L’École militaire des Cadets

par André Beaudouin, ex-commandant de l'École

De toutes les créations de la France Libre, l'Ecole militaire des Cadets est peut-être celle où s'affirme le plus heureusement l'amicale coopération franco-britannique.

Dès juin 1940, le général de Gaulle trouve, parmi ses premiers compagnons, deux centaines de grands enfants, de 14 à 16 ans, qui ont traversé la mer pour lui confier leur sort et lui offrir leur total dévouement... Leur présence sur sol anglais pose une série de problèmes urgents et complexes, car ces futurs cadets ne peuvent en raison de leur âge, être incorporés dans les unités régulières. Va-t-on donc les confondre dans la foule des réfugiés de toutes nationalités dont les Îles britanniques sont alors submergées ?... Le général de Gaulle et son petit état-major se tournent vers les organisations privées, si efficaces en Grande-Bretagne, qui se sont donné pour mission d'assister nos compatriotes : les « Amis des volontaires français », l'association des « Français de Grande-Bretagne », le « Comité international d'aide aux réfugiés », d'autres encore naîtront ultérieurement. Les éléments les plus actifs de ces organisations sont des femmes dont l'énergie, l'esprit de décision et l'inlassable dévouement vont permettre les premières improvisations. Deux d'entre elles mettent leurs hôtels particuliers ou leurs domaines à la disposition du commandement français pour que nos jeunes volontaires qu'on vient de doter d'uniformes, puissent provisoirement camper dans des conditions décentes : Eaton Square à Londres, Rake Manor dans le Surrey. Les budgets importants que gèrent ces comités sont largement mis à contribution pour assurer la vie matérielle de nos jeunes frères d'armes.

Au début de 1941, le stade des improvisations est dépassé.

Les Cadets vont vivre désormais dans le cadre magnifique de la « Public School » de Malvern, dont la « Maison 5 » leur a été réservée. Le directeur de l'établissement, ses seconds, ses professeurs, ses étudiants accueillent nos jeunes compatriotes dans un esprit de fraternité dont la chaleur ne s'est jamais démentie, cependant que les habitants de la petite ville d'eau, qui ont tôt adopté les French Boys, s'ingénient à adoucir leur solitude.

Plus tard, quand nous devrons quitter la « Maison 5 », réquisitionnée comme tous les autres bâtiments de la « Public School » par les services spécialisés britanniques, c'est le commandement anglais régional qui nous offrira, sans hésitations ni délais, le charmant manoir de Ribbesford où l'École militaire des cadets achèvera sa brève existence.

Progressivement, à mesure que les Cadets ont pris de l'âge, l'École militaire entièrement passée sous le contrôle de l'état-major français de Londres et son fonctionnement est supporté par le budget de la France Libre. Mais les admirables femmes qui ont veillé à ses débuts continuent à accomplir de discrets miracles pour améliorer le confort de leurs jeunes protégés, en dépit des dures conditions qu'impose l'état de guerre.

Cependant, la sollicitude de nos amis britanniques, civils et militaires, ne s'est pas bornée à cette assistance matérielle. Il n'est certainement pas exagéré de parler de ferveur pour caractériser le sentiment que témoignait à nos Cadets, la grande nation dont ils étaient les hôtes. Ferveur qui revêtait des formes diverses : c'était la confiance, absolue du commandement britannique qui, localement, considérait l'École comme une unité d'élite et la faisait bénéficier des avantages moraux réservés à de telles formations. C'était le cordial accueil dans les familles de tous, les comités d'Angleterre, du Pays de Galles ou de l'Écosse, qui s'ouvraient aux permissionnaires et s'efforçaient de leur offrir, pendant quelques semaines, l'impression du foyer retrouvé.

C'était enfin les acclamations des foules, celle de Londres, et surtout celles des petites cités du Worcestershire dont l'enthousiasme se déchaînait quand au cours, d'un défilé apparaissait soudain, sur un fond de baïonnettes, le fanion tricolore des « Free French Cadets » à l'uniforme sombre, un peu désuet, et dont les visages encore enfantins blêmes de fierté, se tournaient, au commandement, pour honorer quelque vieux colonel anglais, bouleversé d'émotion, et qui rendait le salut d'un geste large, parce qu'il sentait bien que c'était la France loyale, la vraie France qu'il saluait ainsi.

Les Anglais n'ont pas oublié :

Le 9 juin 1949, une délégation d'anciens cadets fut conviée, par le directeur de la « Public School » de Malvern, à l'inauguration d'un monument du Souvenir. Quand le général Sir James Steele, adjudant général des forces de Sa Majesté, eut fait tomber le voile formé de l'Union Jack joint au Tricolore, on vit un banc de pierre, très simple, érigé à l'ombre de la « Maison 5 », aujourd'hui rendue à sa destination première. Sur le dossier, une inscription est gravée en français :

En souvenir
de nos frères les Cadets
des Forces françaises libres
qui ont occupé N° 5
en 1941 et 1942,
Avec reconnaissance.

Au nom de mes camarades, je voudrais dire aujourd'hui Ă  tous nos amis britanniques des temps de la grande Ă©preuve que la mĂŞme gratitude emplit nos coeurs et que nous n'oublions pas.

Les Cadets de la France Libre qui, dès 1940, choisirent de partager le sublime destin de la nation soeur, gardent et garderont intact le souvenir ému de la fraternelle hospitalité qui leur fut alors offerte et qui les mit en mesure de mériter cet éloge du général de Gaulle : « Le nom de l'École de Malvern-Ribbesford demeurera dans l'histoire militaire de la France. Il demeurera comme celui du refuge où la jeune élite de notre armée apprit à vaincre pour la libération et la rénovation de la patrie ».

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 64, janvier 1954.