L'esprit des Français libres, par le général de Larminat

À l'heure oĂč la France entiĂšre fĂȘte, avec nous, l'anniversaire de la France Libre, il nous a paru opportun et nĂ©cessaire de publier le document que, d'Alger, le 14 aoĂ»t 1943, notre chef le gĂ©nĂ©ral de Larminat adressait aux unitĂ©s sous ses ordres.

Dans cette note, écrite avec la largeur de pensée, la particuliÚre prescience et l'indépendance de vues qui étaient la marque spécifique de notre ancien patron, d'une écriture cursive, nerveuse, d'une rare justesse de ton, les lignes de notre action passée sont analysées afin d'en dégager celles de notre action future.

Le grand chef militaire, le résistant intransigeant, le noble Français qu'était le général de Larminat nous explique les événements, en tirant la leçon qui allait permettre aux Français Libres, d'accueillir et de se fondre avec ceux qui, en ce mois d'août 1943, reprenaient la lutte pour la Libération de la Patrie.


 

GROUPEMENT DE DIVISIONS.
No 35/Cab.

Alger, le 14 août 1943.

Note circulaire aux unités des 1re et 2e divisions

Au moment oĂč les Forces Françaises Libres s'intĂšgrent dans l'ArmĂ©e française renaissante, il est bon de prĂ©ciser l'esprit qui les anime.

Cet esprit est nĂ© du refus intransigeant d'accepter la prĂ©tendue victoire de l'ennemi, parce que son acceptation mettait en jeu le principe mĂȘme de l'indĂ©pendance nationale, parce qu'elle imposait au pays des tyrannies matĂ©rielles, intellectuelles et morales qui menaçaient le corps et l'Ăąme de la Nation.

Les Français Libres se sont battus et se battent pour que les Français soient libĂ©rĂ©s de toute contrainte Ă©trangĂšre, de toute oppression intĂ©rieure contraire aux volontĂ©s et aux traditions de la Nation. Ils veulent que la France de demain soit capable de conserver ses conquĂȘtes et de jouer dans le monde nouveau la place Ă©minente qu'elle doit y tenir pour que ce monde soit viable.

Ils reconnaissent comme leur chef, par un libre choix que confirment trois années d'obéissance, le général de Gaulle, qui incarne, pour eux comme pour la Nation, les grands idéaux d'indépendance nationale et de libertés nationales.

Les Français Libres sont des idéalistes. Ils l'ont prouvé en acceptant délibérément tous les risques pour une idée, quand les chances de triompher étaient les plus faibles.

Ils ne sont pas de ces prĂ©tendus rĂ©alistes, en fait de sordides opportunistes, qui acceptent servilement l'Ă©vĂ©nement du jour, par veulerie et intĂ©rĂȘt personnel.
Ils sont de vrais rĂ©alistes parce qu'inspirĂ©s par une vue Ă©levĂ©e des intĂ©rĂȘts du pays. L'Ă©vĂ©nement du jour, ils le traitent selon ce qu'en peut attendre la Nation Ă©ternelle. Celle-ci ne pouvait rien attendre de bon de l'Ă©vĂ©nement de 1940. Ils ont combattu cet Ă©vĂ©nement, et les faits leur ont donnĂ© raison.

Les Français Libres ont horreur de ce qui atteint la dignité de la Nation, la dignité des Français.

Ils rĂ©pudient, Ă  ce titre, les gouvernements de dictature, fascistes ou paternalistes, parce que contraires Ă  la tradition nationale, aux vƓux de la Nation, oppressifs des libertĂ©s, trop facilement tournĂ©s au profit d'une classe. L'Ă©chec lamentable de l'expĂ©rience de Vichy les confirme dans cette vue rĂ©aliste.

Ils ont librement rĂ©flĂ©chi aux causes de nos dĂ©sastres, et ils ne veulent plus de ces causes : l'Ă©goĂŻsme social, un rĂ©gime politique oĂč l'Ă©goĂŻsme des partis l'emporte sur l'intĂ©rĂȘt national.

Ils ont compris librement que la France meurtrie ne pourra renaĂźtre que dans une grande collaboration fraternelle de tous les Français, dont la base devra ĂȘtre une grande justice sociale.

Le mot « fraternité » a pris tout son sens pour eux, pendant des années d'épreuves en commun, librement acceptées pour un idéal commun. Ils veulent que la France renaisse dans la fraternité.

Les Français Libres ont librement compris que la France avait Ă©tĂ© Ă©crasĂ©e en 1940 parce que, avant-garde des Nations Ă  idĂ©al dĂ©mocratique, elle s'Ă©tait trouvĂ©e isolĂ©e sur son propre continent. Ils ne veulent plus de ce rĂŽle de sacrifice pour leur pays ; ils ne veulent plus ĂȘtre le soldat, l'avant-garde ou l'arriĂšre-garde de qui que ce soit en Europe.

Puissance europĂ©enne, la France doit avoir une politique europĂ©enne librement dĂ©terminĂ©e par elle, en fonction de ses intĂ©rĂȘts propres et de ceux de l'Europe, et non pas de ceux d'un autre continent. Les Français Libres ont vouĂ© une haine sans merci Ă  l'Allemagne et Ă  son ordre europĂ©en basĂ© sur la domination oppressive du « Peuple des MaĂźtres ». Ils veulent une Europe libĂ©rĂ©e de la peur, purgĂ©e de l'idĂ©ologie raciale, et ils pensent que leur pays doit en ĂȘtre une piĂšce maĂźtresse.

Ils ont prouvĂ© qu'ils Ă©taient fidĂšles aux alliances conclues en toute indĂ©pendance pour leur pays. Ils dĂ©sirent que la France continue Ă  Ă©voluer dans le cadre de ces alliances, respectueuses de la souverainetĂ© et des intĂ©rĂȘts français, et que, comme elle y semble prĂ©destinĂ©e par sa position et son histoire, elle serve de trait d'union entre les mondes europĂ©ens, anglo-saxon et ibĂ©rique.

Telle est à peu prÚs la somme de ce que pensent les Français Libres sur les problÚmes nationaux.

Ils ont des convictions bien arrĂȘtĂ©es, parce que fondĂ©es sur la libre rĂ©flexion et confirmĂ©es par les faits.
Ils se sentent forts d'avoir agi avec rectitude, persévérance et courage dans le sens que les événements ont prouvé juste.

Ils se sentent forts d'ĂȘtre en communion avec l'Ăąme de la Nation opprimĂ©e et rĂ©sistante.

Ils savent que tous les Français pensent ou penseront comme eux demain, parce qu'ils se sont attachés, avec désintéressement, au permanent, à l'essentiel, au vital.

Le général commandant le groupement de divisions,

Signé : De Larminat


Le contenu de cet article est issu de l'ouvrage en 7 volumes "La mémoire des Français libres. Hommes & Combats" édité par la Fondation de la France Libre.