportait quelque cadeau, une fois ce fut la statue de Jeanne d'Arc.

whateley-terreLe corps des Volontaires françaises a toujours été l'enfant gâté de son aînée britannique l'A.T.S. En novembre 1940, Mme Mathieu, fondatrice de notre corps féminin, Ria Hackin et Gioia Burdet, ses premiers officiers, reçurent beaucoup d'aide de la part de Dame Helen Gwynne-Vaughan, alors Director A.T.S. Celle-ci prêta un officier, Gillian Dearmer et deux sous-officiers, Lindsey et Brousson, pour aider à l'organisation de l'unité française.

Nos rapports avec les A.T.S. peuvent se résumer dans la conversation que j'ai eue, le lendemain ma prise de commandement, avec Chief Controller Jean Knox qui venait de succéder à Dame Helen Gwynne-Vaughan. Elle me demanda comment j'envisageais nos relations avec l'A.T.S. Désirions-nous être complètement indépendantes ou constituer une unité étrangère au sein de l'unité britannique. Je m'excusai de répondre à sa question par une autre question : «Préférez-vous que nous soyons votre Légion étrangère ou vos alliées et vos amies ? » - « If you put it that way », dit-elle, et sourit. Nous avons toujours été des amies et des alliées. Équipées, instruites, soignées au même titre que les A.T.S. britanniques, les Volontaires françaises ont cependant gardé leur indépendance, elles formaient un des corps des Forces Françaises Combattantes.

Mais nous n'oublions pas que si nous différions de nos soeurs anglaises par nos écussons, nos calots et nos bérets, nous portions cependant leur uniforme, remis à chacune après son passage au camp d'instruction britannique. Dame Leslie Whateley, Director A.T.S. après Chief Controller Knox, est restée pour moi une amie fidèle. Sa charge était lourde, 300.000 A.T.S. ont servi en Grande-Bretagne et outre-mer, mais elle trouvait toujours le temps de me recevoir lorsque j'avais quelque question à discuter avec elle. Pour que nos rapports fussent même plus étroits, nous pouvions faire appel à l'un de ses officiers qui assurait la liaison. Junior Commander Cook, Senior Commandant Hilary Webb ; nous n'avons pas plus oublié leur nom que ceux des membres de la mission militaire. Le colonel Archedale était d'une bienveillance pour nous qui était sans bornes et je crois pouvoir dire qu'il a jamais rien refusé.

Des amies anglaises, nous en avions même au sein de notre unité : des jeunes filles qui avaient été élevées en France, des filles de mères françaises qui recevaient du War Office la permission de s'engager chez nous. Je me souviens de l'une d'elles à qui Junior Commander Cook avait demandé pourquoi elle tenait tellement à servir chez les Françaises et la fière réponse qu'elle reçut : « Madame, j'habitais la France au temps de sa splendeur, ne comprenez-vous pas que je veuille la servir dans sa détresse ».

Moncorvo House était devenue un coin de France, elle était reconnue telle et nous recevions souvent des visiteurs qui éprouvaient un certain mal du pays pour celui qui était le nôtre. Lorsque le major général Charles Haydon, adjoint de lord Louis Mountbatten, fut promu à ce grade et reçut une barre à sa D.S.O., sa femme lui demanda où il désirait fêter ce double honneur : « En France, répondit-il, dites à Terré de nous inviter à déjeuner chez les Volontaires françaises ».

Il y eut des jours de gaieté et des jours de gloire à Londres, mais il y avait aussi de longs mois monotones où le travail et l'inquiétude remplissaient notre vie. Beaucoup de familles anglaises pensaient à nos volontaires séparées de leur famille. Nous recevions chaque jour plusieurs lettres les invitant à passer week-end ou permissions. Celles qui ne connaissaient personne en Angleterre ont été choyées par des familles inconnues la veille, mais qui ont eu tôt fait de devenir amies. On ne rencontre guère en France d'hospitalité aussi spontanée vis-à-vis d'étrangers.

Il y avait aussi des jours sombres, des volontaires malades, des volontaires qui mouraient à l'hôpital. Les « matrons » et les « sisters », pour nous, faisaient quelques entorses au rigide règlement. Quand la volontaire Gilles agonisa pendant plusieurs mois au Westminster Hospital, nous avions toujours le droit, Gioia Burdet et moi, de passer de longues heures auprès de son lit et même la nuit.

Durant les alertes, nos meilleurs amis étaient les « wardens ». Combien de fois, n'avons-nous pas discuté ensemble sur le pavé d'Ennismore Gardens. La rue sans lumière ne permettait pas de voir leur visage, mais nous connaissions leur voix grave et rassurante. J'étais toujours hantée par le récit du bombardement de Hill Street. Avec le « warden », nous étudiions la situation, évaluant le danger. Valait-il mieux faire descendre les volontaires à la cave et risquer de leur faire prendre froid ou les laisser prendre froid ou les laisser au chaud dans leur lit. Les avions se dirigeaient-ils vers nous ou vers un autre quartier de Londres ? Fallait-il envoyer les équipes de garde sur les toits ?

C'est à dessein que j'ai noté au passage ces gestes quotidiens d'amitié qui nous venaient de ceux dont nous avons déjà perdu nom et visage mais dont notre coeur se souvient avec reconnaissance.
Et combien de comités, d'organisations qui s'occupaient de nous : « The Friends of the Fighting French Forces », les quatre F., comme on l'appelait, avec Lord Bessborough, Mrs. Carr, le Captain Chaplin. Nous n'avons pas oublié the Hon. Mrs. Crawshay qui a tant fait pour nous ; le British Council et Miss Whitehorn qui nous enchantait par son sens de l'humour quand elle nous rendait visite pour s'informer de nos besoins. Et tous ces clubs qui nous accueillaient en invités. S.A.R. la princesse Marie-Louise, elle-même, m'a ouvert la porte de celui dont elle était la présidente. Et le Simpson Services Club où, grâce à Mr. et Mrs. Simpson et Major Huskisson, nous avons eu l'occasion de rencontrer les héros, les membres des gouvernements aussi bien que de plus humbles artisans de la victoire.

Comment nommer tout le monde ? La marquise de Crewe, la marquise de Cholmondeley, qui m'invita à déjeuner seule avec elle un certain jour de l'an pour bien me faire sentir que l'Angleterre, c'était aussi une famille. Et la comtesse de Warwick, la soeur de Sir Anthony Eden. Je me souviens qu'elle voulait absolument me faire prendre un appartement libre dans sa maison parce que la mienne, Queen Street, Mayfair, était trop dangereusement placée, mais c'est la sienne qui a été détruite, et lorsque nous avons perdu Lady Warwick, elle était ma voisine à Mayfair.

famille-royaleIl y avait la reine qui ne perdait pas une occasion d'adresser quelques mots à nos conductrices attendant auprès de leur voiture. La reine, accompagnée des princesses, qui honoraient de leur présence telle ou telle manifestation organisée au profit de nos oeuvres. Il y avait la duchesse de Kent ; la princesse royale, Controller Commandant des A.T.S. ; lady Louis Mountbatten... et puis, il y avait le peuple de Londres. Le 14 juillet 1942 nous a laissé à toutes un souvenir extraordinaire. Avec les éléments de l'armée, de la marine, de l'armée de l'air, de la France combattante, nous avons été passées en revue par le général de Gaulle. Durant le défilé, Français et Françaises ont connu un succès inoubliable. Le peuple anglais d'habitude si calme et pondéré nous acclamait de toutes ses forces. Des phrases prononcées dans un français timide nous atteignaient au passage. Une vieille anglaise s'est même écrié avec délire : « J'ai passé le voyage de noce en France ». Quand le général est rentré dans sa voiture, la foule a rompu les barrages et des milliers de mains se tendaient vers lui.

Après la libération, il y eut les adieux dans la grande salle de Montcorvo des adieux émus que nous avons adressés pêle-mêle aux lords, aux officiers, aux marquise, aux infirmières, au « garrison engineer », à tout ceux de nos amis que nous avons pu atteindre.

Deux fois encore je suis retournée à Londres en uniforme : la première, pour me rendre à Buckingham Palace où la reine me faisait l'honneur de m'accorder audience. Elle venait de recevoir les photographies prises dans les camps de concentration, j'en avais moi-même vu quelques-unes, je n'oublierai pas notre conversation. La deuxième fois, ce fut pour aller à Windsor assister aux adieux de Chief Controller Whateley qui quittait le commandement de l'A.T.S. et recevait le dernier salut de ses cadets. Deux officiers de l'A.F.A.T., de provenance F.F.I., étaient venus m'accompagner, nous étions les seuls officiers étrangers invités à cette cérémonie. Controller Whateley a tenu à ce que je reste constamment auprès d'elle et, lorsqu'elle est montée dans sa voiture pour repartir, elle nous a fait asseoir, nous les trois Françaises, auprès d'elle, pour que nous partagions ainsi les hurrah qui s'élevaient sur son passage.

De l'amitié, certes, et combien fraternelle !

Hélène Terré


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 64, janvier 1954.