Henri Vignes

vignes-henriCe fut pour nous une grande surprise et une grande peine d'apprendre, par son épouse, que notre « bon compagnon » Henri Vignes était décédé le 25 mars 1985 à son domicile de Vic-en-Bigorre.

Fin juin 1940, en Grande-Bretagne, nous étions un petit groupe à Trentham Park (à moins que ce ne soit plutôt à Arrow Park !) que le lieutenant Fougère photographia. On reconnaît « encore » Lecointe, Ferry (médecin), Saulnier, Rossignol, Dupuis, Paris, Dubois. Au centre, debout, avec son béret, il y a Henri Vignes.

Nous éclatâmes vite, mais pas avant que j'aie apprécié sa compagnie. Il avait pour moi le prestige d'une blessure à peine cicatrisée et d'une Légion d'honneur gagnée dans les corps francs de la Ligne Maginot.

Lorsque les camps de Delville et Morval se vidèrent en vue de l'opération sur Dakar, il resta le « Bataillon de Chasseurs ». Le général de Gaulle voulant des cadres, son état-major en sélectionna un « peloton » qui fut confié au lieutenant Vignes.

Je laisse le général Bourdis, qui fut un de ses « chasseurs élèves gradés », évoquer le peloton et son chef :

« Vignes se distinguait des officiers de chasseurs par un dédain laïc de toute mystique du chef, par une façon presque terne, mais stricte, de porter la tenue, la coiffure surtout qui, pour lui, ne fut jamais « la tarte » dont nous étions si fiers, mais un béret noir. Et pourtant, l'ascendant que lui conférait sa compétence, la rigueur de ses exigences pour nous et surtout pour lui-même s'exerça d'emblée. Nul n'avait précisé si ce peloton formait des caporaux, des sous-officiers voire des aspirants mais, si l'on ne savait pas où il menait, il était évident que c'était Vignes qui le menait tambour battant. Aussi en porta-t-il le nom.

L'articulation sonore du parler « bigourdan » de notre lieutenant ajoutait à la netteté de ce que l'instituteur qu'il était, dédaignant toute théorie, nous enseignait de la façon la plus pratique. Il savait nous faire oublier la fiction des exercices de combat et nous placer dans des situations si concrètes qu'il pouvait nous juger sur nos actes plutôt que sur nos explications. Clarté, simplicité étaient la consigne, le style de la maison. Il y voyait d'ailleurs, en toute chose, le principe du génie français, jusqu'en armement, et le FM 24.29, le MAS 36 étaient aussi parfaits dans le dépouillement de leur mécanisme qu'une fable de La Fontaine.

Avant tout, il tâchait de faire de nous des chefs qui ne décevraient pas leurs subordonnés. Aucun gradé intermédiaire : nous constituions une section ordinaire dont nous exercions, à tour de rôle, dans le service courant et à l'entraînement, tous les commandements subordonnés au sien. En apprenant de cette façon le métier du caporal, du sergent, de l'adjoint, nous nous sommes fait aussi une exigeante idée des responsabilités du chef de section, de l'officier
».

À la dissolution du peloton, Henri Vignes abandonna l'instruction et accepta avec joie un commandement qu'on lui proposait en Inde française où, là aussi, on manquait de cadres.

À Pondichéry, on lui confia une compagnie de Cipayes qui devait s'opposer à un débarquement japonais. Malgré sa foi, sa passion, ses talents d'instructeur, Vignes ne fut pas enthousiasmé par ce commandement: beaucoup trop de choses manquaient. Heureusement, les Japonais ne se montrèrent pas (1).

Après l'Inde, ce furent le Liban et l'Égypte où le journal français libre La Marseillaise le compta parmi ses rédacteurs.

Démobilisé assez tard, Vignes fit un bref passage à l'ORTF avant d'entrer à l'UNESCO. Devenu chef de service, il eut l'occasion de continuer la série des voyages à travers le monde commencée dans la France Libre. Son goût d'écrire, sa plume alerte joints à la vaste documentation acquise lui permirent de publier plusieurs ouvrages à tendance historique ou même policière, sous le pseudonyme de Jean Destieu.

En 1976, l'âge de la retraite étant venu, Henri Vignes vint offrir bénévolement ses services à l'AFL qui s'empressa de les accepter pour sa revue.

C'est là que je le revis après trente-six ans et que je reconnus à la fois la balafre et la paire de lunettes au verre étoilé qu'il gardait toujours en guise de pochette.

C'est ainsi que pendant près de dix ans il rédigea notre revue de la presse des combattants et résistants ainsi que notre rubrique littéraire.

Le pays bigourdan est loin de Paris. Nous aurions aimé voir Henri Vignes de temps à autre et nous l'avons invité en vain à nous rejoindre lors de nos assemblées générales, à Londres, à Lyon, à Mulhouse.

Le grand voyageur était-il devenu casanier ou commençait-il à souffrir ?

Le sort a décidé vite pour lui et nous ne saurons rien, si ce n'est que nous avons beaucoup perdu.

Général Robert Dubois


(1) H. Vignes a raconté l'épisode indien dans le n° 214 de la Revue de la France Libre.


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 251, 2e trimestre 1985.