Avec le 1er régiment de fusiliers marins

Cap 213


Le 2 juillet 1940 les portes de l'Empire Hall, à Londres, s'ouvraient pour livrer passage à un bataillon d'étonnants garçon.

Ils venaient de s'engager dans les Forces Françaises Libres.

Ce jour-là à l'Olympia, qu'y avait-il ? Quelques soldats, marins, aviateurs et civils, en tout, peut-être cent volontaires.

La veille, le F.N.F.L. avaient √©t√© cr√©√©es. Ils ne le savaient pas. Le 12 juillet, ces m√™mes gar√ßons, ou d'autres, partaient pour l'ortsmouth. Ce fut alors, le ¬ę Courbet ¬Ľ, les corv√©es de tout ce qu'on veut, la pluie souvent, des alertes, une vie anarchique. Enfin, Coves, Morval Camp, le 29 juillet. Ils rentraient de manŇďuvre en chantant. C'√©taient eux enfin, les fusilliers marins.

*

J'avais choisi de les rejoindre, j'atteignais le but et j'étais heureux.

L√†, le commandant Detroyat √©tait grand ma√ģtre de nos destin√©es. Nous √©tions ce qu'on appelait ¬ę les jeunes ¬Ľ ; les ¬ę vieux ¬Ľ, eux, avaient d√©j√† fait marcher, tirer, ramper, traverser des cours d'eau, s'exposer √† la grenade et m√™me faire du maniement d'armes ; mais comme tout marchait bien !

Et puis, pour la premi√®res fois, le 20 ao√Ľt, on entendit parler de l'Afrique. C'√©tait en perspective l'arm√©e Wavell et les pyramides.

Les ¬ę jeunes ¬Ľ ne partiraient pas, disaient les ¬ę vieux ¬Ľ. Il n'en faut que deux cent cinquante pour le bataillon, vous attendez que la barbe vous pousse au menton.

Pourtant, on nous transformera, à quelques-uns, en des pièces si originales que n'en aurait pas voulu le conservateur du musée colonial de l'armée britannique.

Et ce fut Liverpool, un bombing, l'appareillage du ¬ę Westernland ¬Ľ, la d√©couverte du G√©n√©ral √† notre bord et cap sur Freetown.

R√©gime carottes bouillies, choux bouillis, patates bouillis, des jours, des semaines, des mois presque, on file. C'est Dakar Rufisque, les journ√©es du ¬ę Domin√© ¬Ľ, Freetown encore, le passage de la ligne, Pointe-Noire enfin.

Ce n'est plus le ¬ę Westernland ¬Ľ c'est le ¬ę Capo-Olmo ¬Ľ, le ¬ę Thysville ¬Ľ. Nous avons travers√© en coup de vent l'√Čquateur et les Tropiques. Certains sont all√©s sur l'Ogou√©, √† Lambar√©n√©, √† Port-Gentil, d'autres √† Libreville, pour moi c'√©tait Mayumba et nous voil√† de nouveau r√©unis.

Le bateau file toujours, il accoste à Durban, les Zoulous font la guerre à leur manière, ce sont des batailles de pousse-pousse et de plumes d'autruche.

C'est P√Ęques de 1941, Port-Soudan, la fin de la guerre en √Črythr√©e. Appara√ģt Suez, le canal qu'on traverse de nuit, des avions dans l'air, rago√Ľt de beans √† minuit, la tasse de th√©au R.A.S.C., un d√©sert, des caravanes, les premiers orangers, les Australiens, une N.A.A.F.I., Quastina-Camp, la Palestine.

L'entra√ģnement reprend de plus belle. √Ä tour de r√īle nous faisons du ¬ę palud ¬Ľ, quand nous n'en faisons pas c'est que nous sommes en manoeuvre, il n'y a pas d'autres alternatives.

Nos camions foncent maintenant vers le Nord, passent le Jourdain, grimpent les djebels, l'un après l'autres, nous sommes en Syrie. Deraa, Guabaguch, notre chemin de Damas. L'assassinat de Detroyat, les bagarres pour Kissoué et Diédet-Artouz. Damas, la vallée heureuse, des jardins enchanteurs, le coup de feu à chaque coin de rue. C'est déjà Beyrouth.

Nous nous préparons pour la campagne de Libye. Le bataillon se transforme. À Rayack nous avons récupéré des 25 D.C.A. et les voilà fièrement campés sur nos camions.

Finies les tragiques rentrées avec les pieds en marmelade, les blessés nous reviennnent, on boit sec. C'est le départ.

*

De la boue argileuse, un vin chaud √† minuit, au minaret d'Anklus la pri√®re du muezzin, nous sommes au dernier jour de l'ann√©e 1941. Isma√Įlia nous f√™te. Le Caire voudrait nous garder et c'est une nuit au pied des pyramides. Les camions foncent encore. Daba. Mersah-Matrou. Sidi-Barrani, noms du d√©sert, devenus familiers depuis. Premi√®res ¬ę boites de singe ¬Ľ Italiennes. Halfaya barre l'horizon, nous contournant le plateau par le sud en prenant la piste de Bug-Bug. On bouffe du sable, il y a des mines, la Navy d√©crasse ses pi√®ces sur Sollum-Haut.

Le grand chef des √Čl√©phants (1) descend avec ¬ę Joseph ¬Ľ (2) et son fid√®le troupeau sur les sentiers de la guerre. Halfaya se rend. La B.B.C. raconte des histoires de h√©ros qui nous font crever de rire, on se livre √† des orgies avec une tasse de th√©, serr√©s √† quinze, sous un camion renvers√©, pour f√™ter la victoire.

Fort-Capuzzo. Nous d√©couvrons entre deux vagues de sable les g√©n√©raux de Larminat et KŇďnig, transform√©s en M.P. On ne voit pas √† un m√®tre, les bidons d'essence sont vid√©s √† tour de r√īle pour d√©crasser les pi√®ces. La course tape-cul continue.

Sidi-Rezeck, Eladem, des ¬ę Bir ¬Ľ, d'autres ¬ę Sidi ¬Ľ, une pancarte, des mines, c'est El Gazala et voici la mer.

La mer, une route en corniche, nous croisons des Anglais qui foncent en bolides et doivent s'être trompés d'objectif. Des bruits de batailles, une piste au sud du Djebel Lakdar, nous approchons d'Afrika-Corps.

El Mikili, √† 100 kilom√®tres au sud de Giovanni Berta, un capitaine anglais br√Ľle ¬ę le intendance ¬Ľ, nous remplissons la voiture de boites d'asperges et d'ananas.

La route de Gazala est coupée, les boches y sont, nous revenons sur nos pas, les Allemands nous précèdent, le convoi s'étire à la façon d'une escadre. Au lever du soleil nous sommes à la cote 208 et quelques heures plus tard à 40 kilomètres de Tobruck. Nous n'avons pas vu un boche vivant.

Les Stuka piquent sur les positions des B.M., sur les Polonais, sur nous aussi, les canons font ce qu'ils peuvent, un avion est abattu, c'est notre premier succès.

*

Le 16 f√©vrier, la boussole du g√©n√©ral resta sans doute bloqu√©e sur un point de d√©sert, pas mieux qu'un autre, aussi plat que partout ailleurs. Il y avait pour rompre la monotonie du paysage une sorte de petit fort fait de terre battue o√Ļ peu de gens de chez nous ont mis les pieds sans doute ; il y avait aussi, disait-on, un puit √† sec. Les T.T. que nous relevons disaient que c'√©tait un fichu bled.

Bir-Hakeim √©tait situ√© √† l'extr√™me sud des positions alli√©es. La place aurait pu avoir 3 kilom√®tres de c√īt√© si elle avait √©t√© carr√©e, mais je n'en ai jamais tr√®s bien compris la forme. le sous-sol √©tait fait de solides rocs en beaucoup d'endroits et justement √† l'emplacement de notre canon. En surface, une couche de terre de couleur ocre se mettait en mouvement au moindre coup de vent et c'√©tait alors un sauve-qui-peut g√©n√©ral sous les tentes. Cela arrivait plusieurs fois par jour et il fallait sans cesse d√©monter et remonter le maudit engin, dont les qualit√©s √©tanch√©it√© √©taient plus que douteuses.

¬ę L'astuce ¬Ľ (3) et le lieutenant de vaisseau Iehle avaient dispos√© nos pi√®ces en couronne et nous nous trouvions forc√©ment m√™l√©s √† la vie des unit√©s que nous avions mission de prot√©ger des foudres du ciel. L'aviation ennemie √©tait d'ailleurs tr√®s sagement install√©e sur ses positions et les alertes se r√©duisaient √† des petits √©changes avec quatre ou cinq avions par jour. La D.C.A. se mit √† nous d√©plaire parfaitement.

Ce fut enfin le tour de ma section d'aller en Jock-colonne du c√īt√© d'Eltellim et de Mikili. C'√©tait la chose la plus distrayante qu'on puisse imaginer au d√©sert. Nous vivions en nomades, √©changeant avec les Berb√®res des moutons contre du th√© qui avait d√©j√† √©t√© utilis√©. De temps en temps, il y avait des engagement assez s√©rieux avec les patrouilles boches. Le canon servait alors √† tous les usages, on tirait en l'air, en antichar, contre tout ce qui bougeait. Le soir on se regroupait et apr√®s une tasse de th√©, le camp s'endormait. √Ä l'aube le lendemain, nous √©tions pr√™ts √† recommencer et √† tenter la chance avec les A.M. √† six roues de l'Afrika-Corps.

*

Le 11 mai, un Tomawak de la R.A.F. fit un atterrissage forcé dans nos champs de mines, sans dommages, ce qui nous mit parfaitement en confiance.

C'est vers ce moment-l√† qu'arriv√®rent de superbes canons Bofors de 40 mm et que nos ¬ę 25 ¬Ľ se pr√©par√®rent √† une glorieuse r√©forme dans la plaine de Bir-el-Gobi. Le ¬ę Pacha ¬Ľ et Bob (4) fon√ßaient de pi√®ce en pi√®ce, b√Ętissant d'astucieux projets. Les changements dans les √©quipages allaient bon train et c'est ainsi que le sort me d√©signa pour la batterie de M. Colmay. C'√©tait un baroudeur qui me faisait un peu peur, mais cela passa vite, car sous sons aspect bourru, se cachait une personnalit√© toute de franchise et un cŇďur d'or.

Dix jours durent, notre Poum-Poum subit les supplices de d√©montages et remontage multiples. Quand nous nous arr√™tons de jouer avec, c'√©tait pour sauter sur les vieux 25 et tirer sur la ¬ę m√®re poule et les trois poussins ¬Ľ (5).

*

Dans la nuit du 26 au 27 mai, nos Jocks-colonnes rentrèrent ventre à terre dans Bir-Hakeim. Des fusées de toutes couleurs zébraient la nuit. Nous creusions. Le trou était immense, c'était pour notre Bofors, il lui fallait un abri, ou sentait que venait vers nous quelque orage.

A l'aube du 27, les Italiens et les Allemands se ruèrent sur les positions sud. Les obus antichars passaient, chantaient et ricochaient tels que des cailloux dans l'eau.

Je me trouvais dans le nord de Bir-Hakeim, me bornant à compter les points. Je pris des photos, M. Colmay s'en fut aux nouvelles. L'attaque se situait dans les passages de la batterie de l'E.V. Bauche. Une trentaine de chars italiens étaient en l'air et autant d'A.M. et de camions. Six chars étaient entrés dans la position et démolis à la grenade ou à bout portant.

Et puis, tout s'arrêta d'un seul coup. L'ennemi perdait le contact. On vit ses convois par notre sud, sur l'est et sur l'ouest.

Du nord, nous arrivèrent les bruits sourds d'une violente bataille qui se livrait près d'Acroma.

Les jours passent lentement. Nous attendons, il y a quelques alertes aériennes. Des Bostons britanniques arrosent le bataillon du Pacifique le 28 mai et bien sur nous tirons, les prenant pour des boches un d'entre eux est touché.

Les prisonniers italiens se creusent des abris. Le siège peut durer. Des Hindous libérés se ruent sur nos provisions d'eau et de vivres. Le 30, il faut se battre avec eux pour les empêcher de vider les radiateurs des voitures.

Et des bruits circulent. La brigade se déplacerait sur Mikili. Le 31 mai, le camp est attaqué par six J.U. 88 et le lendemain le colonel Broche avec une partie du B.I.M.P. quitte Bir-Hakeim pour Rotonda-Signali, ligne d'arrières de l'ennemi. La batterie de l'E.V. Bauche l'accompagne.

Le même jour, l'aviation boche s'occupe assez sérieusement de nos oreilles. A deux reprises, douze stuka, dans de magnifiques descentes en piqués, nous arrosent copieusement et ce sont les J.U. 88 qui reviennent, toujours plus nombreux.

La batterie ¬ę Bauche ¬Ľ est attaqu√©e dans l'apr√®s-midi, pr√®s d'El Telim, par des M. 110 volant en rase-mottes. Elle en descend quatre. La pi√®ce ¬ę Rey ¬Ľ en a deux √† son actif. Nous avons quelques bless√©s.

2 juin - L'ordre du jour du Pacha :

¬ę Fusiliers-marins, sept des v√ītres ont √©t√© tu√©s ce matin √† leur poste de combat. Le coup est rude, mais nous ne devons pas faiblir une seconde. L'aviation ennemie fait tout ce qu'elle peut pour d√©gager son arm√©e qui sait la bataille perdue pour elle. Ces diversions ne changent en rien l'avance des forces arm√©es. Le moment n'est pas de s'attendrir, mais de combattre l'ennemi. Vos camarades sont morts pour la France Libre. Vive la France. Amyot d'Inville. ¬Ľ

À l'horizon, des chars ennemis patrouille. Le vent de sable se lève. C'est enfin du répit pour nos artilleurs. Ils sont d'une fougue qui fait l'admiration de tous.

M. Colmay nous apprend la présence de Rommel, qui a envoyé un parlementaire et nous demande de nous rendre.

Les boches ont des chars en masse et les Anglais viennent de prendre la pillule. La mission principale des Bofors est maintenant la d√©fense antichars. Godan ! nous porte un ordre de ¬ę l'Astuce ¬Ľ dans l'apr√®s-midi : ¬ę Mettez vos masques √† gaz en position d'attente ¬Ľ.

3 juin - A 6 heures, le bal commence. Les obus tombent avec une densité sans cesse accrue. Il y en a de tous les calibres.

Les B.I.M.P. rentrent de Mikili et les équipes Frémeaux-Rey s'installent dans nos parages.

À huit heures, l'infanterie attaque. Je prends quelques photos, mais cela devient très difficile car les balles et les obus ricochent en tous sens.

Le Poum-Poum fait du bon travail. Il marche à merveille. Les bombardements d'artillerie n'ont cessé à aucun moment et nous avons eu six bombardements d'aviations. A dix heures onze Stuka ; à onze heures trente, dix-huit Stuka ; à treize heures, douze Stuka ; à quinze heures, onze Stuka ; à dix-sept heures, quinze Stuka et vingt-deux M.C. 111 à vingt heures. Nous avons descendu sept avions je crois ce jour-là.

4 juin - On nous dit que Rommel a envoyé deux nouveaux parlementaires hier soir.

Dans la nuit, trois jours de vivres nous ont été distribués et de l'eau. Avec ce qu'il nous reste, nous pensons étaler jusqu'au 10, si la barrique n'est pas crevée par les éclats.

À 8 heures, douze Stuka viennent nous saluer et une demi-heure plus tard, douze autres. On en démolit un qui tombe en torche près du Q.G.

Notre coin est arrosé par un déluge de shrapnels. La R.A.F. se promène en rase-mottes, mitraille un peu chez nous, un peu chez les boches et s'en va. Un quart d'heure plus tard, un tire dans un tas de C.R. 42 Italiens. Il en touche un.

Près de nous, le camion de Bernier (6) est démoli par l'artillerie.

5 juin - Dans un bruit de locomotive, passent au-dessus de nos têtes d'énormes obus. Cela a commencé dès le lever du jour. Nos artilleurs sont extraordinaires. Leurs canons tirent sans arrêt, dans toutes les directions. Les boches arrosent copieusement toute la journée a grand renfort de 105, 155 et par paquets de 88 et 77.

Pour la première fois, ce jour-là, les avions nous ont laissé la paix. Mais l'infanterie allemande n'est pas restée inactive. Elle s'efforce de grignoter nos champs de mines et fait des incursions dans ce qu'on appelle le V.

... Et ainsi passe le 6 juin, l'artillerie reste active, une attaque d'infanterie appuyée de chars est repoussée dans le secteur du fort que tient le B.I.M. Pacifique. Il tombe des tonnes de ferrailles et nous sommes si habitués au bruit des armes automatiques, qu'elles ne nous impressionnent plus. Notre cuisine est criblée d'éclats et commence à s'effondrer, le camion est également endommagé.

7 juin - A nouveau, les avions sont de la partie. Notre tracteur prend un obus de plein fouet et rend l'√Ęme sans avoir √©t√© √† un seul moment utile.

Le canon, à force de tirer, s'est déplacé. Noirs remplissons des caisses de munitions vides, de sable et fabriquons une sorte de petit mur pour nous mettre à l'abri.

Nous entamons notre première journée de vivres de réserve, l'eau ne nous manque pas encore.

La puissance des armes ennemies se concentre sur notre secteur. Les bons noirs du B.M. 2 sont en avant de nous et nous dégustons des rations de ferraille véritablement très copieuses.

La nuit nous pouvons dormir un peu, l'infanterie veille mais nous commen√ßons √† avoir des airs de brigands. Il y a dix jours bient√īt qu'on ne se lave pas, les barbes sont poudreuses.

8 juin - A 5 heures ce matin, le lieutenant Bellec, est parvenu jusqu'à nous avec des munitions, des vivres, de l'eau qu'il est allé chercher à l'arrière en passant au travers des lignes boches.

Une soixantaine de J.U. 88 ouvre le bal à 7 heures et jusqu'à 10 heures des tirs d'artillerie extrêmement violents démolissent notre secteur. C'est l'heure choisie par l'ennemi pour attaquer fortement avec l'infanterie appuyée de blindés, nos voisins du B.M. 2 ; quelques fantassins en profitent pour se creuser des trous dans nos champs de mines et s'y installent avec des armes automatiques.

Les incendies autour de nous font rage. Camions, canons, munitions, sont allum√©s √† tour de r√īle. La R.A.F. nous salue toutes les trois ou quatre heures.

15 heures : l'attaque sur le B.M. 2 reprend de plus belle. Les soixante avions de ce matin, ou peut-être davantage (il y en avait plusieurs paquets de douze dans ma grille), nous ont tellement arrosés et la pièce a tellement tiré que quand la fumée s'est dégagée. je ne savais plus très bien ce qui venait d'arriver. Nos sacs de terre se vident les uns après les autres. Un antichar nous a repérés et ses obus tombent à quelques mètres derrière la pièce.

Vers 17 heures, les avions sont revenus, mais les bombes sont tombées à notre droite ; à dix heures, l'attaque d'infanterie a repris de plus belle, précédée de solides bombardements. Nous commençons à être inquiets sur notre approvisionnement en obus car nous en faisons une consommation monstre.

La pi√®ce de Canard (7) est mise en f√Ęcheuse posture, mais, le L.V. la remet en √©tat avec ce qu'il reste de la pi√®ce de Bey.

9 juin - Raid très matinal des Stuka, une trentaine environ. Nous n'avons tiré que très peu, une breda et l'antichar, nous en empêchent.

La pièce Bernier est coupée en deux par un antichar. Autour de nous les camions prennent feu successivement.

14 h 30, des Stuka, plus nombreux encore que ce matin, nous piquent dessus en direct, la pièce tire, les bombes, les obus éclatent sans cesse, la terre remue sous nous, on tire et ce sont des moments formidables.

L'attaque bat son plein.

17 heures : les ¬ę Brenn-Carriers ¬Ľ du B.M. 2 tirent en antichars entre Bernier et nous, s'abritant de ce qu'il reste de notre tracteur et de sa pi√®ce. Des Hurricane viennent de mitrailler les lignes, mais amis et ennemis sont maintenant si proches que la bonne R.A.F. tire o√Ļ elle peut et pas toujours au bon endroit.

Le canon Frémeaux, sur notre gauche, est à son tour démoli. La citerne de Dreyer subit les derniers assauts d'une mitrailleuse et se trouve transformée en passoire. Le groupe sanitaire de la brigade est fortement mis à mal. La salle d'opération est en l'air, une vingtaine de blessés sont pulvérisés.
Nous avons encore touché une journée de vivres, mais nous n'avons pas faim.

10 juin - Il brume. A 9 heures, les avions sont venus et n'ont pas l√Ęch√© leurs bombes.

La brume s'est lev√©e √† 9 h 30 et l'artillerie se taille de belles pi√®ces pendant plusieurs heures. C'est alors que l'armada d'avions fit son entr√©e en sc√®ne. Il y en avait de toutes les formes et de toutes les tailles. J'√©tais √† m'efforcer d'attraper dans ma grille un r√©giment de Stuka quand je d√©couvris une ombrelle de J.U. 88 et de M. 111 et tout se mit √† tanguer, les bombes tombaient par douzaines, les Stuka piquaient, le canon tirait comme jamais peut-√™tre il ne l'avait fait, cela dura longtemps et puis ce fui la nuit tout autour de nous, les sacs, le mur, les caisses, les bonshommes qui voltigeaient dans la nature. La pi√®ce n'avait pas subi de grands d√©g√Ęts. Mais pr√®s de nous, Deuil √©tait tu√© ; le paysage qui nous √©tait familier, s'√©tait compl√®tement transform√©, ce n'√©taient que crat√®res fumants, incendies, camions en pi√®ces d√©tach√©es.

L'artillerie s'est d√©cha√ģn√©e, les mortiers √©clatent en tous sens, les mitrailleuses cr√©pitent, il est quinze heures trente, le B.M. 2 est encore attaqu√©.

L'attaque se poursuit plusieurs heures, deux chars pénètrent dans la position ; l'un d'entre eux est détruit, l'autre bat en retraite, poussé par les tirs de nos antichars.

En fin d'après-midi, on me dit que six de nos Bofors sur les douze sont détruits. Les artilleurs ont subi des pertes, sans doute encore plus sévères et leur tir est moins fourni qu'aux premiers jours de l'attaque, mais ils ne restent jamais silencieux.

À 19 heures, c'est encore une ronde infernale d'avions dans le ciel. Ce sera la dernière à Bir-Hakeim.

*

Nous √©tions √† remettre notre trou en √©tat et √† nettoyer la pi√®ce quand l'¬ę Astuce ¬Ľ vint en moto nous donner l'ordre de d√©part. ¬ę Sauvez ce qui petit √™tre sauv√©. D√©truisez le reste √† la pioche, lac√©rez vos v√™tementssurtout n'y mettez pas le feu et op√©rez en silence, nous gagnerons si nous sortons par surprise, rejoignez la passe sud et le cap au 213, jusqu'aux Anglais ¬Ľ.

Il a fallu les efforts combin√©s de l'√©quipe Bernier, du Bidel, de Dreyer et les n√ītres pour sortir la pi√®ce du trou. Une des roues √©tait cribl√©e d'√©clats. Par chance, Fr√©meaux en avait une en bon √©tat, c'√©tait d'ailleurs le seul morceau convenable restant √† son canon. Nos essieux √©taient ratiss√©s, ils avaient re√ßu de grands chocs pendant les bombardement La pi√®ce fut enfin sur pied et le camion de Bernier rempli de nos munitions et des siennes. De temps en temps, il fallait plonger le nez dans la poussi√®re, car une breda nous tirait au ras des oreilles.

Clerc (8) nous conduisait. Il était à peu près minuit, le camion surchargé avançait avec peine, on ne voyait, pas à 10 mètres, mais devant nous les balles traceuses, les fusées, les explosions indiquaient l'axe à suivre.

Probablement à la hauteur du G.S.D., camion, canon, équipage, munitions, se retrouvèrent mêlés au fond d'un trou immense. Il était impossible de sauver le matériel, on se mit à le saboter à coups de marteau.

Le Bidel nous donna ordre de poursuivre l'avance vers les feux et de sortir chacun au mieux de ses int√©r√™ts. D√©pourvus de v√©hicules, il n'√©tait pas possible de rester en groupe. Je pris au vol avec Saliou une chenillette de la L√©gion qui nous entra√ģna dans la m√™l√©e √† un train d'enfer. Sur elle, j'atteignis ¬ę la passe ¬Ľ suppos√©e. L√†, les camions s'entassaient ou tournaient comme des lions en cage, ce n'√©tait pas l√† bonne. Le conducteur du Brenn fit faire subitement demi tour et son engin et nous cria : ¬ę Descendez, J'ai ordre de remonter le Nord ¬Ľ.

Ce fut alors la marche vers les lumi√®res qui reprit de plus belle. La ¬ę passe ¬Ľ enfin et cette fois, la bonne, Il n'y avait pas √† se tromper. Les fus√©es ennemies nous √©clairaient comme en plein jour, les mitrailleuses tiraient dans tous les sens, les grenades √©clataient devant nous, les mines sautaient et avec elles les camions.

L'embouteillage était extrême et nous avancions à une vitesse de tortue. J'avais trouvé l'équipe Frémeaux et Le Bidel était derrière nous avec des gars du B.I.M.

Nous devions être alors dans nos propres champs de mines, à pied. Dans le camion nous étions encore plus mal, les mitrailleuses s'acharnaient à tirer sur les grosses masses et il y avait deux tonnes d'obus à bord ou pas beaucoup moins.

Les heures passaient et la bagarre se poursuivait sans rel√Ęche. Le commandant Puchois (9), le monocle en bataille, cherchait sa compagnie. On la rempla√ßa, pour l√Ęcher quelques grenades sur la gauche dans les champs de mines, o√Ļ se trouvait une mitrailleuse boche.

Apr√®s cela, la nuit prit vraiment des allures folles, Nous devions √™tre √† la sortie du grand champ de mines, dans ¬ę le marais ¬Ľ. Il √©tait deux heures ou peut-√™tre trois. On avan√ßait plus vite, mais continuellement il fallait √©viter des voitures explos√©es, r√©cup√©rer des bless√©s. La bagarre √©tait vive et √† chaque pas quelque chose √©clatait, quand ce n'√©tait pas devant, c'√©tait derri√®re nous au-dessus de nos t√™tes. Des bless√©s criaient, on les √©vitait autant que faire se peu, mais il l'allait avancer et ne pas obstruer la piste.

Nous approchons du premier feu (10). Un camion nous tamponna et deux mitrailleuses se mirent alors √† nous arroser √† cŇďur joie. Elles √©taient install√©es √† quelques m√®tres, c'√©tait la fin de l'enfer ; nous √©tions libres.

√Ä 4 h 30, nous rencontr√Ęmes les premiers Anglais. C'√©taient des ambulanciers. Ils prirent nos bless√©s.

Quelques heures apr√®s nous retrouvions la brigade et avec elle ce fut plus tard encore de belles aventures : El-Alameim, la Tunisie, l'Italie et un beau jour d'ao√Ľt... Cavalaire.

Eugène Jestin
Ancien du 1er R.F.M.


(1) 3e section commandée pli, le L.V. Bourgeois.
(2) Son chien basset.
(3) C.F. Amyot d'Inville.
(4) Le chien du C.F. Amyot d'Inville.
(5) Avion de reconnaisance, toujours accompagné de trois chasseurs.
(6) S.M. Bernier, tué près de Belfort.
(7) S.M. Canard, noy√© en M√©diterran√©e, au bombardement du b√Ętiment qui transportait en Italie les prisonniers fran√ßais de Bir-Hakeim.
(8) Tué à El-Alameim.
(9) Officier de la Légion.
(10) Trois feux allumés par les Anglais devaient nous servir de guide.


Extrait de la Revue de la France Libre, n¬į 39, juin 1951