L'armée française dans le débarquement de Provence, par le général Saint-Hillier

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L'armée française dans le débarquement de Provence, par le général Saint-Hillier
Toulon
Marseille


Dans la bataille de Provence

p29Le 18 avril 1944, le général de Gaulle confie au général de Lattre le commandement de l'armée B française, appelée à prendre part, au sein de la VIIe armée américaine, à la libération de la France, à partir de la côte méditerranéenne.

Il met à ses ordres sept divisions : les 1re et 5e divisions blindées formées en Afrique du Nord, la 9e division d'infanterie coloniale qui, en juin 1944, a conquis l'île d'Elbe, ainsi que les quatre grandes unités et le groupement de Tabors, qui constituaient le «Corps expéditionnaire d'Italie» du général Juin : il s'agit de la 3e division algérienne, celle de Cassino, les 2e et 4e divisions marocaines et la 1re Division Française Libre.

Ces divisions et les Tabors ont par trois fois rompu le front allemand d'Italie, sur le Garigliano, sur la ligne fortifiée Gustav, puis sur la position de résistance de Radicofani.

Des éléments de réserve générale complètent cette armée B, qui au total comprend 200.000 hommes.

La 1re Division Française Libre, commandée par le général Brosset, est mise le 20 juin à la disposition du général de Lattre.

À Marchianisi, non loin de Tarente, le général de Gaulle vient le 30 juin saluer «ses vieux compagnons» dont les vétérans ont inscrit en lettres d'or sur leurs drapeaux les victoires de Bjervik et Narvik 1940, Keren, Massaouah 1941, Bir-Hakeim 1942, Tunisie 1943 enfin Garigliano, Rome, Radicofani 1944. Il connaît la valeur de ces volontaires qui forment une division impériale par essence, car ils sont venus de toutes les provinces de France et de tout l'Empire : Africains d'AEF et d'AOF, Malgaches, Algériens, Tunisiens et Marocains, Indochinois et Pondichériens, Tahitiens, Calédoniens et Canaques, Libanais et Syriens, Antillais, fusiliers-marins, marsouins, anciens du Levant et légionnaires, pieds-noirs et évadés de France par l'Espagne. Tous attendent depuis 1940 le moment de débarquer en France que la plupart ne connaissent pas. Les véhicules de la division sont réunis à Tarente et Brindisi pour être mis en état de débarquer à proximité des plages, «waterproofés» disons-nous ; et au début du mois d'août la DFL et son fidèle soutien, le 8e régiment de chasseurs d'Afrique (armé en tank-destroyers), sont prêts à embarquer.

Le mois de juillet a été mis à profit par l'état-major de la division pour travailler avec celui de l'armée B arrivé en Italie. De son côté, la troupe ne chôme pas, elle goûte aussi aux délices locaux; quant à nos fusiliers-marins, ils échangent quotidiennement des horions avec matelots italiens et les carabiniers.

Le 10 août, le général de Lattre réunit les commandants de division 1re DB - 3e DIA - 1re DFL, à bord du Batory qui porte sa marque en tête de mât, et expose son idée de manœuvre; la date du débarquement allié en Provence est fixée au 15 août. À la 1re Division Française Libre revient de droit, dit-il, l'honneur de débarquer la première dans sa totalité, elle reçoit «la mission la plus rude» : «Saisir l'ennemi à la gorge, fixer et maintenir sur place les forces allemandes qui défendent face à l'est le camp retranché de Toulon». C'est là que l'ennemi applique son effort principal. Son système défensif, au long du front de mer, comporte deux positions bien organisées avec abris bétonnés, nombreuses batteries fortifiées prises en novembre 1942, et des champs de mines ; il est tenu par la 242e division, renforcée de bataillons de fusiliers marins et canonniers de la Kriegsmarine. La 3e division algérienne reçoit «la mission de prendre en défaut la défense allemande en la débordant largement par le nord, elle doit ensuite lui porter un coup de poignard dans le flanc en encerclant la place et la surprendre en l'attaquant dans une direction inattendue.»

Le commandement allié, voulant pouvoir disposer d'un port pour le 25 septembre, fixe le commencement des opérations de l'armée B à la fin du mois d'août. Dès lors, les Américains programment en conséquence l'arrivée du 2e échelon de troupes, celle des hôpitaux, l'apport des vivres, de l'essence, des munitions et même de l'eau car ils jugent celle de Provence non potable.

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p30Nous appareillons le lendemain, voguant en direction de Bizerte, en exécution d'un «plan de déception» plutôt enfantin puisqu'au même moment la BBC annonce «l'ouverture du front sud». Après être passés entre la Sicile et la Tunisie nous entrons dans une «noria» compliquée de convois,les uns viennent d'Oran, d'autres, comme nous, sont partis d'Italie, quelques-uns proviennent de Corse. Mille sept cents bâtiments de tout genre, dont 60 paquebots, cheminent par vagues successives, suivant des itinéraires compliqués vers la côte des Maures.

La Naval Western Task Force, forte de 250 navires de guerre, dont cinq cuirassés et neuf porte-avions, armada la plus importante qu'ait jamais portée la Méditerranée, veille sur ce déplacement. On re-connaît de nombreux bâtiments français, le Georges Leygues, le Montcalm et les escorteurs de la France Libre qui portent à la poupe le pavillon à croix de Lorraine.

p31hL'état-major de la 1re DFL voyage à bord du Sobiesky, paquebot polonais qui a participé à tous les débarquements de vive force de la guerre : Norvège, Madagascar, Afrique du Nord, Salerne, Anzio; c'est lui qui a ramené en France, le 14 juin 1940, la 13e Demi-Brigade de Légion Étrangère après sa victoire de Narvik (1). Dans le salon avant, le général Brosset réunit les officiers, les met au courant de la situation en Normandie, puis du rôle qui les attend dans la mission confiée à la division.

Le soir même, vers 20 heures, les commandos quittent la Corse, deux opérations préliminaires au débarquement sont prévues, l'une menée par le «Groupe naval d'assaut» français qui aborde dans un champ de mines à Théoule et sera détruit par les Allemands, l'autre par des Rangers américains et les Commandos d'Afrique du lieutenant-colonel Bouvet qui débarquent dans la région de Cavalaire.

Cap Nègre, Le Lavandou. Après l'escalade d'une falaise à pic d'une soixantaine de mètres, nos commandos détruisent la batterie du Cap Nègre, les autres formations nettoient la zone qui mène aux plages de Canadel et du Rayol.

Ces deux actions précèdent le largage au petit matin du 15 août entre Draguignan et Fréjus d'une division aéroportée anglo-américaine, la First Airborn Task Force, chargée d'inter-dire l'arrivée de renforts dans la zone de débarquement.

À l'aube du 15 août, les défenses du rivage depuis Saint-Tropez jusqu'à Saint-Raphaël sont prises à partie par mille avions bombardiers et les canons lourds de la marine, puis les 3e, 45e et 36e divisions américaines, cette dernière renforcée par un Combat Command de la 1re division blindée française du général du Vigier, débarquent respectivement sur les plages de Cavalaire, La Nartelle et le Dramont comme prévu. Seule la plage de Saint-Raphaël reste inabordable, ce qui impose une variante au CC1 du colonel Sudre. En trois jours, les Américains réalisent une large tête de pont de 80 kilomètres de large sur autant de profondeur.

La 1re DFL et le 8e RCA arrivent le 16 dans la rade de Cavalaire. Les navires jettent l'ancre au milieu d'une étrange flotte de bateaux de tous les types, surmontés chacun d'un ballon captif pour empêcher les avions de la Luftwaffe de les mitrailler. Personnel et matériels roulants se hâtent vers la terre dans la nuit qui tombe. La brume qui monte du sol s'épaissit bientôt de toutes les fumées que crachent les navires survolés en cet instant par des avions allemands. Des bombes tombent, éclatent, la DCA tire... abattant un, puis deux ballons de protection.

p31bAu fur et à mesure de leur débarquement, les unités s'enfoncent d'une centaine de mètres au-delà de la plage et attendent le jour, l'état-major pour sa part reste jusqu'à l'aube dans une vigne au milieu d'un champ de mines. Le 17 au matin, le regroupement de la division se poursuit autour de Gassin pendant que les véhicules sont «déwaterproofés», et que le général Brosset part reconnaître la future zone d'action de la division. Il donne l'ordre aux 2e et 4e brigades de relever dès le lendemain les éléments américains qui couvrent le flanc ouest de la tête de pont. C'est à pied que nos deux brigades exécutent ce déplacement d'une quarantaine de kilomètres, marche forcée, marche harassante sous le soleil avec des souliers durcis par l'eau de mer, mentionnent les journaux de marche. Ce qu'ils ne racontent pas, c'est qu'au long de la route nos marsouins puisent avec leur mugs dans des seaux de vin que leurs portent les habitants, et l'énergie s'en ressent.

Dans l'après-midi nous relevons le 7e régiment américain arrêté sur le méridien du Lavandou et le commando Bouvet qui vient de s'emparer de la batterie de Mauvannes vigoureusement défendue par 150 marins de la Kriegsmarine. Il a fait 100 prisonniers mais perdu 30 hommes sur les 60 qui ont mené l'assaut.

Le soir, le général Brosset est convoqué à Cogolin par le général de Lattre, qui lui confirme sa mission et fixe le début de l'offensive au 20 août : les renseignements sur l'ennemi sont nombreux mais peu encourageants. Notre général apprend l'existence d'un groupement de Larminat chargé de coordonner l'action de la 1re DFL et d'un complexe d'unités commandé par le général Magnan, comprenant des éléments du Combat Command n° 2 de la 1re DB, le 2e régiment de Spahis du colonel Lecoq, le bataillon de choc du lieutenant-colonel Gambiez, plus un Regimental Combat Team de la 9e DIC. Ces formations venues de Corse avec des Tabors marocains sont en train de débarquer avec quarante-huit heures d'avance sur le planning américain : cela représente 800 combattants de plus et un groupe d'artillerie qui agiront à la droite de la 1re DFL.