Le B.M. 2 ouvre et ferme le bal

Par le général Amiel


Prologue

caporal-ponsi-duya« Amiel ! Attendez-vous à recevoir l'attaque générale demain après-midi. Vous devez rentrer à Bir-Hakeim avec le maximum de vos forces. »

Poussiéreux, grand seigneur, bienveillant, le général de Larminat donne ses ultimes recommandations au commandant du B.M. 2, celui de « Tomcol », la « Jock Colonne » française, le 25 mai 1942, 15 heures, à 50 kilomètres ouest de Bir-Hakeim.

Tomcol : un P.C. (lieutenant Feraud), deux groupes mobiles (capitaine Morlon et Lhuillier) composés chacun d'une batterie de 75 (Morlon et Chavanac puis Quirot), de 75 antichars (lieutenant Bayrou), d'infanterie (lieutenant Tramon), une liaison britannique (capitaine Fitzgerald).

La « Jock » quitte avant l'aube sa position de nuit et reprend l'affût dans les rocailles de l'avant, le 26 mai.

Longue visite du commandant aux groupes mobiles. Routine d'une matinée radieuse dans le Western désert. Cibles fugaces : quelques canons ennemis ; vagues tonnantes de Messerschmitt.

Alerte

Dès 12 h 30, l'horizon s'anime dangereusement. Notre cavalerie sud-africaine - les A.M. - se replie, disparaît. Je lorgne l'horizon tout piqueté de points noirs dans l'air surchauffé et vibrant. Ils foncent vers nous, empanachés d'épaisses nuées de sable. Vif colloque avec Fitzgerald : il soutient que ce n'est pas encore « ça ». Affirmatifs pressants des G.M. Il est 15 h 15.

«Rabbit » ! Je lance le mot code du repli général organisé. L'autre « Hare », eut été plus pressant... Britanniques et Bir-Hakeim sont désormais alertés. De plus, je renvoie l'aspirant Brisvalter venu en liaison.

Combat

Par larges bonds, sur un front d'une dizaine de kilomètres à vue, je décroche successivement chaque G.M. Le combat dure jusqu'à la nuit, antichars et batteries sont admirables, stoppent l'ennemi à maintes reprises qui cependant pousse hardiment en flèche ses canons.

Hagfa el Beda, à 20 kilomètres ouest de Bir-Hakeim, 19 heures : engagement d'une violence extrême. Embusqués dans un terrain coupé, nous détruisons de nouveau plusieurs chars et canons. Mais la tempête se rapproche, nous atteint, nous submerge. À temps, j'ai fait filer vers l'arrière Lhuillier et Tramon. Dans la nuit noire, le P.C., Morlon et Bayrou font désormais partie des colonnes ennemies, elles jalonnent leur avance par fusées lumineuses qui retombent en avant de nos véhicules. 21 heures : à «BI », 6 kilomètres de Bir-Hakeim, comme convenu, j'indique à notre état-major : « Je repasse sous votre commandement. »

Dans mon « pick-up » cahotant, je décode péniblement un premier message : « Continuez votre mission aussi longtemps que l'ennemi ne vous rejettera pas ! »

Je m'adosse au champ de mines sud ; la brave section Mufraggi sort de la position, me renforce, remet un ordre du lieutenant-colonel de Roux, commandant la demi-brigade coloniale : «Rentrez à Bir-Hakeim au lever du jour par la porte-est. » Nuit calme, léger accrochage de patrouille.

Rentrée

Dès 5 h 30, antichars en échelons de protection vers le sud, dispositif bien aéré, je contourne le champ de mines sous le nez de l'ennemi groupé çà et là en masses compactes de véhicules dans les plis de terrain. Au soleil levant, j'enfourne mes colonnes par la porte-est et rends compte au commandant Masson, chef d'état-major du général Koenig : « Mission remplie. Pas de pertes. »

Bataille

Une heure après se déclenche l'attaque de la division blindée « Ariete » sur les faces est et nord-est de Bir-Hakeim : 2e B.L.E. et 5e compagnie du B.M. 2 (lieutenant Gabard).

Quinze jours et quinze nuits de combats, les plus violents sur le quartier du B.M. 2 les trois derniers jours avec Rommel en personne, jusqu'Ă  la sortie de vive force.

Sortie

Le B.M.2 à pied, en arrière-garde, reste sur la position après minuit. Derrière lui, le lieutenant Blanchard de la 7e compagnie - ce sera le dernier combattant « actif » de Bir-Hakeim - parcourt longuement le terrain bouleversé en véhicule léger, mitraillant pour donner le change à l'ennemi. Toutefois, celui-ci est suffisamment éclairé par la sortie du gros de nos forces pour rendre plus infernale encore celle de mon bataillon. Personnellement, je me trouvais encore au lever du jour avec nombre de mes hommes au milieu des patrouilles blindées et motorisées allemandes. Nous fûmes recueillis le soir du 11 juin par l'échelon de surveillance de ces mêmes automitrailleuses sud-africaines du 26 mai. Les jours suivants l'audacieux sous-lieutenant Hopchapfel, de la 101e compagnie du train, écuma le bled et sauva bien des nôtres. Le B.M.2, bataillon de marche de l'Oubangui-Chari, avait fermé le bal...


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 168, juin 1967.