Les groupes d'assaut de la 1re D.F.L. sur le front des Alpes

cabanes-vieillesAvril 1945... Le P.C. de la 1re D.F.L. est à Beaulieu. Le soleil se prodigue dans toute l'étendue de son fief méditerranéen. Déjà dans Nice la guerre paraît anachronique et déplacée ; les filles se dorent sur les blockhaus qui devaient permettre à la Wehrmacht de nous écraser ; les garçons vendent notre essence, nos couvertures et nos conserves ; des groupes de résistance s'organisent pour préparer les élections.

Seuls, les hommes et les officiers de la 1re D.F.L. montrent un visage mal satisfait. Ils ont été frustrés de leurs victoires en Alsace et privés d'une cavalcade facile à travers une Allemagne ouverte et obséquieuse.

Le Grand Charles est venu expliquer que Brigue et Tende doivent revenir à la France, mais qu'il faut les prendre, les Anglo-Saxons répugnant à toute distribution à notre avantage : « Vous devrez d'abord vous emparer des forts de l'Authion, c'est un nouveau sacrifice que je demande à la division ; il est difficile de se battre au milieu de l'euphorie du printemps et de la victoire. »

Au-delà de Peyracave, la division est arrêtée par les forts de l'Authion qui, piqués sur une crête de 2.000 mètres, dominent toute la région. Une maigre forêt, quelques replis de terrain abritent nos bases de départ. Les Américains ont déjà essayé de s'emparer des forts, mais ils n'étaient pas préparés à cette sorte de combat. C'est alors qu'on a pensé à la 1re D.F.L.

Dès le début, les opérations s'avèrent difficiles les effectifs fondent. Secret, scrupuleux, le général Garbay a préparé l'attaque avec talent et minutie. Il se désole de l'importance des pertes et décide d'engager les groupes d'assaut de la division.

« Vous pourriez peut-être essayer quelque chose avec vos flûtes et vos mandolines » (1).

Avec l'aide du génie, nous construisons une réduction de Mille-Fourches qui semble le plus inaccessible des trois forts dont nous devons nous emparer. Juché à 2.000 mètres, entourés de hautes grilles et d'un profond fossé, enterré sous 5 mètres de terre, il paraît imprenable. L'aviation s'est ridiculisée en essayant de l'atteindre. Plus précis, les obus de notre artillerie ont creusé des entonnoirs dans l'épais matelas de terre qui le recouvre. La route qui y mène est entièrement profilée. Aucun char ne saurait s'y engager sans être immédiatement stoppé.

Le 10 avril, vers 18 heures, alors que la nuit tombe, je m'empare avec une section d'assaut d'une casemate blindée qui empêche la 3e compagnie (capitaine Picard) d'occuper le piton nord de l'Authion.

Le 11 avril au matin, les Cabanes Vieilles sont prises par les fusiliers marins de Barberott et la 2e compagnie du bataillon d'infanterie de marine et du Pacifique.

Le général Garbay me demande alors d'attaquer Mille-Fourches. Je règle l'opération avec le colonel Delange, après entente avec le commandant Marceau pour l'artillerie et le commandant Magendie pour les mortiers. Je n'engage que quatre sections de mes groupes d'assaut.

Chaque section est composée de six bazookas avec six servants de bazookas armés de mitraillettes et de grenades au phosphore, de six lance-flammes avec également six servants dotés de mitraillettes et de grenades au phosphore. Bazookas et lance-flammes sont protégés par un fusil-mitrailleur et par des mortiers légers au tir précis. Ces hommes savent combien ils seront vulnérables devant les forts mais cette disposition étagée de leurs forces les rassure.

Je rassemble les groupes d'assaut dans la nuit vers une heure du matin, pour éviter les vues de l'ennemi, Delange joint, pour notre protection, deux sections d'infanterie commandée par Delaunay du B.M.11.

La route qui conduit à notre base de départ au pied de Mille-Fourches est dominée par les forts. Nous sommes à la merci d'une cigarette allumée.

Nous montons en silence. Soudain une fusée. Tout le monde se plaque à la route. Nous constituons heureusement un relief imperceptible pour des rétines à 1.000 mètres au-dessus de nous. Encore deux fusées. L'ennemi est-il alerté ? Impression désagréable d'inquiétude...

4 heures du matin. Nous commençons à gravir la montagne au sommet de laquelle se trouve Mille-Fourches. Plusieurs éclatements de mines anti-personnel. Faleret, le pied arraché, saute sur son moignon pour rejoindre le poste de secours. Il faut attendre les premières lueurs du jour pour déminer.

5 heures du matin. Nous reprenons notre progression. Je fais porter le matériel : bazookas, lance-flammes, échelles, par les voltigeurs qui n'attaqueront pas pour que les gars des sections d'assaut ménagent leurs forces. La montée à pied est raide pour des hommes dotés de légères chaussures américaines à semelles de caoutchouc.

Après une demi-heure d'ascension, je demande la préparation d'artillerie prévue. Le tir des 155 entame une partie de la montagne. Les blocs de rocher dévalent sur nous. L'ennemi est oublié, les dispositions d'attaque rompues ; chacun essaie d'éviter l'avalanche de pierres. Personne n'apprécie le ridicule de la situation. Il faut avertir Marceau. « Ici assaut 1, m'entendez-vous ? »

Les liaisons radio sont trop longues. Je fais envoyer une fusée rouge pour interrompre le tir d'artillerie. Nous nous contenterons des mortiers à fumigène qui coiffent maintenant le sommet de Mille-Fourches, cependant que l'artillerie et les mortiers lourds aveugleront les autres forts pendant notre progression.

L'escalade est dure, surtout pour ceux qui portent les lance-flammes et les échelles. Pas de réaction de l'ennemi.

Nous approchons du sommet ; nos mortiers claquent à 50 mètres de nous.

Je rassemble les sections dispersées par l'effort de la montée. Les sapeurs du génie feront sauter la grille, les sections d'assaut neutraliseront les caponnières avec leurs bazookas et leurs lance-flammes. Je donnerai le signal aussitôt que les fumigènes commenceront à se dissiper. Tels sont, du moins, nos plans.

Au moment précis où nous commençons à distinguer la redoutable silhouette du fort, le feu semble jaillir de toutes les pierres. En même temps nous avons l'impression qu'on nous tire dans le dos. C'est la garnison de la Forca qui vient de nous apercevoir. Tout le dispositif est immédiatement désarticulé, car chacun choisit le creux ou la pierre qu'il estime capable de l'abriter. Quelques blessés glissent la pente, d'autres dégringolent beaucoup plus bas... ce sont les morts.

On ne sait comment se protéger. Le fort, illuminé par le feu qui sort de toutes les embrasures, a un aspect terrifiant. Les pertes se multiplient. Impression de flottement.

Nous rampons dans la boue d'un ruisseau pour nous rapprocher de nos objectifs.

Les obus ont fait une énorme brèche dans la grille, mais tout près, à 80 mètres, la caponnière est intacte. Il faut la détruire si nous voulons descendre dans le fossé qui entoure le fort, du moins de ce côté.

Je n'ai près de moi, à plat ventre, que le lieutenant Bienvenu et mon radio, tellement aplati qu'il en oublie de redresser son antenne. Quelques hommes rejoignent, gênés pour ramper par leur bazooka. Un premier porteur de bazooka vient de se coller près de moi. Il essuie son visage couvert de sueur et son bazooka rempli de boue. Il tire immédiatement, trop vite, et rate son objectif. Il est naturellement séparé de son servant et a de la peine à recharger son arme, car il est obligé de rester à plat ventre pour bénéficier de la protection du ruisseau boueux qui nous abrite. Pendant ce temps, un autre bazooka nous rejoint. Il est pâle, résolu, sûr d'atteindre l'objectif. Bientôt, nous avons cinq lance-flammes, également prêts à entrer en action. Il est inutile d'essayer de rassembler toute la section.

Après avoir pris tout leur temps, les deux bazookas tirent... les deux rockets atteignent la caponnière. Immédiatement les lance-flammes font un bond de 20 mètres qui met le fort à portée de leur feu. L'un d'eux est blessé, mais des quatre autres les flammes jaillissent et convergent sur la caponnière qui flambe.

C'est le grand moment. J'informe par radio mes chefs de section que la caponnière est neutralisée et demande à chacun de m'envoyer une demi-section pour exploiter notre succès.

C'est le moment d'y aller.

« À moi les groupes d'assaut ! »

Un bond nous porte au contact du fossé qui entoure Mille-Fourches. Incrustés dans la terre, mes deux bazookas rechargent leurs armes. Mais notre succès partiel a changé l'atmosphère. Tous ont suivi et tirent dans toutes les directions. Bientôt les bazookas et les lance-flammes des autres sections entrent également en action.

Nous en profitons pour installer nos quatre échelles et nous précipiter dans le fossé. Bienvenu jette une grenade dans l'embrasure de la caponnière à un endroit où il n'y a pas d'autres meurtrières et grimpons sur le toit du fort.

Nous voilà bientôt presque tous rassemblés, jetant nos grenades à phosphore dans toutes les bouches d'aération. L'air est bientôt irrespirable, la fumée nous aveugle, nous sommes obligés de mettre nos masques, notre situation devient difficile.

Brusquement un cri : « Mon Colonel... »

Dans le brouillard, à l'arrière du fort, à droite près de l'autre caponnière, que nous n'avons pas pu réduire, deux bras levés et presque immédiatement, deux autres et puis d'autres encore...

BientĂ´t toute la garnison avec ses officiers.

En toussant, ils s'alignent d'une manière impeccable, seulement gênés dans leur garde-à-vous par les quintes de toux qui les font légèrement osciller. Ils se sont placés sur un rang, comme pour une revue, probablement avec l'arrière-pensée que cet attroupement discipliné les mettra à l'abri de toute nervosité de la part du vainqueur.

Le lendemain à l'aube, l'attaque de La Forca se déroule d'une manière presque identique. J'utilise les hommes des sections qui n'ont pas participé à la prise de Mille-Fourches, que les récits de leurs camarades ont survoltés.

Le soir, nous prenons Plancaval avec les chars des fusiliers marins que d'habiles manoeuvres de Barberot ont conduit sur les pentes les plus escarpées de l'Authion.

Une fois de plus, dans notre histoire, la route de l'Italie nous est ouverte, mais ce sont nos Alliés qui entreront à Turin.

Colonel Lichtwitz


(1) Bazookas et lance-flammes.


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 79, 18 juin 1955.