Le Comité de la France Libre d'Argentine

Dès la demande d'armistice, M. Albert Guérin prenait à Buenos Aires, l'initiative de grouper les Français qui refusaient la défaite.

Quelques jours plus tard, il faisait paraître le premier numéro de la Voix d'Argentine : sur la couverture tricolore, le visage crispé de la Marseillaise de Rude lançait son farouche appel.

Voici quelques-uns des textes parus dans ce bulletin :


Monsieur Albert Guérin
Libertad, 192, Buenos Aires
Buenos Aires, le 12 juillet 1940

Monsieur,

Je suis de ceux qui croient encore fermement que la discipline fait la force principale, non seulement des armées, mais aussi des gouvernements.

La France ne pourra se relever rapidement que si tous ses enfants se groupent « unis comme au front », derrière son chef et l'appuient, sans restrictions, dans son oeuvre d'assainissement et de redressement.

Le colonel de Gaulle est peut-être un brillant stratège, mais il ne saurait, en tout cas, être plus patriote que des chefs éprouvés tels que le maréchal Pétain et le général Weygand. Pour l'instant, il est surtout à mes yeux, comme à ceux de beaucoup de mes compatriotes, un militaire indiscipliné, justement puni pour refus d'obéissance.

Il est donc inutile que vous continuiez à prendre la peine de m'envoyer le bulletin du Comité local formé sous son égide et sous votre présidence.

Je profite de la circonstance pour vous suggérer que s'il vous arrivait à nouveau de vous croire autorisé à parler au nom des 50.000 Français d'Argentine, ce qui, entre nous, constitue une pure et surprenante manifestation d'esprit totalitaire, vous vous rappeliez, avant de vous laisser entraîner par la chaleur de vos propres sentiments, que nous sommes nombreux, parmi les bons Français d'Argentine, à ne pas partager toutes vos opinions et qu'il conviendrait peut-être de nous consulter préalablement.

Recevez, Monsieur, mes salutations distinguées.

Henri Pincemin
directeur de la Transradio

P.S. - Je crois opportun d'envoyer copie de la présente lettre à M. le chargé d'affaires de France en République Argentine.

*

Le général de Gaulle, chef des Français Libres
à Albert Guérin
Londres, le 30 juillet 1940.

Mon Cher Président,

J'ai été extrêmement heureux de l'initiative que vous avez prise de former avec les anciens combattants le Comité national français de Buenos Aires et je voudrais dans cette lettre vous donner quelques indications sur les progrès de mon effort et suggérer certains buts à l'activité du Comité.

Plusieurs milliers de combattants et de jeunes hommes venus du corps expéditionnaire de Norvège, des armées de Dunkerque ou venus de France, sont maintenant groupés sous mon commandement. La force que je constitue comprend des marins, des aviateurs, des troupes de terre.

Les premiers, au fur et à mesure de leur recrutement, constituent des équipages pour les navires de guerre français, actuellement dans les ports anglais. Ces navires navigueront sous pavillon français.

Les aviateurs forment des escadrilles de bombardement et de chasse. Ils sont déjà engagés.

Les troupes de terre sont à l'entraînement et forment des unités complètement constituées et fortement encadrées.

Les hommes qui ont répondu à mon appel sont unis par quelques motifs très simples et étrangers à toute politique. Leurs buts sont les miens. Aider à récupérer le sol français, contribuer à protéger l'empire colonial, tenir la parole de la France à l'égard de ses Alliés, protéger les droits de la France à la victoire.

Nous avons besoin du concours de tous nos compatriotes qui ont le bonheur d'être encore libres. Je souhaite donc et je crée dans tous les pays de l'Amérique du Sud des groupes français qui recevront des souscriptions destinées à... et à nous permettre de...

Vous savez peut-être que pendant les dernières années, j'avais fait campagne pour que l'armée française se transforme en une large force mécanisée.

Mes appels ne furent entendus qu'en Allemagne. Les Français d'Argentine ne pourraient-ils organiser une souscription dont le produit permettrait...

Je suis particulièrement satisfait de savoir que votre Comité réunit de nombreux anciens combattants. Transmettez-leur mon cordial salut, celui d'un camarade blessé trois fois, en 1914, 1915, 1916 et ramassé par les ambulanciers allemands à Douaumont.

Il n'est pas possible que la victoire et les quatre années de sacrifice des héros de 1914-1918 soient annulées par six semaines de guerre et la capitulation du mois de juin.

Croyez, Mon Cher Président, à mes très cordiaux sentiments.

C. de Gaulle


Le général de Gaulle, chef des Français Libres
à Albert Guérin
5 septembre 1940

Mon Cher Président,

Je vous félicite de votre activité, votre second bulletin était excellent.

En ce qui concerne les volontaires, voulez-vous veiller et faire veiller à ce que nos compatriotes ne soient considérés comme engagés dans les Forces Françaises Libres qu'après avoir passé une visite médicale. Nous avons besoin d'hommes jeunes et très actifs pouvant combattre avec ardeur en tous climats. Nous n'avons nullement besoin de personnages qui cherchent à prendre une retraite dans les Forces Françaises Libres, bien au contraire.

En outre, des souscriptions à organiser pour le matériel de guerre - avions, tanks, etc., je vous signale la nécessité essentielle pour les Forces Françaises Libres de disposer de fonds propres rapidement. La Grande-Bretagne nous fait des avances ; pour pouvoir intensifier son action, nous devons avoir la fierté de subvenir à nos propres besoins.

C. de Gaulle

*

Le général de Gaulle, chef des Français Libres
à Albert Guérin
Londres, le 13 septembre 1940

Le Comité de Gaulle d'Argentine par son action efficace est en tête de tous les Comités formés dans le monde.

FĂ©licitations et continuez.

signé : C. de Gaulle

*

Londres, le 13 octobre 1940

Mon Cher Président,

Vous avez reçu mon télégramme vous demandant de protester contre les menaces contre la France et l'Empire venant des nouvelles capitulations du gouvernement de Vichy. Je n'insiste pas à ce sujet, mais je veux marquer, à cette occasion combien j'attache d'importance à ce que les Comités les sympathisants, les adhérents de la France Libre dans tous les pays se rendent compte qu'ils sont, à l'heure actuelle, la base de l'opinion publique française, qu'ils soutiennent le général de Gaulle et la résurrection possible de la France par leur moindre geste, que le caractère spontané des ralliements des colonies est l'autre élément de l'opinion publique de la France Libre. Ces deux éléments d'opinion française de l'étranger et française des colonies s'épaulent l'un l'autre au regard des décisions internationales.

Puisqu'en Argentine vous avez réussi sur ce point, poussez la chose autant que vous pourrez.

Veuillez agréer, Mon Cher Président, l'expression de mes sentiments cordialement dévoués, et merci pour votre magnifique action.

Pour le général de Gaulle,
le lieutenant Fontaine
signé : P. Fontaine

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Le 2 mars 1941, un télégramme circulaire de Londres avait annoncé :

Il existe 42 Comités de la France Libre à l'étranger, l'un des plus importants étant celui de Buenos Aires, dont le bulletin tire à 100.000 exemplaires.

Vers la mĂŞme Ă©poque, la Voix de l'Argentine communiquait :

Malgré les lourdes charges occasionnées par les frais de passage de nombreux volontaires partis rejoindre les Forces Françaises Libres, frais dont le total atteint le montant de dollars 35.367,37, nous avons pu remettre au Général depuis notre dernier envoi de fonds, la somme de 34.000 dollars.

M. Robertie, membre du Comité directeur, nous a remis un chèque de 1.000 livres sterling.

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Par décret du gouvernement français du 30 avril 1941, Albert Guérin était déchu de la nationalité française.


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 126, juin 1960.