Une Ă©vasion de la Martinique

En juin 1940, plusieurs bateaux de guerre étaient venus se réfugier aux Antilles dont le croiseur Émile Bertin à Fort-de-France.

Nous n'avons pas entendu l'Appel du 18-Juin mais nous étions au courant de l'existence des F.F.L. par la radio américaine que nous captions à la Martinique ; je suis certain que la plus grande partie de l'équipage désirait continuer la guerre et participer à la reconquête de notre pays ; nous n'étions pas toujours d'accord avec cette inactivité obligatoire et nos officiers nous demandaient de patienter en continuant l'entraînement.

La patience n'était pas sans limite et, au bout de 12 à 18 mois les premières évasions commençaient ; tous les marins savent combien c'est dur d'abandonner son bateau, surtout en terre lointaine ; nous avions combattu en Norvège et lui étions très attachés car il était notre lien avec la Mère Patrie et une portion du sol de France.

Quel était le meilleur moyen de quitter notre île de la Martinique pour rallier les possessions anglaises de la Dominique ou Sainte-Lucie ! Un seul était à notre disposition, le « gommier », pirogue très légère et instable construite par les pêcheurs dans le tronc de l'arbre du même nom.

Avec deux camarades, je demandais une permission de vingt-quatre heures, et après entente avec deux pêcheurs contre une somme d'argent et des vêtements, nous nous sommes donné rendez-vous à la tombée de la nuit au bout de l'immense plage du Diamant, munis de quelques photos de famille et du strict indispensable comme vêtements.

Les îles anglaises sont distantes de 60 à 100 kilomètres mais des courants assez violents circulent entre l'Atlantique et la mer Caraïbe ; de plus, en période d'équinoxe comme c'est le cas, la mer est souvent mauvaise et notre embarcation surchargée est difficile à diriger avec une seule voile carrée ; l'équipage comprend un pécheur au gouvernail et l'autre assis sur un bordé pour faire contrepoids avec un camarade ; les deux autres passagers sont au fond du « gommier » et vident l'eau sans arrêt avec des calebasses ; des poissons volants viennent s'abattre sur la voile et tombent dans l'embarcation, seule distraction au cours de ces heures assez angoissantes car, à plusieurs reprises, nous sommes surpris par une lame plus forte qui oblige l'homme de barre à nous aider à écoper afin de ne pas couler ; au lever du jour, nous apercevons enfin une masse grise sur tribord ; c'est l'île Sainte-Lucie sur laquelle nous nous dirigeons pour aborder deux heures après sur une plage où nous sommes accueillis par des pêcheurs noirs.

De là, nous sommes dirigés sur la capitale Port-Castries où nous sommes pris en charge par les autorités anglaises avant de poursuivre la grande aventure des F.F.L.

Cela paraît très simple mais ceux qui ont vécu cette aventure et en sont revenus (certains de nos camarades partis sans pêcheurs se sont noyés) comprendront le danger de cette navigation nocturne sur une pirogue aussi légère ; avec le recul, il faut admettre une certaine inconscience de la jeunesse pour tenter une évasion risquée mais ne pas dissimuler la fierté de l'avoir réussie pour une grande cause.

René Auque,
quartier-maître télémétriste sur Émile Bertin et quartier-maître radar « Chevreuil ».

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 160, janvier-février 1966.