La marine en A.E.F.–Cameroun pendant la guerre 1940-1945

Parmi toutes les tâches que les F.N.F.L. eurent à remplir pendant la guerre, certaines furent glorieuses, d'autres obscures. Les unes comme les autres étaient nécessaires et l'on peut affirmer qu'étaient plus pénibles celles dont l'accomplissement n'était pas soutenu par l'action dans le combat.

Nous nous sommes engagés dans la France Libre pour nous battre, nous répétait-on journellement ; il fallait expliquer, convaincre et, trop souvent, éconduire au nom des nécessités du service.

Trop nombreuses furent les tombes des marins ouvertes dans le sol africain pour nier que leur existence était de tout repos. Je voudrais que les quelques ligues qui vont suivre fassent comprendre à ceux qui les liront, que ces morts n'ont pas été vaines et que les camarades que nous y avons laissés sont tombés, comme les autres sur les champs de bataille, au Service de la France.

Au début de l'année 1941, le gouverneur Eboué était à Brazzaville, le gouverneur Cournarie à Douala, le colonel Parant, gouverneur à Libreville et le général de Larminat, général commandant supérieur à Brazzaville. Le commandant d'Argenlieu, à peine remis de ses blessures, rentrait en Angleterre, navré de ne pouvoir parfaire la tâche d'organisation qu'il avait entreprise dans ces territoires nouvellement libérés.

Le signataire de ces lignes fut désigné pour prendre le commandement de la marine A.E.F.-Cameroun et quitta le Courbet au mois de décembre 1940 pour occuper son nouveau poste.

Les instructions qui furent données à Londres par l'amiral Muselier au successeur du commandant d'Argenlieu étaient très brèves, elles pourraient se résumer de la façon suivante :

« Assurer la souveraineté française dans tous les ports des seuls territoires libérés de l'Empire, aider au maximum l'effort de guerre de l'Angleterre qui restait seule en guerre contre l'Axe ».

Les moyens ? presques inexistants. Peu de personnel, les officiers et les hommes devaient venir de Londres au fur et à mesure des ralliements et des possibilités, une fois assurés les besoins en personnel des navires F.N.F.L. que nous rendaient les Britanniques.

Quelques unités le « Commandant Duboc », le « Commandant Dominé » le « Vikings », le « Président Houduce » comme navires de guerre.

Le 1er Bataillon de Fusiliers Marins commandé par le commandant Detroyat, alors à Pointe-Noire, assure pour le moment en même temps que l'armée, la défense de la côte et plus particulièrement des ports de Douala, Libreville, Port-Gentil et Pointe-Noire. Il devait être remplacé au mois de février 1941 par le 2e bataillon du L.V. Thulot en formation sur la côte d'Afrique.

Plusieurs années plus tard, en 1942, après des manifestations de plus en plus fréquentes et agressives des U-Boats de l'Axe dans le Golfe de Guinée et même plus au Sud, deux chasseurs, les ex-42 et 43 rebaptisés « Larmor » et « Lavandou », nous furent envoyés d'Angleterre.

Une base du Costal Command devait aussi être implantée dans notre secteur. Au fur et à mesure que l'aviation française libre disposait de personnel, elle armait des avions et le groupe « Artois » constitua à partir du 27 janvier 1943 un des éléments du Coastal Command du littoral de l'Afrique française libre.

A Pointe-Noire où s'était installé le commandement de la marine A.E.F.-Cameroun, il fut construit et équipé une station Radio. Les quatre stations côtières furent bientôt armées par des opérateurs des F.N.F.L. auxquels étaient adjoints des opérateurs noirs formés par nous dans les écoles de radio à Douala et à Pointe-Noire.

La défense littorale était assurée par des batteries servies par l'artillerie coloniale, tandis que la marine armait les postes de guet, de reconnaissance et les postes d'entrée de rade. Chaque port possédait une batterie d'artillerie qui en défendait les approches.

Tous ces postes étaient armés par des marins auxquels étaient adjoints des noirs recrutés sur place ; à ceux-ci avait été donnée une instruction militaire sommaire mais suffisante pour leur permettre d'assurer toutes les tâches du service des ports et de la défense littorale.

Pendant que s'organisaient matériellement les Services de marine à terre dans les quatre ports, le service actif à la méprenait une nouvelle importance.

A notre arrivée en A.E.F. la marine nationale, tout au moins en ce qui concerne les équipages, avait la haute main sur la marine marchande. Le L.V. Ascornet avait été envoyé de Londres fin 1940 pour assurer ce service d'Inscription maritime pour les navires touchant les ports de l'A.E.F. : c'étaient entre autres, le « Touareg », le « Fort-Binger », le « Fort de Troyon », le « Tombouctou » qui faisaient périodiquement escale dans les ports de la côte : ils amenaient hommes et matériel et emportaient les produits du pays : minerais, huile de palme, coton, bois, etc.

Puis ce service fut repris par un délégué de la marine marchande, M. Grelard qui eut, en plus, la charge de l'exploitation d'un navire affecté à la colonie, le « Cap El Hank ».

Assez fréquemment nous avions la visite de bâtiments de guerre F. N. F. L. et alliés. De grands convois de troupe et de matériel passaient au large de nos côtes et leurs escorteurs, n'ayant entre Freetown et Cape Town que la base de Pointe-Noire, faisaient une brève escale dans notre port où un Tanker mouillé en permanence venait compléter leurs soutes.

Ce ravitaillement se fit plus tard plus aisément à quai, grâce à des vannes reliées par pipeline avec des réservoirs construits par les Britanniques et d'une capacité de 10.000 tonnes environ.

Parmi les navires F.N.F.L. qui vinrent fréquemment dans nos ports citons le « Léopard » le « Duboc », le « Dominé », le « Détroyat », la « Moqueuse », le « Savorgnan de Brazza ».

A la défense propre des côtes d'A.E.F. et du Cameroun furent affectés les chalutiers « Président Houduce » et « Vikings ». Le premier resta basé en A. E. F. pendant plusieurs années au grand désespoir de son commandant. Le « Vikings » partit en Syrie pour y subir le sort que vous savez.

A leur arrivée d'Angleterre, les chasseurs 42 et 43 avaient des moteurs fatigués et la longue traversée n'avait pas amélioré leur état. Cette situation était d'autant plus fâcheuse qu'ils nous arrivaient à un moment où l'activité sous-marine se manifestait avec succès dans ces régions lointaines. Il n'empêche que le 3 novembre 42, ces deux navires ramenèrent quarante-huit survivants d'un cargo américain coulé par un sous-marin.

Le 23 octobre 1942, le croiseur « H.M.S. Phoebe » était torpillé devant l'entrée de Pointe-Noire qu'il put rallier péniblement avec cinquante hommes tués et une brèche ouverte depuis la quille jusqu'au-dessus de la flottaison.

Je dois signaler à cette occasion le remarquable travail fait par les ateliers du chemin de fer Congo-Océan. Ce travail permit au navire de regagner un port d'Amérique après l'avoir allégé, par l'enlèvement d'une tourelle double, et lui avoir aveuglé sa brèche de telle sorte que son voyage transatlantique s'effectua sans incident.

Après cette brillante réussite, le commandant du navire, Capt. French, puis le V.A. Pegram, Flag Officier in Charge W.A., au nom de l'Amirauté, manifestèrent hautement leur satisfaction pour l'aide efficace qui leur avait été apportée par la marine et les ateliers de Pointe-Noire.

Un autre hommage nous fut rendu et il nous fut d'autant plus sensible que nous ne nous y attendions pas. Lorsque la Force X quitta Alexandrie pour rallier Alger, elle fit escale Ă  Pointe-Noire, et l'amiral Godfroy rendant la visite que lui fit le commandant de la marine dans ce port avant de regagner son bord, lui dit entre autres :

« Je suis heureux de m'être arrêté chez vous et je dois convenir qu'il y a été fait du bon travail, je vous en remercie ».

Je m'excuse de rapporter ici des appréciations sans doute trop élogieuses, ce n'est point, je pense, par manque de modestie, mais seulement pour exprimer une fois de plus, l'occasion m'en étant offerte, à tous ceux qui furent les véritables artisans de cette oeuvre souvent dit ingrate, à tous les officiers, officiers mariniers, quartiers-maîtres et marins des F.N.F.L. en service en A.E.F.-Cameroun la satisfaction de leur ancien commandant et leur redire, une fois encore, comme à l'occasion de ses adieux en 44, qu'avec de la bonne volonté du travail et de la ténacité, il n'y a pas de tâche si difficile soit-elle, que des Français, unis dans un effort commun, ne puissent réaliser.

Commandant Chabrier

 

Extrait de la Revue de la France Libre, numéro spécial, 18 juin 1951.