Opération « Menace »

par Jacques Bauche


Une brume lumineuse couvrait le littoral, ce lundi 23 septembre 1940, devant Dakar.

Sur le Westerland et le Penland qui croisaient au large, protégés par une escadre britannique, les Français Libres du corps de débarquement attendaient, l'arme au pied, que le passage leur soit ménagé vers la capitale du Sénégal.

Trois petits navires des Forces Navales Françaises Libres, l'aviso colonial Savorgnan de Brazza (capitaine de corvette Roux), et les avisos dragueurs Commandant Duboc (lieutenant de vaisseau Bourgine) et Commandant Dominé (lieutenant de vaisseau Jacquelin de la Porte des Vaux), avaient pour mission de s'approcher des passes et de mener à bien la mise à l'eau de deux vedettes de parlementaires où prendraient place le capitaine de frégate Thierry d'Argenlieu, le chef de bataillon Gotscho, les capitaines Bécourt-Foch et Perrin, l'enseigne de vaisseau Schlumberger et le sous-lieutenant Porges.

Les bâtiments F.N.F.L. devaient également se tenir prêts à débarquer les fusiliers marins du capitaine de corvette Detroyat, devant contrôler l'arsenal et le port, ainsi qu'un détachement du train du capitaine Parazols, chargé de réunir le plus grand nombre possible de camions pour aider au débarquement des troupes et du matériel de la France Libre.

Les émissaires devaient contacter le contre-amiral Landriau, commandant la marine de Darlan à Dakar. Le commandant Thierry d'Argenlieu était, en outre, porteur d'une lettre personnelle du général de Gaulle au gouverneur général Boisson, gouverneur général de l'A.O.F. pour le compte de Vichy. Ces démarches avaient pour but de convaincre les autorités locales de la bonne cause de la France Libre et de l'opportunité de ce débarquement afin d'organiser la colonie pour la lutte commune en vue de la libération de la France.

Durant ce même temps, une mission terrestre, conduite par le commandant Hettier de Boislambert agissait psychologiquement sur place, et des aviateurs du groupe mixte de combat n° 1 des F.A.F.L., commandé par le lieutenant-colonel de Marmier, devaient poser leurs appareils sur l'aérodrome de Ouakam et tenter de fraterniser avec le personnel de cette base militaire. Parmi ces aviateurs français libres se trouvaient Fred Scamaroni, Soufflet, Gaillet, Pecunia, Joire, etc.

Pendant que ces opérations se déroulaient, à bord du Westerland qui arborait sa marque depuis le départ de liverpool, le général de Gaulle ne cessait de réitérer ses appels à la radio pour expliquer à la population sénégalaise noire et blanche les buts de la France Libre dirigés vers la libération de la métropole.

Il avait été convenu que les Britanniques, dans cette première phase, se contenteraient de montrer leurs cuirassés et de faire jeter sur la ville des tracts français libres par des avions désarmés.

Trois éventualités avaient été envisagées: Happy (Heureuse), si les défenseurs de Dakar accueillaient favorablement les émissaires du général de Gaulle; Sticky (Vaseuse), si une certaine résistance se manifestait; Nasty (Nauséabonde), si la garnison de la ville répliquait avec ses forces et s'il fallait employer les grands moyens.

Malheureusement pour la France, ce fut tout de suite Nasty !

Le commandant Thierry d'Argenlieu et sa suite, reçus à coups de mitrailleuses, malgré le pavillon blanc des parlementaires qui les protégeait, durent faire demi-tour avec des blessés. Le commandant Hettier de Boislambert était pris en chasse et finalement arrêté. Le lieutenant Scamaroni et ses compagnons furent capturés. Les avions anglais pris pour cible, et bientôt les canons des forts côtiers et ceux des navires de Vichy ouvrirent le feu sur les bâtiments des F.N.F.L. et de la Royal Navy. Il s'en suivit une mêlée générale aéronavale qui dura toute la matinée et qui fut coûteuse chez les vichystes, comme chez les Anglais. Jusque-là, par chance, la vie des Français Libres avait été épargnée.

Le drame de la situation, c'est que, dans les deux camps, les adversaires étaient d'excellents Français, convaincus chacun de servir leur pays. Beaucoup étaient d'anciens combattants ayant déjà fait la preuve de leur patriotisme. Tous étaient prêts à donner leur vie pour la cause qu'ils défendaient et qui leur apparaissait comme la seule juste. Il en sera de même, hélas! au Gabon, en Syrie, à Madagascar et en Afrique du Nord au moment du débarquement des Alliés!

Refusant de croire qu'aucune étincelle de bon sens ne jaillirait chez les vichystes, le commandement allié tenta, dans l'après-midi, une opération du dernier espoir, mal préparée du reste, en faisant débarquer les fusiliers marins sur la plage de Rufisque, une quinzaine de kilomètres plus au sud. Pour atteindre ce lieu, il fallait se faufiler dans la brume à travers les croiseurs de Darlan qui avaient réussi à prendre la mer.

Le sable blond, le village, les palmeraies, puis le petit wharf émergèrent enfin du coton environnant, et les avisos à croix de Lorraine manœuvrèrent de front pour aborder la plage. L'on voyait bien quelques chéchias rouges s'agiter derrière des buttes, mais l'on ne pensait pas qu'elles appartenaient à des tirailleurs hostiles.

Le débarquement des « Saccos » débutait lorsque la terre ouvrit le feu; l'obus d'un canon de Vichy vint tout de suite exploser sur la passerelle du Commandant Duboc faisant trois tués parmi l'équipage de ce navire; par miracle, l'auteur de cet article ne fut pas touché. Immédiatement informé par radio, le général de Gaulle prit la décision de renoncer à cette tentative.

Les fusiliers marins reçurent l'ordre de réembarquer sur les avisos qui battirent en arrière pour se noyer dans la brume.

Le chef de la France Libre souhaitait un débarquement pacifique, tout en montrant sa force, mais ne voulait pas du Sénégal au prix d'une lutte fratricide. Il n'est pas du tout certain, du reste, que les faibles troupes françaises libres de l'époque eussent été capables de le lui donner.

Bref, ce furent les Anglais qui prirent l'opération à leur charge dès ce moment, et qui l'abandonnèrent à leur tour deux jours plus tard, Churchill ayant grand besoin de toutes ses forces navales dans les eaux britanniques. On devait renoncer, pour un long moment, à l'espoir d'utiliser l'Afrique Occidentale Française dans l'effort de guerre.

Il ne restait plus aux Français Libres qu'à immerger, avec le cérémonial d'usage, les trois premiers marins qui avaient donné leur vie pour la libération de la France. Trois marins de France qui avaient refusé d'admettre l'armistice du 22 juin.

Quelques mois plus tard, le général de Gaulle attribuait, à titre posthume, la croix de la Libération à l'aspirant de marine Robert Crémel, au quartier-maître armurier Louis Broudin et au quartier-maître de manœuvre Baptiste Dupuis. De son côté, le maréchal Pétain décernait la Légion d'honneur à l'aspirant d'artillerie Coustenoble, commandant la pièce qui les avait tués.

La conclusion de ce triste épisode, c'est qu'il fallut attendre jusqu'au 20 novembre 1942 pour voir l'A.O.F rejoindre enfin, avec ses bases, ses troupes, ses armes et ses ressources, la bonne cause du camp allié. Mais sans cet apport, durant ce laps de temps, et avec l'aide d'autres colonies mieux éclairées, la France Libre fit son chemin vers le but qu'elle s'était fixé.

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 212, août-septembre-octobre 1975.