La « maison des conspirateurs » ou les dessous du coup d'État de Brazzaville

Par M. J. Rochette, président de la section des Français libres du Congo belge

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Qui pouvait mieux évoquer des souvenirs sur les journées de 1940 que ce sympathique et grand Français, M. le docteur Staub, consul général honoraire de France ?

Il nous reçoit dans son bureau privé, dans cette pièce où débuta le mouvement de la France Libre en Afrique centrale, dans cette maison que le général Sicé devait appeler la « Maison des Conspirateurs ».

Les murs de cette chambre sont couverts de photos dédicacées des anciens compagnons de... conspiration.

Au cours de la conversation, chaque fois que l'un d'eux interviendra dans la trame de l'histoire, le docteur Staub montre du doigt son portrait, et chaque fois j'aurai la sensation d'une nouvelle présence silencieuse parmi nous, participant à cette reconstitution des journées de 1940.

Mâchonnant son éternel cigare, compulsant de temps à autre des papiers, le docteur Staub, de sa voix bourrue, que tempère un bon regard, remonte dans le temps ; il revit en pensée et en paroles ces heures historiques pour la France Libre.

*

Au moment de l'invasion de l'Europe en mai 1940, le gouverneur général Boisson avait traversé le Pool et devant le monument du Roi Albert, avait exalté l'union de la France, de la Belgique et de la Grande-Bretagne.

Discours sans lendemain, car le gouverneur général Boisson et le général Husson ne devaient pas tarder à adopter une attitude ambiguë. Celle-ci inquiéta le médecin général Sicé, qui en fit part au docteur Staub.

Le général Sicé passa fréquemment le fleuve pour venir s'entretenir avec notre interlocuteur ; de ces conversations devait surgir ce que l'on a appelé la conspiration.

Tandis que le consul de France à Léopoldville de l'époque, M. Maigret (... comme le fameux commissaire de Simenon), se ralliait avec Boisson pour Vichy et y envoyait télégrammes sur télégrammes chiffrés pour demander des directives et appeler à l'aide, pendant ce temps le docteur Staub prenait contact par radio avec le général de Gaulle à Londres, qui lui fit savoir qu'il lui envoyait son représentant. Le contact fut établi par l'intermédiaire du consul général britannique joint.

Et peu après, nous dit le docteur Staub, un officier français sonne un jour à ma porte et se présente : « Le colonel d'Entraigues », il s'agissait en réalité du colonel de Larminat.

Le gouverneur général Boisson était parti pour Dakar, le général Husson lui avait succédé, donnant à entendre qu'il ne se désolidariserait pas du gouvernement de Vichy.

Nous sommes dans les dernières journées d'août 1940.

Le docteur Staub et le colonel de Larminat sont donc à Léo, où se trouve le P.C. du mouvement, ils gardent un contact permanent avec le médecin général Sicé, et avec les autres personnalités désireuses d'agir, notamment le commandant Delange, commandant un bataillon du Tchad en attente à Brazzaville ; M. Geraud de Galassus, directeur du personnel ; M. Balme, fondé de pouvoir de la C.G.T.A. ; M. Gérard, directeur de la S.C.K.N.

La conspiration prend corps et se fonde sur des bases solides. Avec les personnalités susnommées, des contacts sont pris en vue d'accords financiers et commerciaux à conclure avec la Grande-Bretagne, par l'intermédiaire de son consul général à Léopoldville, M. Joint ; tandis que le général Sicé et le commandant Delange s'assurent le concours de l'armée.

Mais les événements se précipitent. D'Ornano, envoyé au Tchad par le général de Gaulle, prend contact avec le gouverneur Éboué et le 26 août marque le ralliement du Tchad.

Le 27 août, le capitaine Leclerc, venu également de Londres, suscite le ralliement du Cameroun.

Le même jour au soir, à Brazzaville, le docteur Coupigny se rend en secret près du général Sicé et l'avertit que le général Husson prend ses dispositions pour parer à toutes éventualités ; que les lieutenants Rouge et de Boissoudy sont relevés de leur commandement, que le commandant Delange et ses officiers sont consignés au Cercle militaire. Il n'y a plus à hésiter, le Comité des conspirateurs décide de provoquer le lendemain le coup d'État.

Le 28 août sera le grand jour de Brazzaville.

Dans la matinée le commandant Delange, le docteur Coupigny, les lieutenants Rouge, de Boissoudy et Morlon, chevilles ouvrières du complot, en un temps record récupèrent des armes et des munitions et rassemblent les tirailleurs au stade Mangin. L'état-major est neutralisé, le général Husson, gouverneur, est maîtrisé à la résidence.

Pendant que se déroulaient ces événements, le docteur Staub apprenait par téléphone que le coup d'État avait réussi.

« Minute émouvante, me dit le docteur Staub, la sonnerie du téléphone retentit, je prends l'appareil et M. Chagny, directeur des Forces hydroélectriques de Sanga, me dit qu'il vient de recevoir une communication de son collègue de Brazza, M. Gentil, ingénieur électricien, selon laquelle le complot a réussi, que le colonel de Larminat peut se rendre à Brazza et y prendre le pouvoir, que le gouverneur général Husson allait passer le fleuve sous escorte ».

Simultanément, une vedette battant pavillon à croix de Lorraine, venait prendre le colonel de Larminat sur le bateau fluvial où il résidait.

« Sitôt le colonel de Larminat parti pour Brazza, moi, poursuit le docteur Staub, mon rôle était achevé, j'entrepris de visiter quelques malades ».

Mais il était écrit que cette journée épique se terminerait sur une note comique.

Au cours de ma tournée, me dit le docteur Staub, le consul général de France Maigret me fit savoir que j'étais réquisitionné par le consulat afin de constater que le général Husson avait été la victime de coups et blessures.

Je me rendis à l'actuelle maison du général Guilliaert, boulevard Tilkens, au bord du fleuve, où entre temps Husson avait été prié de séjourner.

J'entre, dit le docteur, et Husson m'interpelle immédiatement en s'écriant : « Voyez dans quel état sont mes vêtements, après les sévices dont j'ai fait l'objet ».

« Dans ce cas, je ne suis pas compétent, répondit le docteur Staub (de sa voix bourrue, que l'on connaît), c'est un tailleur qu'il vous faut ».

« Comme le général Husson se plaignait de douleurs à un endroit particulièrement charnu de sa personne, j'acceptai de l'examiner, me dit le docteur Staub, et rédigeai un certificat médical attestant que le patient souffrait de douleurs à la fesse droite, mais ne présentait aucun signe de lésion ».

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À grands traits, le docteur Staub nous brosse la suite des événements.

Le colonel de Larminat, ayant pris le pouvoir, charge le docteur Staub de la liaison avec le gouvernement belge.

Peu après, le général de Gaulle le nomme son représentant personnel pour le Congo belge et l'Afrique centrale. Il est délégué du Comité national de la libération constitué à Londres ; puis consul général de France à Léo, dès que le gouvernement provisoire du général de Gaulle est créé sur les bords de la Tamise.

« Ces fonctions, nous dit le docteur Staub, en terminant, je devais les assurer jusqu'en mai 1945. La guerre étant finie, je demandai à en être déchargé.

« Paris me demanda de les continuer jusqu'en décembre 1945, moment où arriva le comte de Saint-Martin ».

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L'historien qui retracera plus tard les événements que nous venons de relater, ne manquera pas de noter que le coup d'État de Brazzaville fut un peu une intervention chirurgicale parfaitement réussie, puisqu'elle eut pour principaux acteurs trois distingués disciples de Galien et d'Hippocrate : les docteurs Sicé, Staub et Coupigny.

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 75, février 1955.