Les Forces françaises libres dans la bataille d’El-Alamein

Le récit d'un combattant


Il est souvent parlé de Bir-Hakeim mais, c'est à El-Alamein, le 23 octobre 1942, que l'histoire marqua définitivement son tournant et depuis avec des à-coups, des arrêts mais sans recul, l'avance des Alliés de l'Ouest fut inexorable. Lentement « l'espoir changea de camp, la bataille changea d'âme ».

À cette bataille l'armée française était représentée par deux brigades : la première colonne volante, le 1er spahis marocains, la 501e compagnie de chars, le 1er R.C.A., les fusiliers marins armant la D.C.A. Pas tout à fait une division peut-être. Mais la VIIIe armée avec ses trois corps n'en comportait pas plus de 12.

Quand l'état-major britannique décida d'attaquer les forces de Rommel, il établit un plan très différent de celui des autres offensives. Cette fois-ci existait un front de 50 kilomètres continu, appuyé au nord sur la mer, au sud sur la dépression de Quatarah infranchissable sur 600 kilomètres vers le Sud-Ouest. Il fallait percer. Il fallait aussi attaquer sur tout le front pour fixer l'ennemi et l'empêcher de retirer les forces d'un point, pour renforcer un autre ou tenter une manoeuvre en retraite.

À l'extrémité sud du front, le général Koenig, avec la première brigade française et la première colonne volante, rattachées dans cette phase à la septième division blindée général Harding (actuellement à Singapour), reçut pour mission d'attaquer les hauteurs qui vont de l'Himeimat à l'est, à El Paqua à l'Ouest.

Ces hauteurs dominent la plaine environnante du haut de leurs falaises de 40 à 50 mètres ; une division italienne y tenant position avec une nombreuse artillerie, soutenue par le 33e groupe et le Kiel groupe, unités allemandes composées de chars, de canons et de panzer grenadiers.

C'était une entreprise pleine de risques mais la prise de cette position de premier ordre pouvait faire tomber toutes les résistances dans la partie sud du front et faciliter l'attaque principale dans le Nord.

Nous ne le sûmes qu'après : ce n'était qu'une attaque de diversion, un rôle de sacrifice. Les deux bataillons de Légion, ce qui restait de la 13e demi-brigade sous le commandement du colonel Amilakvari formèrent le groupe de choc.

L'action commença dans la nuit du 23 au 24 octobre, par une marche de 10 kilomètres à pied, précédée et flanquée au nord par les automitrailleuses et les autocanons du 1er spahis marocains, au sud par la 501e compagnie de chars.

À 10 h 30, heure prévue, les éléments de tête atteignaient le premier champ de mines. Mais sous le beau clair de lune d'une nuit calme, le ronflement des moteurs à plein régime dans un terrain terriblement lourd ne pouvait passer inaperçu. L'ennemi déclencha son tir de barrage, et ce fut sous les obus que le passage fut aménagé en dix minutes, temps record. Les automitrailleuses d'abord, une section de chars, un peloton d'autocanons des spahis, la colonne enfin, passaient.

La nuit peu à peu reprenait son calme. Derrière, notre artillerie occupait ses nouvelles positions. Ce fut vers 1 heure que nos pièces commencèrent leur tir ; plus au nord la bataille s'allumait, une brigade blindée au Nord-Est d'Himeimat, d'autres unités plus loin, attaquaient ou préparaient leurs offensives. C'est alors que le premier bataillon de Légion, conformément au plan, commençait son attaque difficile en s'engageant dans un champ de mines très dispersées où tour à tour, les automitrailleuses, les Brenn Carriers, sautaient. Puis, presque tout de suite, un feu violent d'artillerie et de mitrailleuses, venant d'emplacements aménagés dans la falaise, arrêtait l'élan des légionnaires.

À 6 heures du matin, voyant que l'attaque du 1er B.L.E. échouait, le colonel Amilakvari décidait de lâcher le 2e B.L.E. et d'en bas on put voit l'attaque progresser sur la pointe de Nagvrala. Les rafales de F.M. les éclatements de grenades inscrivant, en points de flammes, l'avance de l'attaque française sur le flanc noir de la Gara. Au lever du jour, cette attaque avait réussi. La plus grande partie du plateau était occupée. Mais il faut expliquer que, si du côté sud ce plateau est une véritable falaise, au nord la pente est plus douce. C'est par là que vint, vers 7 heures, la contre-attaque du 33e groupe allemand qui, avec ses chars et ses automitrailleuses, rejetait notre infanterie dont les armes antichars n'avaient pu suivre l'escalade.

Les autocanons des spahis tentèrent d'intervenir de la plaine, mais la différence de niveau rendait leur tir difficile. Après son repli et malgré un tir violent de l'ennemi, le 2e bataillon se regroupait dans la plaine autour du colonel Amilakvari, à l'abri - relatif - d'une petite crête.

Alors les chars ennemis tentèrent de descendre en faisant un crochet par l'Ouest. Un peloton d'autocanons de 75 mm s'était posté au sommet de la crête ; il intervint par surprise, le 33e groupe fit demi-tour durement touché, laissant deux chars et une automitrailleuse sur le terrain.

Le 1er bataillon avait dû se retirer avant le jour mais il ne put trouver d'abri contre le tir ennemi ; le commandant Bolardière était blessé ; ce qui restait des A.M. couvrait la lente retraite de l'infanterie, à pied sous les obus.

C'est alors que le groupe Kiel attaqua, venant du sud-ouest, en mitraillant d'abord un groupe d'ambulances chargées de blessés. La riposte ne se fit pas attendre. Les A.M. par le Nord-Ouest, nos chars venant du Sud-Ouest, intervinrent. Une automitrailleuse mit un char allemand hors de combat à coups de 25 mm dans les côtés moins protégés. L'équipage prit la fuite. Un char lourd armé d'un 75 mm frappé en quelques instants de plus de 20 coups, fit demi-tour.

Nos propres chars attaquaient et détruisaient d'autres chars ennemis, dont les carcasses incendiées restaient sur le terrain pendant que le reste disparaissait.

Ce n'était pas cependant la fin des difficultés du 1er bataillon. L'artillerie ennemie tirait toujours ; les véhicules s'ensablaient dans le vallonnement particulièrement difficile du Sud du champ de mines, d'où il fallut que nos chars les retirent un par un. Dans cette occurrence, comme dans le combat précédent, les équipages des chars, à l'exemple de leurs officiers, montrèrent le plus grand dévouement.

Vers 10 heures, le colonel Amilakvari, décidait qu'il était inutile de tenir plus longtemps son abri précaire où l'artillerie ennemie lui causait de nouvelles pertes. Le 2e bataillon de Légion se déploya avec calme dans la plaine malgré les tirs de barrage. Une section de chars, les autocanons à l'arrière-garde, réglant leur allure sur celle des hommes à pied et faisant feu sur les rares objectifs à portée.

C'est en retraversant le champ de mines que le colonel Amilakvari fut frappé mortellement d'un éclat d'obus, debout avec ses officiers, donnant à tous l'exemple habituel de son calme et de son courage légendaire.

Si l'ennemi demeurait derrière ses canons sur les hauteurs de l'Himeimat, si la Légion malgré son courage devait revenir sur ses bases, la plaine demeura, néanmoins, au pouvoir de nos blindés et de nos chars jusqu'au 3 novembre. Malgré les obus nos patrouilles y circulèrent de jour ou de nuit, ramenant des blessés, le matériel resté en panne, maintenant notre ascendant sur les blindés ennemis qui n'osèrent s'y montrer.

Ce n'est qu'au nord, le long de la route côtière et après huit jours de durs combats que la percée fut faite. Il fallut huit jours pour traverser les neuf champs de mines disposés sur une profondeur de 20 kilomètres. Mais l'ennemi avait dû maintenir ses troupes dans le sud ; ce sont ces divisions qui furent ensuite cueillies par une exploitation victorieuse.

Le courage des légionnaires n'avait pas été dépensé en vain. Non plus celui des équipages de chars, des automitrailleuses et des autocanons.

Les jeunes, venus de France pour compléter ces équipages, les petits gars qui traversèrent la Manche à 18 ans pour se battre et qui après deux ans d'attente, recevaient un dur baptême du feu, s'égalaient aux anciens par leur calme, la précision de leur tir.

Le matin du 23 octobre, assis avec ses officiers, sous un filet de camouflage, le colonel Amilakvari donnant ses ordres, disait « ce n'est pas la première fois que de Narvik à Bir-Hakeim en passant par Cheren, nous tentons l'impossible ».

Toute la manoeuvre anglaise reposait sur l'idée de faire croire à l'ennemi que, comme d'habitude, l'attaque se ferait par le sud. La diversion réussit. Les éléments blindés des 15e et 21e Panzer divisions de la 80e légère restèrent dispersés trop longtemps. Les Forces françaises libres avaient joué un rôle ingrat sans doute, peu spectaculaire, mais qui ne doit pas être oublié.

Avant leur transfert, pendant plusieurs années, sur une crête en vue de l'Himeimat, la tombe du colonel Amilakvari et de ses camarades, comme tant d'autres semées sur une route longue et dure, porta l'inscription :

« EST MORT POUR QUE LA FRANCE VIVE ».

Robert de Kersauson

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 31, septembre-octobre 1950