À bord de l’Anadyr, juin 1940

L'heure de la plus grave décision


Elle commence cette heure au moment où le commandant Paranthoen vient de prendre connaissance, sur la passerelle, du message que l'officier radio lui apporte : message officiel annonçant l'armistice (...).

Assis lourdement dans son fauteuil, un flot de pensées et de préoccupations s'agite dans son esprit. Il va essayer de les classer et de prendre, en accord avec sa conscience de marin et de bon Français, les mesures qui seront les plus conformes au sens du devoir et propres à sauvegarder l'honneur de son navire et de son pavillon. Les circonstances sont tragiques ; la France meurtrie et vaincue a cessé le combat. Dans la houle verte de l'Atlantique, l'Anadyr lourdement chargé, avec dans ses flancs un complet et imposant chargement de matériel de guerre embarqué à Casablanca, file péniblement ses 11 nœuds.

Il est isolé, et suit très scrupuleusement les routes ordonnées par l'amirauté. La veille, continue et des plus vigilantes, n'a jamais signalé rien de suspect. Le port de destination est encore inconnu. L'enveloppe scellée qui doit le révéler est dans le coffre voisin avec d'autres documents. Les ordres sont : que les scellés ne doivent être brisés que lorsque le navire aura atteint une position bien déterminée, dans le golfe de Gascogne. Plusieurs heures de marche sont encore nécessaires avant d'y parvenir.

Mais désormais, qu'importent les ordres déjà reçus ? Ouvrant délibérément le coffre, Paranthoen y prend l'enveloppe, brise nerveusement les cachets de cire et apprend bientôt que Bordeaux est la destination, où il doit consigner sa précieuse cargaison à l'armée française. Que faire ? L'armée française n'existe plus. Aller à Bordeaux, c'est livrer benoîtement à l'ennemi plusieurs milliers de tonnes d'armes et de munitions. La conscience de Paranthoen se révolte à cette idée.

Saborder le navire ?... en un lieu proche des côtes, en simulant un naufrage par fortune de mer, et en prenant toutes les mesures nécessaires pour assurer au maximum le sauvetage de l'équipage ? Cette manœuvre comporte certes une solution de facilité, propre à frustrer l'envahisseur d'un apport considérable d'armement, mais Paranthoen lui en préfère une autre plus difficile, plus dangereuse aussi : celle de rallier purement et simplement un port allié autre qu'un port français.

À noter qu'à cet instant, le pressant et désormais historique Appel du 18-Juin du général de Gaulle n'avait pas encore été transmis à travers les ondes.

C'est donc seul et en secret que Paranthoen prit la ferme résolution de se diriger vers un port britannique. Mais comment s'y prendre pour faire connaître sa décision à son état-major et à son équipage, qu'il avait heureusement en mains et pour lesquels il avait une profonde et paternelle estime ? Décidé à ne faire sur eux aucune pression, et à leur laisser le temps et le libre choix de leur détermination, il ébauche un plan de repliement vers les côtes de France pour ceux d'entre eux qui refuseront de le suivre, dans ce qu'il entrevoit lui-même, comme devant être une grande aventure aux conséquences imprévisibles.

Son plan établi, il projette sur-le-champ de réunir les principaux de l'équipage, comme il se doit, à la mer, chaque fois qu'un grave péril menace le navire.

anadyrLa réunion a lieu au carré des officiers. Présidée par le commandant, elle comprend le deuxième capitaine, le chef mécanicien, un délégué du pont, un délégué de la machine et un délégué du restaurant.

Le président expose et commente brièvement la gravité des dernières nouvelles, objet de la présente réunion. La lutte en France ayant cessé, il leur demande de bien vouloir tirer, avec lui, des conclusions de l'armistice, les décisions à prendre concernant l'Anadyr.

« Mes préoccupations ont un caractère de tragédie. Il est de mon devoir de vous demander de m'aider à les résoudre. Devons-nous rejoindre un port français et livrer aux Allemands notre cargaison dont vous connaissez la nature ? « Saborder le navire et le couler avec son chargement ? « Ou bien au contraire le dérouter vers un port allié ?...

« Allez trouver vos camarades ; entretenez-vous avec eux de ces angoissantes questions, et vous viendrez me porter vos réponses. Nous examinerons, à la lumière des réflexions que vous aurez entendues, la possibilité de concilier tous les avis judicieux, au mieux des intérêts de notre pays. »

À la grande surprise de Paranthoen qui n'avait pas quitté le carré, un quart d'heure ne s'était pas encore écoulé que les principaux de l'équipage revenaient s'asseoir, silencieux, autour de la table.

« La réponse que nous venons vous faire, commandant, lui dit le chef mécanicien, est que nous vous laissons seul juge de décider du sort de l'Anadyr. Quelle que soit votre décision, nous sommes unanimement résolus à vous suivre et à partager votre sort. »

Touché par cette profonde marque de confiance, plus qu'il ne le laisse paraître, Paranthoen remercie et, scandant ses mots, d'une voix troublée par l'émotion, précise que sa décision est déjà prise, mais qu'elle comporte des risques très sérieux.

« Il s'agit pour moi de joindre un port britannique et d'y offrir mes services aux Alliés pour continuer la lutte à leurs côtés.

« Mais je vous adjure à tous de ne point conformer votre attitude à la mienne, si vous n'y êtes pas portés par un élan déterminé, exempt de toute contrainte. Je vous demande encore de bien réfléchir, d'envisager avec sang-froid les luttes futures, les tourments qui ne manqueront pas de se manifester. Il se peut que des conditions de vie précaire, aux aspects divers peu réjouissants deviennent votre lot de combattants à allure de francs-tireurs. Il en est parmi vous qui, mariés, ayant des enfants, risquent d'être totalement séparés d'eux pour une durée de temps indéterminée. Ce sera très dur, trop dur pour certains.

« Aussi, sans pour autant leur en vouloir, je suis prêt à manœuvrer pour faciliter le retour au pays de ceux d'entre vous qui le désireront. Je mettrai, en temps voulu, les embarcations suffisantes à la mer et à leur disposition, avec deux journées de vivres. Je leur donnerai le cap à suivre et les conseils nécessaires pour qu'ils puissent atteindre les côtes de France avec un minimum d'ennuis.

« Rejoignez vos camarades. Dites-leur ma ferme et inébranlable détermination. Parlez des dispositions que je compte prendre pour ceux qui trouveraient trop rude la nouvelle carrière de l'Anadyr dans la poursuite de la guerre, que je viens de décider en engageant ma propre responsabilité. »

Ă€ l'aube du lendemain, cap sur l'Angleterre, personne Ă  bord de l'Anadyr n'avait consenti Ă  vouloir abandonner le navire, ni son commandant.

« Cette heure de la plus grave décision fut pour moi, me dit Paranthoen deux années plus tard, en me confiant ce récit, l'heure la plus émouvante que j'aie jamais vécue. »

J. Deffez, capitaine au long cours, trésorier de l'amicale F.N.F.L.


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 90, juillet-août 1956.