Évadé pour rallier

Le 3 août 1940, le trois-mâts goëlette Anne de Bretagne de Saint-Malo, sous le commandement du capitaine Jean-Baptiste Caharel, carguait et mouillait sur la rade de Saint-Pierre, capitale de l'archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon, dernières terres françaises en Amérique du Nord ; pavoisé, notre voilier, car il était le premier pêcheur de la flottille complètement chargé, donc « l'Amiral » de l'année.

Matelot de doris, à bord de ce fier navire, je partageais l'allégresse générale jusqu'au moment où un bon vieux pilote barbichu nous apprit la catastrophe nationale que nous ignorions, faute de radio.

Les jours suivants, dans les rues et les cafés de Saint-Pierre, malgré les patrouilles et les interdits, tous les marins bretons et normands qui se rassemblaient là apprirent avec espoir l'Appel du général de Gaulle, déjà vieux de deux mois.

L'Anne de Bretagne, comme les autres, resta dans le « barachoix » jusqu'au début de décembre, époque où un arrangement ayant été, paraît-il, conclu avec les Anglais, tout le monde reçut l'ordre de regagner la France.

L'Anne, sortie des passes un pavillon à croix de Lorraine cloué en tête de mât pour brimer l'aviso Ville d'Ys représentant de la « légalité ».

La décision de ne pas aller à Bordeaux fut prise à l'unanimité. Décidés à rester libres que nous étions !

Quelques jours plus tard, par une nuit sans lune, l'Anne de Bretagne, était abordée et coulée par le cargo anglais Berwiskshire. Heureusement, personne ne manquait à l'appel. Le 10 décembre, les naufragés débarquaient à Freetown et comme un seul homme prenaient contact avec le commandant Allegret, représentant du général de Gaulle.

Un moment de gloire. Notre présentation à tous, du capitaine au mousse, au général de Gaulle lui-même, dans un cinéma de la ville le 12 ou le 13 décembre 1940. Après quoi, en route pour Douala où votre serviteur incorporé aux F.N.F.L. le 1er janvier 1941 était accueilli à l'« aubette » par un « Bonne année » ironique du « Bidel ».

Francis J. Lefebvre
second maître (R) F.N.F.L.

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 179, mars-avril 1969.