Premières missions, par Hubert Moreau

27 juillet 1940. Il crachinait doucement dans l'obscurité, et l'on n'y voyait pas à 20 mètres ; Le Corre et moi godillions sans bruit vers la terre de France occupée sur laquelle nous allions, les premiers depuis l'armistice, débarquer dans quelques instants.

Tout avait commenc√© un mois plus t√īt, lorsque le 24 juin apr√®s avoir fauss√© compagnie √† ¬ę ces messieurs ¬Ľ qui m'avaient fait prisonnier au quartier F√©bault √† Lorient, j'avais, sur le conseil du cur√© de Concarneau, vol√© une embarcation avec laquelle en compagnie d'un cousin j'√©tais arriv√© en Angleterre, le 1er juillet apr√®s une semaine de navigation.

L'accueil que nous avaient alors fait les services britanniques n'avait pas manqu√© de pittoresque. Je vois encore apr√®s quatorze ans, le policeman du petit village de Polperro qui, alert√© par la population, √©tait venu interroger les deux suspects que nous √©tions √† ses yeux. Du haut de la jet√©e du port qui me paraissait d'autant plus imposante que nous √©tions √† mar√©e basse, ce fonctionnaire consciencieux nous avait demand√© le plus s√©rieusement du monde si nos passeports avaient √©t√© d√Ľment vis√©s par un consul de Sa Majest√©. Je lui avais alors avou√© que mon passeport √©tait sans doute rest√© √† Paris, tandis que mon cousin, G√©rard, gisant dans le fond de l'embarcation apr√®s sept jours de mal de mer et de di√®te quasi-compl√®te, √©tait bien incapable de r√©pondre √† la moindre question.

Bien que d√©pass√© par les √©v√©nements, ce policeman n'avait pas manqu√© d'humanit√©. Apr√®s qu'il en e√Ľt r√©f√©r√© √† ses chefs suivant les meilleures traditions nous avions travers√© ce village, accroch√© √† la falaise comme un vrai d√©cor de cin√©ma, escort√©s par les enfants des √©coles et une partie de la population qui remplissaient mes poches et la civi√®re sur laquelle on transportait G√©rard, d'oranges, de chocolat et de cigarettes.

Il para√ģt que, de l√†, on nous avait men√©s √† Plymouth o√Ļ l'hospitalit√© d'un asile de fous nous √©tait offerte pour l'apr√®s-midi. Je me souviens bien √™tre mont√© dans une voiture militaire, crois pouvoir me rappeler le premier ¬ę Pub ¬Ľ, o√Ļ notre chauffeur tint √† se faire valoir en racontant notre histoire et √† nous r√©conforter de gin et de bi√®re, mais la fatigue autant que la superposition des boissons fortes offertes par tous les bistrots de la route au cours de cette tourn√©e des grands ducs, avaient fait que je n'avais repris conscience des √©v√©nements que tard dans la soir√©e.

Un officier des renseignements qui nous avait interrog√©s, s'√©tant convaincu sans doute que ces deux √©paves ne constituaient pas l'avant-garde de l'arm√©e d'invasion, nous emmena d√ģner dans un h√ītel fort chic o√Ļ il me pr√©senta √† sa femme, Fran√ßaise de naissance dont il se trouva que je connaissais la famille. Au cours de ce d√ģner somptueux - les restrictions √©taient encore pratiquement inconnues - mon amphitryon m'avait dit une phrase √† laquelle je n'avais tout d'abord attach√© aucune importance : ¬ę Il serait tr√®s int√©ressant que vous me disiez exactement ce qui se passait en France au moment de votre d√©part. Nous manquons compl√®tement d'informations sur la situation actuelle et je sais que l'on appr√©cierait beaucoup √† Londres des renseignements r√©cents. Il serait bien utile de pouvoir suivre au jour le jour ce que font les Allemands en France occup√©e ¬Ľ. Sur quoi, il encha√ģna aussit√īt en me demandant si je comptais prendre du service dans une unit√© quelconque. Aspirant de cavalerie en rupture de ban, mon avenir militaire paraissait pour le moins compromis et dans un pays qui voyait se pr√©ciser la menace de l'invasion, il n'y avait gu√®re de chance de r√©aliser la carri√®re militaire √† laquelle j'avais souvent r√™v√©.

C'est ainsi que j'acceptais dès mon premier jour en Angleterre le principe d'un retour clandestin en France.

Le lendemain nous arrivions √† Londres o√Ļ G√©rard me quittait d√©finitivement pour aller se remettre de ses aventures nautiques chez un de ses parents et je d√©jeunais seul √† l'h√ītel Rubens (...). √Ä la fin du repas, alors que j'√©valuais d√©j√† le trou qu'il allait faire dans mon budget, deux officiers fran√ßais, en uniforme, √©taient entr√©s dans la salle. L'un, tr√®s grand, un g√©n√©ral, m'√©tait parfaitement inconnu, tandis que l'autre, visiblement son aide de camp, avait un air de ¬ę d√©j√† vu quelque part ¬Ľ sans que je puisse pour autant l'identifier √† coup s√Ľr. En d√©pit de mon apparence de clochard - qui n'avait d'ailleurs pas √©t√© sans soulever la muette r√©probation du ma√ģtre d'h√ītel - j'allais donc me pr√©senter √† eux. Ce fut mon premier contact avec le g√©n√©ral de Gaulle et le lieutenant de Courcel. J'apprenais alors la cr√©ation du mouvement des Fran√ßais Libres ainsi que la pr√©sence √† Londres de l'amiral Muselier et du commandant d'Argenlieu dont j'avais bien souvent entendu parler dans les milieux maritimes.

Mis au courant du demi-engagement que j'avais pris le matin m√™me envers les services britanniques, le g√©n√©ral l'approuvait sous la seule r√©serve que j'obtiendrais des Anglais, ce qui fut bient√īt fait, l'autorisation, au retour de chaque voyage, de venir lui rendre compte directement de mes observations en France.

On m'avait demand√© de choisir un moyen de locomotion pour traverser la Manche en me recommandant avec une √©gale chaleur une vedette rapide (moyen que devait employer Mansion quelques jours plus tard) ou le parachute. La vedette, bruyante et peu maniable, me paraissait a priori √† √©carter car en supposant que le d√©barquement puisse se faire sans encombre, elle risquait d'√™tre rep√©r√©e au retour par la Luftwaffe qui n'e√Ľt pas manqu√© de donner l'alerte. Quant √† un parachutage dans l'obscurit√© sans ¬ę comit√© d'accueil ¬Ľ, sa seule √©vocation me donnait le frisson !... Puisque le bateau de p√™che avait r√©ussi √† aller, un autre pourrait bien me ramener. Ceci pos√©, il restait √† trouver l'embarcation et √† recruter un √©quipage. Mis au courant de mes projets, le colonel commandant l'Olympia m'avait permis de choisir un homme dans cette caserne qu'ont bien connue les premiers Compagnons, et qui offrait un spectacle √† la fois mis√©rable et bien r√©confortant.

Dans le coin, o√Ļ s'√©taient group√©s les p√™cheurs bretons, j'eus vite fait de rep√©rer un gar√ßon, Raymond Le Corre, 19 ans, solide et t√™tu, qui me parut d'embl√©e sympathique et avait √† mes yeux le grand m√©rite d'√™tre de quelques mois plus jeune que moi : tr√®s, important pour l'autorit√© !...

D√®s le 10 juillet, √† Falmouth, nous choisissions un langoustier de l'√ģle de Sein, le Roanez an Peoch dont l'√©quipage de cinq vieux p√™cheurs √©tait aussit√īt volontaire. Tout √©tant ainsi r√©gl√© je m'appr√™tais √† rentrer √† Londres une derni√®re fois lorsque j'appris par hasard que ces braves iliens avaient laiss√© derri√®re eux 26 jeunes enfants √† eux cinq ! S'ils n'y voyaient, eux, qu'autant de raisons suppl√©mentaires de travailler √† la lib√©ration de leur √ģle, je ne pouvais pas honn√™tement accepter leur aide pour une aventure aussi dangereuse.

Raymond et moi décidions alors de réarmer une pinasse de Douarnenez qui, après un service dans la marine militaire dont elle avait conservé une mitrailleuse montée à l'avant et un grenadier à l'arrière, avait échoué en rade de Falmouth à proximité du bateau cible l'Impassible, du Goumier, du Théodore Tissier, tous abandonnés, et du Commandant Dominé qu'était justement en train de réarmer l'ineffable Jacquelin de la Porte-des-Vaux.

Malheureusement la pinasse qui mesurait environ 16 mètres était sur le point de couler par manque d'entretien et en raison d'une petite voie d'eau facile d'ailleurs à réparer. Le moteur, un Castelneau, excellent était lui aussi noyé mais un mécanicien nous promit de le faire tourner dans les vingt-quatre heures.

Le bateau, une fois confié à un petit chantier d'embarcation sous la haute surveillance du lieutenant Commander Mills R.N.R. officier de la base et de Le Corre, je retournais à Londres chercher un complément d'équipage à l'état-major de l'amiral d'Argenlieu, une lettre pour le commandant du cuirassé Courbet en rade de Portsmouth m'autorisant à recruter à bord trois hommes de mon choix.

Quel extraordinaire spectacle offrait ce cuirassé qui avait été la gloire de la marine française en 1915. Toutes les machines arrêtées, l'on s'éclairait au pétrole ; l'équipage, composé pour la plus grande part de marins du commerce ou de la pêche dont certains ont à peine 15 ans, venait de commencer à faire ses preuves en armant la D.C.A. du bord qui devait contribuer au cours des trois mois à venir à repousser les innombrables attaques de la Luftwaffe sur la grande base navale (...).

Apr√®s un d√ģner aux chandelles au carr√© des officiers le commandant m'installa dans les appartements de l'officier en second (reps rouge et pompons...) et le capitaine d'armes introduisit successivement les hommes qui d'apr√®s leur √Ęge et leur lieu d'origine me paraissaient susceptibles de faire l'affaire. Ce d√©fil√© √† la lumi√®re d'une m√©chante lampe √† p√©trole, des p√™cheurs qui me disent tous qu'ils sont volontaires pour un travail sp√©cial dont il n'est pas s√Ľr qu'ils reviennent (c'est tout ce que je leur en dit pour l'instant) n'est pas sans grandeur. Parmi les quelques 20 volontaires ainsi s√©lectionn√©s j'en choisis trois qui, comme Le Corre, sont du Guilvinec et formeront avec lui une √©quipe solide.

√Ä notre arriv√©e √† Falmouth je trouve sur le quai Mills qui tient √† me faire savoir que le bateau sera pr√™t le soir m√™me et ¬ę l'Oncle Tom ¬Ľ adjoint du commandant du service sp√©cial que j'avais vu √† Londres. Ce surnom que son √Ęge et sa bont√© lui valait dans les services britanniques √©tait bien m√©rit√© : il devait m√™me √™tre pour nous au cours de cet √©tat sinistre bien plus un p√®re qu'un oncle.

Le bateau par√©, l'√©quipage install√©, il ne nous reste qu'√† pr√©voir les approvisionnements en vivres et en essence et √† r√©unir les cartes et instruments de navigation indispensables. Mills, toujours lui, se charge de nous procurer un compas convenable de marque fran√ßaise (il pense √† tout) qu'il fait compenser aussit√īt et une incroyable provision d'essence d'environ 2.000 litres.

Des vivres, trop britanniques √† notre go√Ľt, nous sont √©galement largement offerts, mais la grimace de l'√©quipage, qui correspond d'ailleurs √† mon sentiment intime, en voyant arriver ces produits me persuade de la n√©cessit√© de trouver autre chose ou au moins de les compl√©ter. En compagnie de l'oncle Tom nous allons donc faire une perquisition √† bord de l'Impassible, vide, et du Th√©odore Tissier. Nous y trouvons une barrique de pinard que l'oncle Tom √† lui seul se d√©brouille pour faire passer par les √©coutilles et amener sur le pont, ce qui constitue un incroyable tour de force. D'innombrables bo√ģtes de singes et des biscuits meilleurs que les galettes que nous offre la marine britannique, disparaissaient aussi dans nos soutes.

Un essai au ¬ę r√©gime de croisi√®re ¬Ľ nous montre alors que la pinasse ainsi charg√©e peut faire environ 6 noeuds.

*

pinasse-angleterreEnfin, le 26 juillet tout est pr√™t. Le d√©part est d√©cid√© pour l'apr√®s-midi afin de profiter du beau temps. √Čtant donn√© la vitesse du bateau, il m'appara√ģt pr√©f√©rable de quitter Falmouth vers 16 heures, afin d'√™tre en vue des c√ītes anglaises jusqu'√† la nuit, ce qui offre une certaine garantie en raison des nombreuses patrouilles de la R.A.F., et de traverser la partie principale de la Manche pendant les heures d'obscurit√© pour nous trouver √† proximit√© imm√©diate de la c√īte de France au lever du jour. D'apr√®s certains renseignements, les bateaux de p√™che fran√ßais seraient autoris√©s √† naviguer dans une limite de quatre milles de la c√īte, √† condition cependant d'avoir toujours un pavillon blanc au-dessus du pavillon national et de rentrer avant le coucher du soleil. Ce jour-l√† Mills et l'oncle Tom viennent avec nous d√©jeuner une derni√®re fois √† bord du Pr√©sident-Th√©odore-Tissier. Malgr√© tout l'entrain que nous pouvons puiser dans le vin rouge du bord, lorsque vers 3 h 30 il est temps de partir, nous sommes tous un peu √©mus. L'oncle Tom surtout semble d√©velopper subitement un grave rhume de cerveau, l'obligeant √† se moucher fr√©quemment ! √Ä 4 heures, nous partons et de l'entr√©e de la baie je puis l'apercevoir une derni√®re fois sur le pont du Tissier agitant fr√©n√©tiquement ce qui n'est peut-√™tre que son mouchoir, mais qui par les dimensions pourrait passer pour un drap. Les vedettes de patrouilles nous arraisonnent comme bien entendu, mais ayant re√ßu des instructions √† notre sujet, nous laissent aussit√īt partir, non sans avoir v√©rifi√© le seul papier vraiment compromettant dont je suis porteur : un laissez-passer d√©livr√© par l'amiral britannique enjoignant toutes les autorit√©s navales anglaises de me donner ¬ę aide et protection ¬Ľ.

De la travers√©e bien peu de choses √† dire. Voyage sans histoire et sans panne qui nous m√®ne le lendemain au lever du jour √† quelques milles √† l'ouest de l'√ģle d'Ouessant, que j'ai l'intention de contourner, le chenal du Four entre l'√ģle et la terre √©tant trop √©troit pour nous permettre √©ventuellement de tenter de nous esquiver si un patrouilleur allemand veut nous arraisonner. D'ailleurs, c'est un des plus sales coins de la c√īte fran√ßaise tant en raison des nombreux cailloux qui le pars√®ment que du courant qui atteint parfois 8 noeuds et que nous aurions sur le nez. Vers 8 heures, nous sommes en train de faire route en direction du Raz-de-Sein dans un temps qui para√ģt devoir √™tre assez calme lorsque, tout √† coup, un Dornier que nous n'avons pas entendu, nous survole √† tr√®s basse altitude. Gros √©moi √† bord. C'est notre premier contact avec l'occupant et beaucoup d√©pend de ce qui va se passer. Prenant l'allure aussi naturelle que possible nous r√©duisons de vitesse, mettant le cap sur la terre la plus proche, car nous sommes bien en dehors de la limite des quatre milles et nous nous affairons sur l'arri√®re √† manoeuvrer des cordages qui d'en haut √† 200 √† l'heure peuvent ma foi fort bien passer pour des filets. Nous n'avons naturellement pas oubli√© de sortir un √©norme pavillon fran√ßais et une serviette qui fait office de pavillon blanc. Apr√®s un premier tour √† moins de 50 m√®tres d'altitude, l'avion ayant repris du champ revient sur nous, plus vite cette fois, et pendant quelques secondes je m'attends √† voir les balles gicler dans l'eau ou sur le pont. Heureusement, rien de f√Ęcheux n'arrive si ce n'est au troisi√®me passage, un feu d'artifice rouge, jaune et vert, l√Ęch√© par un appareil. Nous ne savons pas trop ce que peut signifier un tel signal, mais supposons qu'il doit correspondre √† un code probablement connu des p√™cheurs et indiquer que nous sommes hors de la limite permise aux bateaux de p√™che. Aussi remettant pleins gaz, nous faisons route directement sur la terre, non sans surveiller du coin de l'oeil notre berger qui bient√īt d'ailleurs s'√©loigne lui aussi vers son a√©rodrome.

L'alerte a √©t√© chaude mais tout s'est bien pass√©. Reste √† savoir si nous avons √©t√© signal√©s et si tout √† l'heure une vedette quelconque ne va pas venir voir d'un peu plus pr√®s ce que nous faisons l√†. Aussi, d√®s la disparition de l'avion, nous faisons route au Sud √† toute vitesse... 7 √† 8 noeuds, avec l'intention de dispara√ģtre au plus t√īt dans le crachin qui commence.

Mais il est temps de choisir un point de d√©barquement : √† ce sujet l'oncle Tom m'a r√©p√©t√© au moment du d√©part que nous avions carte blanche pour ¬ę aller o√Ļ nous pourrions et rapporter quand nous pourrions les renseignements qu'il nous serait possible de r√©unir ¬Ľ. Pour des raisons de s√©curit√© il m'avait paru plus prudent de ne pas discuter de notre point de d√©barquement avant le d√©part.

La c√īte Nord devant √™tre particuli√®rement surveill√©e, comme √©tant plus proche de l'Angleterre, il vaut sans doute mieux d√©barquer sur un point quelconque entre le Raz-de-Sein et Lorient par exemple. C'est de l√† que je suis parti un mois plus t√īt et, √† l'√©poque, la c√īte √©tait fort peu surveill√©e.

D√©j√† la nuit pr√©c√©dente, j'avais discut√© de la chose avec Le Corre, qui avait mentionn√© plusieurs endroits et, en particulier, les plages des environs de Guilvinec, son pays natal, qu'il conna√ģt fort bien. Cependant, dans mon ignorance de cette r√©gion que ne peuvent gu√®re combler les cartes marines emprunt√©es au Tissier, je crois plus sage de consulter les trois autres sur le point qui leur para√ģt le plus favorable.

Tous sont d'accord pour reconna√ģtre qu'une petite plage dans l'ouest de Guilvinec √† 1 ou 2 km devrait nous convenir parfaitement : ¬ęVous comprenez, m'expliquent-ils, c'est la plage priv√©e du ch√Ęteau qui appartient √† un Parisien (ce qui, dans la bouche d'un Breton signifie n'importe quel √©tranger √† son village) et comme ils ne sont jamais l√† en √©t√© il y a toute chance pour que la nuit nous y soyons bien tranquilles ¬Ľ. Apr√®s tout, me dis-je cela nous permettra de prendre contact tr√®s rapidement avec les parents de Le Corre ou d'un autre de mes hommes, en toute s√©curit√© et de nous procurer les premiers renseignements indispensables, et j'adopte leur plan.

L'apr√®s-midi nous passons le Raz-de-Sein, tout pr√®s de la c√īte, entra√ģn√©s par un courant terrible et dans une pluie si dense qu'il est impossible que les √©ventuelles vigies allemandes nous aper√ßoivent de terre et vers 22 heures nous approchons de Guilvinec. Comme par un fait expr√®s la pluie a fait place √† un l√©ger crachin, la lune ne se montre pas et le vent √©tant tomb√©, une mer assez calme nous promet de pouvoir accoster la plage sans difficult√©. Cependant, il serait risqu√© de trop s'approcher avec la pinasse et comme il nous faut envisager un d√©part ¬ę en catastrophe ¬Ľ je crois plus sage de donner pour consigne √† Baltas, Guenol√© et Le Goff de rester √† environ 300 m√®tres de la terre, en gardant le moteur au ralenti, pr√™ts √† partir √† la moindre alerte. Le Corre et moi d√©barqueront avec le youyou que nous √©chouerons jusqu'√† notre retour.

C'est ainsi que le soir, à 23 h 30, dans l'obscurité la plus profonde, nous nous dirigeons tous deux vers la plage, non sans avoir donné comme instructions à Le Goff, Baltas et Guénolé d'appareiller immédiatement s'ils entendent des cris ou des coups de feu et de ne pas nous attendre après 4 h 30 du matin, leur présence au petit jour dans un tel endroit, alors que les bateaux de pêche doivent sans doute être rentrés avant la nuit et ne peuvent sortir avant le jour, ne pouvant s'expliquer facilement.

Tout va bien. Bient√īt nous nous √©chouons sans avoir fait le moindre bruit et abandonnons l√† notre canot, comptant sur la mar√©e qui descend pour l'√©chouer compl√®tement, sans avoir besoin de le tirer √† grand bruit sur les galets et nous partons sur la plage, en direction du village. Nous n'avons pas fait 100 m√®tres que nous entendons des voix excit√©es tout pr√®s, accompagn√©es d'un grand bruit de bottes...

Aussit√īt accroupis derri√®re un rocher nous attendons, non sans inqui√©tude, ce qui va se passer. Bient√īt des torches √©lectriques s'allument de tous c√īt√©s en m√™me temps que des cris, indiscutablement en allemand, laissent penser que les occupants sont √† la recherche de quelque chose ou de quelqu'un. Tout cela n'a rien de particuli√®rement rassurant mais il para√ģt improbable que nous ayons √©t√© signal√©s au cours de la journ√©e et encore bien moins que l'on ait su aussi rapidement l'endroit o√Ļ nous avons d√©barqu√©. Il est cependant incontestable que nous sommes tomb√©s dans un beau gu√™pier et pendant un instant j'envisage m√™me de revenir √† la nage vers la pinasse, car il nous est √©videmment impossible de reprendre le youyou, en admettant m√™me qu'il n'ait pas encore √©t√© d√©couvert.

√Ä la r√©flexion cependant la meilleure solution m'appara√ģt √™tre d'essayer quand m√™me d'arriver chez les parents de Le Corre pour nous y renseigner sur ce qui se passe. Mais il serait risqu√© de faire, √† quatre pattes peut-√™tre, 2 kilom√®tres au milieu de ces gens qui m'ont l'air fort excit√©s et qui risquent √† tout instant soit de nous √©clairer de leurs torches √©lectriques, soit de nous entendre. Par contre, en marchant dans l'eau et en n'en sortant gu√®re que la t√™te, il y a bien peu de chance pour que nous soyons d√©couverts, le clapotis in√©vitable se confondant avec le bruit des brisants. Sur le ventre nous parvenons au bord de l'eau et pouvons bient√īt reprendre notre souffle √† 10 m√®tres du bord, dans une position assez humide sans doute, mais qui a l'avantage de nous fournir une incontestable s√©curit√©. Tout doucement nous nous dirigeons vers l'extr√©mit√© de la plage, bord√©e d'un petit mur en esp√©rant bien, une fois franchi cet obstacle, √™tre √† l'abri de toute surprise d√©sagr√©able.

Tout d'un coup Le Corre m'attrape par le bras et me dit dans un souffle : ¬ę Il y en a un l√† ¬Ľ... M'√©carquillant les yeux dans l'obscurit√©, je ne distingue rien tout d'abord, mais puis entendre le bruit d'une respiration pr√©cipit√©e. Bient√īt pourtant j'aper√ßois un homme, √† quelques m√®tres de nous, lui aussi √† moiti√© dans l'eau et qui cherche √† se dissimuler derri√®re un rocher. Puisqu'il se cache c'est donc lui et pas nous que recherchent les Allemands et je suis d√©j√† √† moiti√© rassur√©. C'est sans doute un prisonnier √©vad√© ou quelque Fran√ßais que, pour une raison ou une autre on cherche √† arr√™ter. Il s'en faut alors d'un cheveu que je m'approche de lui et lui dise : ¬ęViens, nous t'emmenons ¬Ľ. Il serait si facile de le ramener en Angleterre ! Mais le premier but de notre mission n'est pas de faire √©vader des gens et notre bateau n'est pas un asile de nuit. Et puis, il n'est pas certain qu'il puisse nous fournir les renseignements que nous sommes venus chercher. Tout ceci bien pes√©, je d√©cide de le laisser l√† bien qu'il nous ait certainement vus et entendus, mais il doit avoir aussi peur que nous et nous continuons vers le village o√Ļ nous arrivons enfin, une heure apr√®s.Me tenant par la main et de l'autre portant ses sabots, Le Corre me m√®ne devant chez lui. Une seule fois nous devons, en nous applatissant dans une encoignure, laisser passer un Allemand que le bruit de ses bottes nous a annonc√© √† l'avance. Il nous faut longtemps gratter aux volets du rez-de-chauss√©e pour obtenir qu'on nous ouvre et lorsque enfin des volets s'entrebaillent au premier √©tage, c'est une voix apeur√©e qui demande ce que nous voulons. Raymond aussit√īt reconnu, la porte nous est ouverte toute grande non sans recommandation de silence. La Kommandantur est, en effet, tr√®s proche et on est √† la merci d'un Allemand attard√© comme celui de tout √† l'heure. Toutes portes ferm√©es et les rideaux bien tir√©s, nous devons expliquer, souvent interrompus par leurs exclamations, √† M. et Mme Le Corre, les raisons de notre pr√©sence.

Tout d'abord - c'est ce qui me tracasse le plus - je veux tirer au clair ce qui se passe sur la plage. Nous sommes vraiment bien tomb√©s : le ¬ę ch√Ęteau du Parisien ¬Ľ qui n'est du reste qu'une villa, est enti√®rement occup√© par les Allemands qui y ont log√© un √©tat-major. Nous aurions vraiment pu mieux choisir que leur propre jardin comme lieu de d√©barquement ! Quant √† la corrida dont nous avions √©t√© les t√©moins, elle √©tait due √† une grande ¬ę saoulographie ¬Ľ √† laquelle se sont livr√©s ces messieurs et qui, bien entendu, a fini par une bagarre. Nous comprenons alors, Le Corre et moi, avec un petit frisson dans le dos, que l'individu qui se cachait devait √™tre un des leurs. Il est bien √©vident que si je lui avais propos√© un embarquement, l'accord se serait vite fait entre lui et ses compatriotes et nous aurions √©t√© dans de beaux draps...

Après deux heures bien employées, puisque j'ai pu recueillir toutes sortes de renseignements sur les laissez-passer, les possibilités de circulation, l'état d'esprit du village et des villages voisins et, chose très appréciable, une collection complète des journaux locaux depuis l'occupation contenant entre autres choses tous les avis de la Kommandantur, il est temps de songer au départ.

Entre temps nous nous sommes chang√©s et je me trouve affubl√© d'un pantalon de toile rousse et d'une blouse bleue, tandis que mes souliers ont √©t√© remplac√©s par une paire de gros sabots. Mais la question se pose de savoir s'il est prudent de retourner prendre notre embarcation l√† o√Ļ nous l'avons laiss√©e. Les parents de Le Corre nous supplient de n'en rien faire et ce n'est pas sans discussion que je parviens √† les convaincre que, d√©guis√© comme je le suis, il n'y a pas grand danger √† m'en aller me promener sur la plage. Une fois rep√©r√© le youyou, je verrai bien si, aux premi√®res lueurs de l'aube, il a l'air de susciter l'int√©r√™t de ces messieurs. De toutes fa√ßons, si nous ne le reprenons pas imm√©diatement, il sera in√©vitablement trouv√© au grand jour et ils ne pourront ne pas voir la plaque - je viens d'y songer avec angoisse - que le constructeur anglais avait fi√®rement fix√©e sur l'arri√®re avec le nom de son chantier quelque part en Cornouailles. √Ä la suite d'une telle d√©couverte, une enqu√™te sera imm√©diatement faite dans le pays, avec perquisition √† la cl√©, et Dieu sait quelles en seront les cons√©quences pour les habitants. Apr√®s tout, cela ne m'engage √† rien de m'en aller, un panier √† la main, faire un tour sur la plage. Il est cependant inutile, et plus prudent afin de ne pas attirer l'attention d'y aller √† deux. Le Corre m'accompagnera donc jusqu'aux limites de la propri√©t√© et y attendra cinq minutes. S'il ne me voit pas revenir et n'entend rien de suspect, il rentrera chez lui et par voie de terre, me retrouvera ce soir √† 10 heures √† Beg-Meil, chez mon ami Gauchard d'o√Ļ je suis parti un mois plus t√īt. Mes adieux sont bient√īt faits et laissant l√† le costume tremp√© avec lequel j'√©tais arriv√© - Mme Le Corre m'a √©crit en 1947 qu'il √©tait toujours √† ma disposition - je m'en vais, suivi √† quelques m√®tres de Raymond.

Il ne fait pas encore jour mais M. Le Corre m'a dit que les Allemands tol√®rent parfaitement que les p√™cheurs circulent aux environs du port √† partir de 4 h 30 du matin. Effectivement, nous entendons plusieurs fois des bruits de sabots, nous indiquant que nous ne sommes pas les seuls dehors √† cette heure. En arrivant sur la plage o√Ļ maintenant tout est calme, j'ai bient√īt fait de rep√©rer l'embarcation qui, si elle se trouve plus loin de la mer que tout √† l'heure, la mar√©e ayant consid√©rablement baiss√©, semble ne pas avoir √©t√© d√©rang√©e. En haut de la plage cependant je puis distinguer √† travers la brume matinale une sentinelle qui semble faire les cent pas √† l'entr√©e proprement dite du jardin. Sans chercher √† me cacher le moins du monde, j'empoigne la drosse du youyou et √† grand bruit le remorque sur les galets vers le bord de l'eau. Cinq minutes apr√®s je me retrouve √† bord, tout heureux d'en √™tre quitte pour cette fois. Il est grand temps que je rentre car mes trois lascars qui voyaient le jour se lever, commen√ßaient √† s'inqui√©ter s√©rieusement et s'√©taient donn√© un dernier quart d'heure de gr√Ęce avant de remettre le cap sur l'Angleterre.

√Ä petite vitesse pour ne pas √©veiller trop d'√©chos, nous nous √©cartons cap au large, ne sachant comment tuer le temps d'ici le rendez-vous de ce soir. Apr√®s deux heures de sommeil, je me retrouve sur le pont, appel√© par l'√©quipage, qui me dit apercevoir de nombreux bateaux de p√™che en train de sortir des ports de la c√īte. Je sais d√©j√† qu'il n'y a pas grand danger √† en accoster quelques-uns car il est certain que nous ne serons pas vendus par ces braves gens ; au reste, mes hommes les connaissent tous et ont parmi eux de nombreux parents. Effectivement, l'accueil que l'on nous fait √† bord du premier ne nous d√©√ßoit pas. Nous sommes admirablement re√ßus par ces hommes qui, s'ils se doutent imm√©diatement de ce que nous faisons sur la c√īte, me font comprendre tr√®s vite qu'il n'y a pas d'indiscr√©tion √† craindre de leur part. Nous √©changeons quelques litres d'essence contre du poisson et causons un moment. Ils attirent mon attention sur la dangereuse incongruit√© que nous commettons en nous promenant dans cette pinasse √† moteur, qui n'est m√™me pas gr√©√©e pour marcher √† la voile. En effet, il y a d√©j√† longtemps que les p√™cheurs ne touchent plus d'essence, et les bateaux ne circulent plus qu'√† la voile. J'en prends bonne note pour un prochain voyage. Leur remarque est d'autant plus pertinente qu'ind√©pendamment des 300 litres d'essence que nous avons dans notre r√©servoir, il y en a encore plusieurs centaines de litres sur le pont, dans des f√Ľts qui forment une v√©ritable ceinture plus haute que les rembardes et par cons√©quent visible de tr√®s loin.

Il fait si beau, la brume du matin s'est lev√©e, que je me sens plein d'audace et pense pouvoir pr√©venir Gauchard du rendez-vous que j'ai chez lui ce soir. Nous nous dirigeons donc vers la baie et nous amarrons bient√īt au corps mort que j'avais largu√© le 24 juin lorsque, m'enfuyant de France - apr√®s avoir quitt√© un camp de prisonniers - j'avais ¬ę emprunt√© ¬Ľ √† ce m√™me endroit un fier vaisseau de 4,50 m√®tres l'Albatros. Il y a des boches partout sur la plage ; certains en train de se baigner, d'autres jouant au ballon et quelques-uns enfin en train de tripoter le moteur d'une petite vedette de plaisance amarr√©e √† la cale qui se trouve au milieu de la plage. Seul un Fran√ßais r√©pare ses filets sur un bateau juste √† c√īt√© de nous. Je crois bon de l'interpeller avant d'aller √† terre.

- Il para√ģt qu'un bateau a √©t√© vol√© ici le mois dernier ?

- Eh oui, me répondit-il avec un bon accent breton, c'est celui de Caradec le boulanger.

- Sait-on qui a fait le coup ?

- Ce sont des jeunes bien s√Ľr, ils auront voulu partir en Angleterre avec, mais bien s√Ľr aussi ils n'auront pas pu arriver, c'√©tait trop petit comme bateau.

- Personne ne sait qui c'est et s'ils étaient plusieurs ?

Là-dessus mon pêcheur prend un air fin pour me répondre :

- Il y en a bien dans le pays qui ont l'air de savoir, et puis on a trouvé ses souliers sur la plage ; il y en a qui disent que c'est le fils d'un amiral.

Si je suis sid√©r√© que les Sherlock Holmes du village aient pu, √† l'aide de mes souliers - de gros godillots clout√©s - d√©couvrir, m√™me partiellement, mon identit√©, il est cependant √©vident que tout le monde me croyant mort, je risque peu d'avoir des ennuis de ce c√īt√©-l√†. Au reste, je n'avais fait au mois de juin que passer quelques heures √† Beg-Meil (1).

roannez-ar-peochMais il est temps d'aller √† terre. Reprenant le youyou, auquel, dans la matin√©e, nous avions enlev√© la marque de fabrique indiscr√®te, je m'en vais seul m'√©chouer sur la cale de halage. Au moment o√Ļ je mets pied √† terre, personne n'a l'air de faire attention √† moi et pendant un instant, mes avirons sur l'√©paule, je regarde ¬ę ces messieurs ¬Ľ d√©monter le moteur de leur vedette. Ils n'ont pas d'outils et me demandent en tr√®s mauvais fran√ßais et par gestes si, par hasard, j'aurais une cl√© anglaise. Il m'est facile de me faire des amis et, revenant √† bord, je ram√®ne bient√īt l'objet demand√©. Sans m'attarder davantage, je m'en vais lentement - mes sabots me g√™nent horriblement - vers la villa de mon ami, √† quelques centaines de m√®tres de l√†.

C'est son fils, un gar√ßon d'une douzaine d'ann√©es, qui m'ouvre la porte et, en me reconnaissant, a peine √† √©touffer un cri de surprise. Mme Gauchard m'apprend que son mari est parti quelques jours plus t√īt pour Paris, au volant de la voiture que je m'√©tais appropri√©e √† Brest et que j'avais laiss√©e chez lui. Malheureusement, me dit-elle, il ne sera pas possible pour Le Corre d'√™tre ici ce soir, √† moins qu'il n'arrive √† faire de l'auto-stop et comme il n'y a gu√®re que les Alle-mands pour rouler, ce serait un peu risqu√© ! En effet, le bac sur l'Odet qu'il lui faudrait emprunter pour venir directement √† pieds ne fonctionne pas et il va √™tre oblig√© de passer par Quimper.

L'affaire se complique : de deux choses l'une, ou bien se rendant compte qu'il ne peut √™tre l√† √† l'heure fix√©e il rentrera tout simplement chez lui, ou bien il essayera par toutes sortes de moyens d'arriver √† Beg-Meil esp√©rant que je l'attendrai quelque temps. Malheureusement je ne puis prolonger notre s√©jour sur la c√īte car nous sommes √† la merci d'un bavardage de bistro de la part d'un des p√™cheurs que nous avons rencontr√©s ce matin, ou tout simplement de la curiosit√© un peu pouss√©e d'un baigneur allemand qui chercherait √† monter √† bord. √Ä tout hasard, je pr√©viens Mme Gauchard que je retourne aujourd'hui m√™me √† Guilvinec. Si Raymond arrive, qu'il ne s'inqui√®te pas et rentre chez lui quand il voudra. Je le reprendrai √† mon prochain voyage, peut-√™tre dans une quinzaine de jours.

Apr√®s voir r√©cup√©r√© ma cl√© anglaise, accompagn√© de nombreux ¬ę danke sch√∂n ¬Ľ, nous remettons cap au large et vers 19 heures, au coucher du soleil, entrons bravement dans le port de Guilvinec, en m√™me temps que tous les autres bateaux qui, suivant les ordres de la Kommandantur, doivent √™tre au port pour la nuit. Par s√©curit√©, nous nous amarrons √† un voilier lui-m√™me mouill√© pr√®s de l'entr√©e, afin de nous tenir pr√®s du quai et d'√™tre √† m√™me de partir avec le minimum de manoeuvres.

Apr√®s un l√©ger d√ģner, vers 20 heures, je m'en vais √† terre, escort√© de Baltas et Gu√©nol√©, laissant Le Goff seul √† bord avec pour consignes : ¬ę ne pas quitter le bateau, ne pas s'endormir, et si nous ne sommes pas de retour au petit jour, se d√©brouiller pour rentrer seul √† Falmouth ¬Ľ.

Sauf p√©pin m√©canique, je le sais parfaitement capable de retrouver la c√īte anglaise, sinon √† Falmouth, au moins dans les environs imm√©diats.

Nous avons encore une heure avant le couvre-feu et la mettons √† profit pour visiter les deux ou trois bistros - je crains, en effet, que Le Corre ne soit en train d'y raconter ses hauts faits √† des ¬ę admirateurs ¬Ľ - et, finalement, arrivons chez ses parents. Ceux-ci, qui paraissent catastroph√©s, ne l'ont pas revu depuis le matin. Autant qu'on le sache, aucune arrestation n'a eu lieu dans les environs ; il semble donc que mon brave Raymond est en route pour Beg-Meil, √† pied, √† cheval ou en voiture.

Dans nos pérégrinations à travers le village, nous avons rencontré un mécanicien de moteurs marins, M. Frelhaud, qui m'avoue tout de suite ses convictions d'extrême-gauche, mais, un an avant les Russes, veut nous aider et se met à notre entière disposition. Je le charge donc d'un message pour Raymond et m'apprête à regagner le bord (2).

L'heure du couvre-feu est largement pass√©e et c'est encore une fois en rasant les murs que je traverse Guilvinec, escort√© de mes deux acolytes et de Frelhaud qui veut √† toute force v√©rifier le moteur pour √™tre s√Ľr que nous n'aurons pas d'histoire. Nous reprenons le youyou le long du quai et traversons le port en direction de l'endroit o√Ļ nous avons laiss√© Le Goff. Tout doucement, car il s'agit de ne pas √©veiller l'attention de la sentinelle sur la jet√©e, nous arrivons pr√®s de l'entr√©e du port. J'ai alors un moment de v√©ritable panique - il n'y a plus trace de notre bateau ni de son gardien, et aussi loin qu'on puisse voir dans cette obscurit√© aucune silhouette ne nous rappelle celle qui nous est famili√®re.

Le Goff n'est pourtant pas reparti tout seul en mangeant sa consigne. D'ailleurs dans le calme de ce soir le moteur aurait ameut√© tout le village. Il n'y a pas de raison pour qu'il ait d√©riv√© dehors puisqu'il n'y a pas eu de vent et que le courant n'est gu√®re sensible. Autant qu'on puisse s'en rendre compte il n'a pas coul√© non plus. Vraiment je n'y comprends plus rien mais d√©cide avant d'abandonner la partie et retourner √† terre, de passer en revue les bateaux pour essayer de d√©couvrir le n√ītre, si par hasard il avait chang√© de place, et d'en profiter pour √©ventuellement en chiper un autre. Au bout d'une demi-heure de recherches, quasiment √† t√Ętons, il me semble tout √† coup voir se d√©couper sur le ciel, pr√®s de la jet√©e, la silhouette de notre b√Ętiment qui cependant me para√ģt curieusement d√©form√©e. Le m√Ęt et le tuyau d'√©chappement en forme de chemin√©e semblent raccourcis, tandis qu'au contraire le bateau me para√ģt √©tonnamment haut. Nous avons bient√īt en nous rapprochant l'explication de ce myst√®re. En effet, nous en sommes encore √† 10 m√®tres qu'√† grand bruit, c'est du moins ce qu'il nous semble, dans ces circonstances, le youyou s'√©choue et nous nous apercevons avec consternation que la pinasse est enti√®rement hors de l'eau, aussi proprement √©chou√©e que faire se peut et qu'il est possible d'en faire le tour √† pieds secs.

douarnenez-aout-40Apr√®s une gymnastique compliqu√©e, je me trouve sur le pont, inclin√© de plus de 45¬į et, √† quatre pattes, p√©n√®tre dans la cabine arri√®re. S'il y a un d√©sordre formidable d√Ľ √† l'inclinaison, je ne vois pas trace d'avarie. Arm√©s d'une lampe √©lectrique, nous inspectons le compartiment du moteur o√Ļ il y a pas mal d'eau, mais le seul fait qu'elle est encore √† l'int√©rieur prouve qu'il n'y a pas de trou dans la coque. Un bidon de 50 litres d'huile s'est renvers√© et a fait un beau g√Ęchis, mais ce n'est qu'un petit malheur. Dans la cale, devant, il est presque impossible de p√©n√©trer ; toutes les provisions r√©colt√©es sur le Pr√©sident Tissier nagent au milieu de flots de vin rouge, la barrique mal bouch√©e s'√©tant vid√©e parmi les nouilles, le th√©, etc. Mais toujours pas trace de Le Goff. Dans le poste d'√©quipage, √† l'extr√™me avant, m√™me tableau, m√™me d√©sordre. Je m'appr√™te √† en ressortir, maudissant le gardien qui m'a tout l'air d'avoir disparu, lorsque je le d√©couvre sur une couchette, recouvert d'un tas d'affaires qui lui sont tomb√©es dessus, et dormant √† poings ferm√©s. Une lampe √† p√©trole s'est m√™me renvers√©e sur sa couchette sans le r√©veiller. Bien s√Ľr nous sommes tous tr√®s fatigu√©s, mais puisqu'il s'est √©tendu il avait l'intention, malgr√© mes ordres, de se reposer. Et puis, je soup√ßonne ce sommeil si profond de n'√™tre pas d√Ľ seulement √† la fatigue, mais aussi √† une visite au f√Ľt de vin rouge qui √©tait, j'en suis certain, fort bien bouch√© lorsque nous sommes partis √† terre.

De toutes fa√ßons ce n'est pas le moment de demander des explications et nous tenons un conseil de guerre dans la cabine arri√®re pour prendre une d√©cision qui s'impose : la mar√©e √©tait haute un peu avant 11 heures du soir, √† premi√®re vue le bateau s'est √©chou√© √† l'√©tale de haute mer et ne flottera donc pas avant 10 heures demain matin. Mais, il va faire jour d√®s 5 heures et comment diable ne pas attirer l'attention jusqu'√† ce que la mer soit assez haute pour nous permettre de sortir. Comble de malheur, m'apprend Frelhaud, les p√™cheurs ne sortant pas le samedi pour je ne sais quelle raison, syndicale ou autre, il va y avoir un tas de fl√Ęneurs et notre appareillage ne manquera pas d'attirer l'attention. Il ne reste qu'une chose √† faire, c'est de miser sur la discr√©tion, ou au moins sur le patriotisme des habitants, en m√™me temps que sur la b√™tise des boches. Apr√®s tout, ce ne sont que des soldats et tout ce qui concerne la navigation ne doit pas leur √™tre tr√®s familier.

Heureusement, nous avons dans la cale un certain nombre de brosses, et Frelhaud me donne l'id√©e de ¬ę r√©parer notre h√©lice ¬Ľ. Tout ceci pour nous donner une contenance et avoir l'air de nous √™tre mis au sec expr√®s pour nettoyer la coque et faire des r√©parations bien que cela ne puisse tromper que des soldats, car un marin n'aurait jamais choisi un endroit aussi rocailleux pour √©chouer un bateau, alors qu'√† quelques m√®tres se trouve une cale faite expr√®s.

Mais comment s'expliquer que le bateau, qui √©tait pourtant soigneusement amarr√©, ait ainsi d√©riv√© √† travers le port ? √Ä cela il m'est impossible de r√©pondre encore maintenant. Amarrage mal fait ? Malveillance d'un autre p√™cheur ? je ne sais. Il est en tous cas certain que j'aurais d√Ľ v√©rifier moi-m√™me la mani√®re dont √©tait tourn√©e notre amarre, car cette n√©gligence risque fort de nous attirer ¬ę des ennuis ¬Ľ.

D√®s le lever du jour, la sentinelle sur la jet√©e nous aper√ßoit, nous affairant avec brosses et seaux autour de la coque, pendant que l'un d'entre nous tape √† coups redoubl√©s sur un mauvais ciseau aux environs de l'h√©lice. Mais tout ceci n'est que du th√©√Ętre et je me demande jusqu'√† quand cela prendra, car le bateau est en parfait √©tat ayant d√©j√† subi la m√™me op√©ration trois jours plus t√īt en Angleterre. Quoiqu'il en soit, la sentinelle, tr√®s heureuse de cette distraction, descend sur les rochers et vient contempler notre travail, sans manifester le moindre √©tonnement. S'approchant de notre arri√®re, le boche essaye sa force √† faire tourner l'h√©lice, sans remarquer que sur le tableau, au-dessus de sa t√™te ne figurent aucun des num√©ros ou noms r√©glementaires pour tous les bateaux de p√™che. Satisfait sans doute de son inspection et apr√®s toutes sortes de sourires et de mots allemands que nous croyons √™tre bienveillants, le soldat repart prendre sa faction, √† notre plus grand soulagement. Ni les bidons d'essence, ni l'absence d'engins de p√™che, rien ne lui a paru suspect et s'il est vrai qu'il y a un Bon Dieu pour les ivrognes, il est certain que Le Goff qui, apr√®s tout est √† l'origine de tout cela, l'a s√©rieusement mis √† contribution.

Vers 7 heures cependant, ce que je craignais se produit : les p√™cheurs, qui sont r√©unis en groupes sur le quai, commencent √† s'approcher et il est visible que nous faisons le sujet de leurs conversations. Jusqu'√† pr√©sent, ceux qui nous avaient vus ont d√Ľ √™tre assez discrets car beaucoup, parmi les nouveaux venus, ont l'air tr√®s surpris de nous voir l√†. Cependant nous avons encore un sursis, personne ne cherchant √† engager la conversation avec nous ; tout au plus quelques signes amicaux sont-ils faits √† mes hommes par des amis ou des parents qui les contemplent du haut du quai. Mais combien de temps tout cela va-t-il durer ? La mar√©e monte - trop lentement √† notre gr√© - l'eau est encore loin de l√©cher la coque et je pr√©vois d√©j√† que le bateau qui a d√Ľ s'√©chouer √† l'√©tale de haute mer, ne flottera que quelques instants.

Vers 8 heures arrive un homme en uniforme, poussant une bicyclette, qui se joint au groupe de p√™cheurs et semble nous examiner avec beaucoup d'attention. Au bout d'un moment, reconnaissant Gu√©nol√© qui, lui aussi, est un enfant du pays, il l'interpelle et lui demande de venir lui parler sur le quai. Il me faut √† tout prix √©viter √ßa ; ce type para√ģt √™tre un ¬ę officiel ¬Ľ d'une esp√®ce quelconque et si je laisse un de mes hommes aller le trouver, nous risquons de nous embarquer dans une sale histoire. C'est moi qui suis responsable et si nous devons nous faire arr√™ter il est pr√©f√©rable, d√®s le d√©but, que j'affirme mon autorit√©. Aussi, disant √† Gu√©nol√© de rester tranquille, je monte sur le quai pour √©viter d'avoir √† hurler les questions et les r√©ponses, et m'approchant de l'homme en qui je reconnais un gendarme maritime, lui demande ce qu'il veut, devinant d√©j√† de quoi il retourne :

- Qu'est-ce que vous faites-là avec ce bateau ?

- Vous voyez bien, nous nettoyons la coque et réparons notre presse-étoupe qui fuit.

- D'o√Ļ venez-vous ?

- De Douarnenez simplement, pourquoi ?

- Comment se fait-il que le nom et le numéro ne soient pas inscrits sur la coque ? Avez-vous des papiers ?

Cette fois-ci çà y est, nous sommes au pied du mur et il va falloir sauter. Cependant, il importe avant tout de gagner du temps et je lui demande pour le compte de qui il travaille : les occupants ou l'administration maritime ?

- Pour l'administrateur, bien s√Ľr.

- Dans ce cas, allons le voir, il vous expliquera tout.

Je ne fais pas cette réponse au hasard, parce que je ne sais plus lequel de mes quatre lascars m'a parlé de l'administrateur M. Québriac, en m'en disant grand bien. Il a même été pendant un temps mobilisé comme officier de réserve à Quiberon à l'organisation des convois maritimes ; il était donc sous les ordres de mon père. Je pense par là réussir à trouver un joint pour arranger les choses. En tout cas c'est notre seule chance.

Autour de nous les conversations se sont tues et le gendarme qui n'a d√©cid√©ment pas l'air commode, empoignant d'une main sa bicyclette et de l'autre mon bras, m'emm√®ne vers l'immeuble de l'administration maritime de l'autre c√īt√© du port.

Nous sommes bien vite arriv√©s, et me tenant solidement par le bras, le gendarme s'engouffre avec moi dans le vestibule. Il est si gonfl√© de son importance qu'il ne r√©pond m√™me pas aux questions que lui pose une t√™te curieuse qui appara√ģt √† l'entr√©e d'un bureau, et nous allons directement au premier √©tage chez M. Qu√©briac. J'ai eu le temps de r√©fl√©chir en montant l'escalier, sur l'avantage qu'il y aurait √† ce que notre histoire fut pr√©sent√©e par ¬ęmoi-m√™me ¬Ľ, comme dirait Sacha Guitry, et hors de la pr√©sence de mon cerb√®re.

Aussi, le bluffant carr√©ment, j'ouvre la porte du bureau, sans m√™me frapper, en disant au gendarme : ¬ę Attendez-moi dans le couloir, j'ai un mot √† dire √† l'administrateur ¬Ľ. Sur quoi, je lui referme la porte au nez.

M. Québriac, assis à son bureau, gribouille quelque chose et, pensant sans doute que c'est un employé quelconque qui vient d'entrer, ne lève tout d'abord pas les yeux de son travail. Au bout d'un instant, surpris par mon silence, il me regarde avec un certain étonnement et me demande ce que je veux.

- Rien du tout, c'est votre gendarme qui m'a amené là.

- Mais pourquoi, qu'avez-vous fait ?

- Rien de particulier, mais je n'ai pas les papiers pour le bateau que vous pouvez apercevoir par la fenêtre échoué là-bas.

- Mais il est √† vous ce bateau ? D'o√Ļ venez-vous ? qu'est-ce que c'est que cette histoire ?

Et je vois mon interlocuteur commencer à s'impatienter de ce qu'on lui fasse perdre son temps pour ce qui n'est, pense-t-il, qu'une contravention sans intérêt.

- Oh, c'est tout simple, nous arrivons d'Angleterre et nous y retournons tout à l'heure. Nous n'avons pas eu le temps de nous munir de tous les papiers et laissez-passer de la Kommandantur.
√Ä ces mots, l'administrateur se dresse derni√®re sa table et me montre l'image de la plus parfaite stup√©faction. Peut-√™tre apr√®s tout y a-t-il de quoi ! Apr√®s m'avoir fait r√©p√©ter ma d√©claration, et ce faisant je ne me sens pas tr√®s confortable, sa figure s'√©claire et il semble manifester une grande joie. ¬ę Enfin ! ¬Ľ s'√©crie-t-il, et il commente cette exclamation sibylline en m'expliquant qu'il √©tait convaincu de pouvoir un jour prendre contact avec ¬ę l'autre c√īt√© ¬Ľ et qu'il est heureux que cette occasion soit enfin arriv√©e... ouf !

J'ose √† peine croire en ma chance, mais il faut en profiter sans attendre et mes premi√®res paroles sont pour demander √† M. Qu√©briac de renvoyer son gendarme qui attend dehors et qui risque de r√©aliser √† la longue que je me suis moqu√© de lui. Entr'ouvrant la porte, l'administrateur donne aussit√īt les ordres n√©cessaires en priant son gendarme de laisser tomber compl√®tement l'affaire qu'il prend en main lui-m√™me. Puis revenant s'asseoir √† sa table il m'offre une cigarette, se met √† mon enti√®re disposition pour tous les renseignements que je pourrais lui demander. Tout d'abord je me pr√©sente - et je crois me rappeler que je lui fis √† cette occasion un gros mensonge en me pr√©tendant officier de marine, mais je pensais que ce pourrait √™tre un moyen de me faire consid√©rer comme un coll√®gue - et pour lui permettre de m'identifier tout √† fait, lui parle de mon p√®re qu'il a eu plusieurs fois l'occasion de rencontrer. Un certain climat de confiance ainsi cr√©√©, je lui explique rapidement nos aventures et lui fais part de mon inqui√©tude √† l'id√©e que la moiti√© de la population sait d√©j√† ce que nous faisons ici et qu'il suffit d'un mot pour que les Allemands soient au courant. Cependant, un coup d'oeil par la fen√™tre me rassure, car la pi√®ce de th√©√Ętre a l'air de se d√©rouler normalement et mes hommes s'affairent toujours autour du bord que la mer va bient√īt atteindre.

Je passe ainsi plus de deux heures dans son bureau, cependant qu'il me donne un aperçu sur la mentalité des Bretons de sa région et de précieux renseignements sur les troupes qui y tiennent garnison. Les boches ont souvent recours à lui pour communiquer des arrêtés de Kommandantur et, d'une manière plus générale, pour faire fonction d'officier de liaison. Il est ainsi au courant de beaucoup de choses et je ne pouvais trouver de meilleure source de renseignements.

D'autre part, ses fonctions officielles l'amènent souvent à se rendre à Quimper, Rennes ou Lorient et il peut me documenter très exactement sur les règlements boches concernant la navigation et sur les possibilités de débarquement dans ces différents ports.

Enfin, pour √©viter qu'une m√©saventure semblable √† celle de ce matin ne nous advienne √† nouveau, il me donne un stock de r√īles d'√©quipages et de cong√©s en douane d√©j√† d√Ľment timbr√©s et sign√©s qu'il ne nous restera plus qu'√† remplir au fur et √† mesure de nos besoins. C'est avec ces papiers que plusieurs bateaux ont circul√© comme nous au cours des mois suivants. Le temps passe ainsi tr√®s vite et vers 9 h 45 je pense qu'il faut regagner le bord : le bateau commence √† se redresser et il ne s'agit pas de laisser passer les quelques minutes pendant lesquelles il pourra flotter, un nouveau retard d'une mar√©e pouvant cette fois-ci √™tre fatal.

Cependant, avant de quitter Qu√©briac, je lui parle de Le Corre en lui demandant de t√Ęcher de le trouver. Il me rassure aussit√īt me promettant de faire son possible et √©ventuellement de l'obliger √† rester chez lui pour √©viter qu'il ne parle, jusqu'√† ce que je revienne le chercher lors d'un prochain voyage.

De retour √† bord, o√Ļ je suis accueilli avec un soupir de soulagement par mes trois hommes qui se demandaient ce que j'√©tais devenu, nous mettons le moteur en route pour pouvoir, √† l'aide de la pompe, √©vacuer l'eau, l'huile, le pinard et les nouilles qui sont dans les fonds, et √† 10 h 30 comme pr√©vu, le bateau ainsi all√©g√© flotte enfin, et sans demander notre reste, nous sortons, accompagn√©s par quelques signes amicaux de nombreux spectateurs, en particulier de Qu√©briac qui, de la fen√™tre de son bureau, me fait de grands gestes.

La sentinelle de son c√īt√© semble trouver tout naturel ce d√©part, probablement enchant√© dans sa bienveillante √Ęme de boche de constater que nos r√©parations ont si bien r√©ussi.

Le soir, alors que nous doublons Ouessant, je suis r√©veill√© par un silence soudain d√Ľ √† une panne de moteur qui nous cause, pendant quelques instants, une l√©gitime inqui√©tude. Il se r√©v√®le bient√īt que le d√©montage de la tuyauterie d'essence est absolument n√©cessaire et au bout d'une heure nous pouvons repartir pour √™tre au jour en vue des c√ītes anglaises.

Une derni√®re √©motion nous attend √† l'arriv√©e : n'ayant pas r√©pondu, et pour cause, aux signaux d'un s√©maphore √† l'entr√©e de la baie de Falmouth, un coup de feu de petit calibre est tir√© sur notre avant pour nous intimer l'ordre de nous arr√™ter selon toutes les r√®gles de la guerre de course. Bient√īt arraisonn√©s et d√Ľment reconnus, on nous laisse passer, cependant que Mills est averti, par t√©l√©phone, de notre prochaine arriv√©e. De loin, nous pouvons voir - non sans √©motion - sa petite silhouette s'agiter sur le quai et bient√īt n'y tenant plus il se pr√©cipite dans une embarcation √† notre rencontre. Le brave homme est extraordinairement √©mu...

Après un coup de téléphone à Londres, au cours duquel il est difficile de nous faire comprendre tant l'oncle Tom à l'autre bout du fil semble excité, je préviens Mills que ce serait folie de retourner en France sur cette barrique d'essence ambulante, qui à priori est suspecte puisqu'il n'y a plus de combustible pour les pêcheurs français.

Nous n'avons eu affaire ces jours derniers qu'√† des imb√©ciles de la Wehrmacht mais il est √† pr√©voir que les c√ītes seront bient√īt gard√©es par des gens de la ¬ę Kriegsmarine ¬Ľ, plus familiers avec ces questions-l√†. Mills m'apprend alors que le bateau des p√™cheurs de l'√ģle de Sein, le Rouanez ar Peoc'h, que j'avais failli prendre huit jours plus t√īt, est encore l√† et qu'il y aurait sans doute moyen de le louer √† un prix modique. Ceci aurait l'avantage de nous permettre de circuler √† la voile en vue des c√ītes, ce qui n'emp√™cherait naturellement pas d'utiliser de temps √† autre le moteur auxiliaire assez puissant dont il est muni. Il me promet d'√©tudier la chose de pr√®s et s'engage √† me t√©l√©phoner √† Londres dans les jours suivants.

Ce même soir, avant de me coucher, il me reste encore une chose à faire à laquelle je tiens beaucoup : prendre un bain ! Et, disparaissant dans une baignoire à 21 h 30, je suis tout étonné de m'y réveiller à 4 heures du matin au bruit fait par le veilleur de nuit inquiet de voir la pièce occupée depuis si longtemps. Ce serait quand même bête d'attraper une pneumonie de cette manière !

Apr√®s une fin de nuit plus s√®che dans mon lit, je prends vers 7 heures le premier train pour Londres o√Ļ m'accueillent dans la soir√©e le chef et l'oncle Tom, ce dernier pr√™t √† pavoiser. Les renseignements rapport√©s ne sont √©videmment pas tr√®s int√©ressants, mais permettent tout de m√™me de se faire une id√©e des conditions de vie et surtout de circulation en Bretagne. En outre, le cadeau de Quebriac est inappr√©ciable. Pendant que l'on d√©pouille les journaux, dont chaque article est minutieusement √©tudi√©, je m'attelle √† la r√©daction d'un rapport circonstanci√© de notre √©quip√©e.
Avant de commencer toutefois, le lendemain de mon arriv√©e √† Londres, je suis re√ßu par le g√©n√©ral de Gaulle qui est vivement int√©ress√© par tout ce que je puis lui raconter en quelques minutes. M√™me accueil chez Muselier qui me serre sur son coeur et m'interdit formellement de faire un second voyage, interdiction que je ne prends pas au tragique. Son chef d'√©tat-major, le commandant Moullec, que l'on conna√ģt √† Londres sous le nom de Moret, essaye de me persuader d'aller voir un certain ¬ę capitaine Passy ¬Ľ, qui vient d'√™tre nomm√© chef du 2e bureau du g√©n√©ral de Gaulle, le futur B.C.R.A. Mais j'ai d√©j√† eu le temps de m'apercevoir que tous ces bureaux en pleine organisation dans l'immeuble de Carlton's Garden sont encore dans une aimable pagaille, sympathique d'ailleurs car la plus franche amiti√© semble r√©gner (cela ne durera malheureusement pas longtemps), et si je tiens √† ma peau, il ne me para√ģt pas essentiel d'aller raconter mon boniment √† des gens que je ne connais pas et qui risquent, en parlant trop, de me ¬ę br√Ľler ¬Ľ en France.

Pourtant le deuxi√®me ou le troisi√®me jour, alors que je n'ai pas encore termin√© de dicter mon rapport, que je dois encore - apr√®s traduction - contr√īler une derni√®re fois, le commandant Moret me t√©l√©phone et insiste de fa√ßon pressante pour que j'aille voir Passy qui m'attend. Le ¬ę chef ¬Ľ consult√© ne voit pas d'inconv√©nient majeur √† cette visite, mais me demande cependant de prier Passy de ne pas prendre de notes sur ce que je lui dirai. Il pourra √©ventuellement avoir communication de tout ce qui peut l'int√©resser dans le rapport que l'on est en train de traduire.

√Ä Carlton Gardens on m'introduit au quatri√®me √©tage dans un petit bureau vitr√©, o√Ļ m'attend un capitaine. Apr√®s avoir soigneusement tir√© un paravent devant la porte pour √©viter sans doute que l'on puisse me voir du corridor, il me prie de lui raconter nos aventures. Ainsi que je le lui ai demand√©, il s'abstient de prendre des notes et par ses questions t√©moigne d'un certain int√©r√™t. Cependant, il a au moment o√Ļ je me l√®ve pour prendre cong√© ces phrases √©tonnantes :

- Tout ceci, mon jeune ami, est très bien mais vous n'avez aucune preuve de ce que vous avancez. Croyez-en ma vieille expérience (!) Dans ce genre de travail il faut des preuves.

- Il me para√ģt inutile, Mon Capitaine, d'envoyer en France des gens en qui on n'a pas confiance, et je puis vous affirmer que tout s'est rigoureusement pass√© ainsi que je viens de vous l'expliquer.

Mettant alors les deux pouces dans son ceinturon, d'un geste familier au général de Gaulle, le capitaine laisse tomber :
- Ah, si vous aviez cambriol√© une Kommandantur ou ramen√© des prisonniers ce serait diff√©rent. Vous auriez d√Ľ vous astreindre √† faire quelque chose de semblable.

Je crois d'abord qu'il plaisante, mais devant son air √† la fois sup√©rieur et tr√®s s√©rieux, je sens la col√®re me gagner et lui r√©ponds vertement ¬ę qu'il me para√ģt qu'on juge les choses d'un point de vue tout √† fait diff√©rent lorsqu'on est derri√®re son bureau √† Carlton Gardens ou seul, perdu dans la nature en France, sans aucun contact, et avec des moyens fort limit√©s ¬Ľ. Avec un haussement d'√©paules m'indiquant qu'il me prend d√©finitivement pour un amateur (ce qui est d'ailleurs vrai et je m'en flatte), je prends cong√©, un peu surpris tout de m√™me de l'attitude adopt√©e par le responsable du service de renseignements du g√©n√©ral de Gaulle, service qui, de toute √©vidence, est destin√© √† prendre une importance consid√©rable.

Mon rapport d√Ľment termin√© et corrig√©, je n'ai plus rien √† faire √† Londres et un second voyage est aussit√īt envisag√©.

Sur un coup de téléphone de Mills me disant que le nouveau bateau, le Rouanez ar Peoc'h, est prêt, je repars à Falmouth avec le fidèle oncle Tom, non sans avoir pris congé de l'amiral Muselier qui pousse des cris dont je ne tiens pas compte car je les sais inspirés par son amitié. Un passager, dont j'ai fait la connaissance par le chef, doit nous rejoindre au moment du départ.

Cette fois-ci, et bien que l'on continue √† me donner toute libert√© quant √† mes d√©placements en France, il est convenu qu'apr√®s nous avoir d√©barqu√©s le bateau rentrera en Angleterre pour revenir vers le 20 ao√Ľt nous reprendre, si possible avec Le Corre. Pendant la douzaine de jours qui nous est ainsi donn√©e, mon passager doit aller √† Paris et, de mon c√īt√©, je me propose d'entrer en contact avec le plus grand nombre de gens possible et surtout - car les Anglais y attachent une grande importance - de me renseigner sur ce que mijotent les Allemands en vue d'une invasion. Dans ce but, j'ai l'intention d'aller voir Thery, un ing√©nieur de Lorient qui m'avait √©t√© pr√©sent√© lors de mon premier d√©part. S'il est encore en libert√©, il pourra sans doute me donner des tuyaux int√©ressants.

Pendant les deux jours que nous passons √† Falmouth √† r√©gler les derniers d√©tails, je suis invit√© √† bord du Commandant-Domin√© qu'est en train de r√©armer un nouvel √©quipage fran√ßais command√© par Jacquelin de la Porte-des-Vaux, dont j'ai fait la connaissance √† Londres quelques semaines plus t√īt.

Une tr√®s √©mouvante c√©r√©monie y a lieu le jour o√Ļ j'y vais d√©jeuner. Jacquelin, qui prend formellement le commandement, fait √† l'√©quipage un petit speech de circonstance, extr√™mement bien tourn√©, et o√Ļ l'on sent vibrer son ardent d√©sir de faire de son bateau une unit√© v√©ritablement combattante. Rompant avec toutes les traditions de la marine, le plus ancien des officiers mariniers fait, en r√©ponse, un discours au commandant, dont je regrette vivement de n'avoir pas conserv√© le texte extraordinairement √©mouvant. Effectivement le Commandant-Domin√© devait √™tre parmi les b√Ętiments de la France Libre, un de ceux qui a le plus bourlingu√© dans l'Atlantique, la M√©diterran√©e, la Mer Rouge, et l'oc√©an Indien, avant de prendre part au d√©barquement en Provence, et sans doute celui √† bord duquel a toujours r√©gn√© le meilleur esprit.

Apr√®s le repas, Jacquelin, √† la fois sans g√™ne et bon gar√ßon suivant son habitude, me dit incidemment dans un coin du carr√© : ¬ę Si tu vas √† Brest, ne manque pas d'aller voir ma femme et mes enfants pour leur donner de mes nouvelles et de l'argent ¬Ľ. Sur ce dernier chapitre, il compte sans doute sur la ¬ę Cavalerie de Saint-Georges ¬Ľ car il serait bien en peine de me donner la moindre somme. Le lendemain tout est pr√™t et au d√©but de l'apr√®s-midi nous mettons le cap sur la sortie de la rade, longeant au passage le Commandant-Domin√© qui nous salue, bien indiscr√®tement d'ailleurs, d'une sonnerie de clairons. L'√©quipage est align√© sur le pont et nous ne pouvons nous d√©fendre d'une certaine √©motion m√™l√©e d'un peu d'envie, car enfin nous partons sans armes vers un ennemi qui ne nous fera √©ventuellement pas d'autre honneur que celui d'une balle dans la nuque, tandis que ces camarades que nous laissons l√† ont, au contraire, devant eux la perspective de se battre au grand jour. D√®s la sortie de la rade et bien que le temps soit assez beau, la l√©g√®re houle de l'ouest que nous rencontrons a sur le passager un effet d√©sastreux, qui prouve sans aucun doute qu'il n'est pas tr√®s habitu√© √† ce genre de locomotion. Cependant, je dois √† la v√©rit√© de dire qu'il s'efforce de prendre la chose en plaisantant, ce que quiconque a connu les m√™mes d√©sagr√©ments, ne pourra s'emp√™cher de trouver m√©ritoire.

Notre nouveau bateau est d'ailleurs bien loin d'√™tre confortable. Tandis que sur le pr√©c√©dent je disposais √† l'arri√®re d'une tr√®s grande cabine o√Ļ l'on pouvait presque se mettre debout, l'√©quipage √©tant lui-m√™me log√© √† l'avant dans un poste o√Ļ se trouvaient quatre couchettes, le Rouanez ar Peoc'h est beaucoup plus petit. √Ä l'arri√®re une cabine contenant deux couchettes, trop courtes pour moi d'ailleurs, est encombr√©e par une table pliante, le plus souvent d√©mont√©e car elle recouvre le moteur. Ce dernier, qui n'aura jamais aucun p√©pin - c'est une justice √† lui rendre - n'est absolument pas abrit√© ni ventil√© ce qui a l'avantage sans doute de chauffer la cabine, mais l'inconv√©nient plus grave de r√©pandre une odeur d'huile chaude, d'√©chappement et d'essence sans parler de la vapeur due le plus souvent aux v√™tements mis √† s√©cher sur le silencieux. Enfin, il n'y a gu√®re plus de 1,30 m√®tre de hauteur de plafond, ce qui oblige pratiquement √† circuler √† quatre pattes. Devant se trouve une grande cale √† poissons communiquant avec un vivier avec l'ext√©rieur par une quantit√© de trous dans la coque qui la font ressembler sur cette partie √† une passoire. √Ä c√īt√© du vivier destin√© √† conserver les langoustes et o√Ļ dans des bo√ģtes √©tanches immerg√©es nous camouflerons tout ce qui peut √™tre compromettant, y compris l'essence, se trouvent entass√©es nos provisions.

C'est là, en outre, que nous ferons généralement la cuisine sur un réchaud à essence, véritable bête à chagrins comme tous ses semblables...

Enfin, tout √† fait sur l'avant, un poste d'√©quipage, ¬ę trou √† rat ¬Ľ o√Ļ se trouvent, en principe, deux couchettes qui ne seront occup√©es qu'au mouillage, mes hommes pr√©f√©rant √† la mer loger dans la cale √† poissons, √† c√īt√© du vivier.

Quant au gréement, très simple, il se compose d'un foc, d'une trinquette et d'une grande voile, le tout suffisant pour imprimer une bonne vitesse au bateau, au demeurant très marin.

pension-ty-madAu coucher du soleil la c√īte anglaise encore en vue √† l'horizon, mais la brise ayant l'air de vouloir se maintenir, et gr√Ęce au moteur qui ¬ę tourne rond ¬Ľ j'esp√®re bien √™tre pr√®s d'Ouessant au matin. Ce m√™me soir, je d√©clare √† mon passager que, fort de l'exp√©rience pr√©c√©dente, nous n'allons pas nous hasarder √† un d√©barquement nocturne en cachette, mais que j'ai l'intention d'entrer en fin d'apr√®s-midi dans le port de Douarnenez. Ce serait, en effet, folie que de retourner √† Guilvinec, et un bateau qui aborderait une crique ou m√™me un petit port isol√© serait √©videmment plus facile √† contr√īler que celui qui entre dans un endroit de l'importance de Douarnenez, √† l'heure o√Ļ tous les p√™cheurs reviennent au port. Il n'est pas tr√®s enthousiaste, mais a le bon esprit de ne pas discuter et les hommes √† qui je fais part de ma d√©cision se r√©jouissent d√©j√† √† l'id√©e du ¬ę pernod ¬Ľ qu'il se promettent de boire. Douarnenez a, en outre, l'avantage d'√™tre pratiquement confondu avec Tr√©boul o√Ļ je sais bien que Mme Caradec √† la pension Ty-Mad nous offrira une hospitalit√© discr√®te.

Le loch que nous remorquons depuis la sortie de la rade de Falmouth indique pr√®s de 100 milles, lorsque vers 3 heures du matin nous arr√™tons le moteur pensant nous trouver √† proximit√© du chenal du Four que nous comptons emprunter. Si les boches se sont enfin d√©cid√©s √† patrouiller les abords de la c√īte, il y a quelque int√©r√™t √† √™tre aussi silencieux que possible et, d'autre part, dans la brume qui pr√©c√®de le petit jour, ce serait b√™te d'aller se coller sur un des nombreux rochers dont ces parages sont parsem√©s. Ce n'est donc pas sans une certaine satisfaction qu'au lever du soleil nous d√©couvrons la c√īte sur notre gauche, c'est-√†-dire √† l'est, √† moins de 3.000 m√®tres, cependant que dans l'ouest nous devinons l'√ģle d'Ouessant. Je ne voudrais pas m'attribuer le m√©rite d'un atterrissage aussi pr√©cis qui n'aurait pu √™tre meilleur avec un radar, mais la providence et le courant ont fort bien fait les choses. Le seul moment p√©nible √† passer est entre 5 heures et 8 heures, parce que nous sommes seuls sans le moindre bateau √† l'horizon. Vers 7 h 30 pourtant quelques voiles apparaissent venant du Conquet et nous nous h√Ętons d'aller nous m√™ler √† elles. Suivant les ordres de la Kommandantur, tous ces bateaux ont, comme nous, un pavillon blanc en t√™te de m√Ęt, et notre pr√©sence ne semble √©veiller la curiosit√© de personne.

Nous avons largement le temps d'ici ce soir pour gagner Douarnenez, aussi, nous installant confortablement au soleil, nous sortons quelques engins de p√™che et, pour un observateur de la c√īte, ce n'est qu'imperceptiblement que nous allons vers le sud pour rejoindre le groupe des p√™cheurs sortis de l'Iroise, et plus loin, ceux qui travaillent √† l'entr√©e de la baie de Douanenez. La p√™che n'a pas √©t√© fructueuse, mais nous nous en moquons bien, ayant d√©j√† en cale un parfait alibi sous la forme de poisson qui, bien que venant d'Angleterre, ne nous trahira s√Ľrement pas par son accent. Par contre, les coups de soleil sont abondants et c'est vraiment la fin d'une belle journ√©e de vacances lorsque nous nous engageons dans la baie de Douanenez et mettons le cap sur le port.

ty-madLe tout est de savoir quel contr√īle exercent sur les bateaux les occupants : y a-t-il une visite r√©guli√®re ? et jusqu'√† quel point peut-on leur faire prendre des vessies pour des lanternes ? √Ä quelques centaines de m√®tres de la jet√©e, que nous avons d'ailleurs d√©pass√©e pour mieux voir l'int√©rieur du port, ce qui, √©tant donn√© la direction de la brise, peut para√ģtre tout √† fait l√©gitime et s'expliquer par ¬ę un bord ¬Ľ un peu long, je suis attentivement aux jumelles les manoeuvres effectu√©es par les bateaux qui nous pr√©c√®dent. Il y a effectivement au bout de la jet√©e quelques uniformes feldgrau, et au bout d'un instant j'en vois quatre descendre dans une embarcation qui s'en va accoster un thonnier qui vient justement de rentrer. Cependant, celui qui le pr√©c√©dait ne semble pas avoir √©t√© visit√©. Il nous faut donc essayer de profiter d'un moment o√Ļ la patrouille se trouve √† bord d'un autre bateau pour essayer de gagner le fond du port, le plus loin possible de la jet√©e, car je pr√©sume que ces soldats - d'apr√®s les uniformes nous n'avons pas affaire √† la Kriegsmarine - ne doivent pas √™tre d√©sireux, en fin de journ√©e, de faire √† la godille un long p√©riple √† travers le port pour venir nous rejoindre. De toutes fa√ßons, si nous nous h√Ętons une fois le bateau mouill√©, de tout mettre en ordre et de filer √† terre, nous avons de fortes chances pour les gagner de vitesse. Il sera toujours temps apr√®s cela de surveiller du bistro d'en face la suite des √©v√©nements.

Mais nous avons assez attendu et si nous ne voulons pas attirer l'attention par des manoeuvres trop compliquées destinées à nous faire perdre du temps, il faut entrer immédiatement. Presque bord à bord avec un gros thonnier nous passons l'endroit critique et la patrouille ne nous fait pas l'honneur ni à l'un ni à l'autre d'une visite. Il ne nous faut qu'un instant pour que le bateau soit amarré, les voiles carguées et la cabine soigneusement fermée. En trois coups d'aviron en youyou - le même que celui qui nous avait servi à Guilvinec et qui, cette fois-ci, a échangé ses plaques contre une peinture, soigneusement écaillée, de la couleur du Rouanez - nous sommes au pied d'un escalier.

Au bout de la jet√©e, il semble que ce soit l'heure de la rel√®ve, et ces messieurs sont en grande conversation avec tout un groupe de leurs semblables et d'autres bateaux entrent sans √™tre le moins du monde inqui√©t√©s. J'essaye vainement de persuader mes hommes ne pas s'attarder √† boire, car je me m√©fie des effets cumul√©s des nombreuses boissons qu'ils ont l'intention d'absorber : ¬ę ce sera toujours meilleur que cette salet√© de tea des English ¬Ľ...

Ils repartiront demain matin vers 7 heures pour profiter comme ce soir de la sortie en masse des bateaux de pêche. Je me propose d'ailleurs de venir assister à l'appareillage ; car si par hasard il y a un accroc, il y a tout intérêt à ce que mon passager et moi le sachions immédiatement.

*

Apr√®s le long d√©tour n√©cessaire pour gagner Tr√©boul par le pont, nous arrivons pr√®s de la pension Ty-Mad o√Ļ nous avions √©t√© si bien accueillis, mon cousin et moi, √† la fin du mois de juin. Un coup d'oeil par la fen√™tre de la salle √† manger me montre quelques boches attabl√©s pour d√ģner, mais puisqu'il y a aussi des familles de Fran√ßais, la pension n'est pas r√©quisitionn√©e et nous pouvons entrer. Dans la cuisine par o√Ļ nous passons, mon apparition fait sensation, mais Mme Cariou sait faire taire imm√©diatement sa cuisini√®re qui me conna√ģt d√©j√† car elle comprend tout de suite, √† nos airs un peu myst√©rieux, que le reste du personnel n'a pas besoin d'avoir l'attention attir√©e sur nous. Elle nous fait d'ailleurs passer pour des amis venus leur faire une visite en passant. Apr√®s un excellent d√ģner √† la table voisine de celle qu'occupent plusieurs de ces messieurs en goguette, et laissant l√† le passager encore mal remis de ses √©motions, je m'en vais faire un petit tour de ville comme tout bon bourgeois qui se respecte. √Ä 100 m√®tres de la pension se trouve un bureau de tabac et je ne puis r√©sister √† l'envie d'y acheter un paquet de Gauloises. Devant moi un Allemand qui a fait d'abondantes provisions de tabac, probablement pour les envoyer chez lui, ramasse ses paquets sur un coin du comptoir pendant que je sors de l'argent pour payer mon achat. J'ai alors une seconde de panique car je m'aper√ßois que, sous les yeux du buraliste √©tonn√©, j'ai √©tal√© une pleine poign√©e de shillings et de pence : du danger qu'il y a dans de telles circonstances √† ne pas explorer ses poches ! Le boche d'ailleurs n'a rien vu et en quelques mots embarrass√©s, je m'√©tonne devant le commer√ßant de retrouver ces pi√®ces dans un ¬ę vieux complet ¬Ľ. Le soir m√™me, afin d'√©viter un nouvel incident de ce genre, je confie mon magot, qui d'ailleurs ne d√©passe pas la livre, √† notre h√ītesse.

Le lendemain, lorsque à 7 heures du matin j'arrive sur le quai, le Rouanez, toutes voiles dehors, est déjà hors du port. En le voyant partir ainsi tranquillement, je ne puis m'empêcher de penser aux pauvres poissons, qui, dans la cale, auront fait un trajet vraiment inattendu.

Dans la matin√©e, mon passager et moi prenons le train de Quimper o√Ļ nous nous s√©parons : lui va √† Paris, tandis que je vais moi-m√™me faire un tour des c√ītes bretonnes. Nous devons nous retrouver √† Ty-Mad le 17 au soir, √©tant entendu que l'on ne s'attendra pas et que de toute mani√®re le bateau, qui doit arriver le m√™me jour, repartira le 18.

√Ä Londres, un de mes anciens camarades de Brest, Le Goasguen, rencontr√© par hasard, en me confiant des lettres pour sa famille, m'avait conseill√© d'aller voir son oncle, eccl√©siastique, directeur des oeuvres du dioc√®se de Quimper. J'ai t√īt fait de trouver son adresse et suis accueilli par une secr√©taire qui, pour une raison que je ne puis d√©terminer tout d'abord, semble stup√©faite √† ma vue. Avant d'avertir de ma visite le directeur, elle me prie de donner mon nom et, devant son air effar√©, je crois bon, sur l'inspiration du moment, de me pr√©senter sous le nom de M. √Čtienne, tout en visant d√©j√† du coin de l'oeil la sortie. Mais rien de bizarre ne se passe et apr√®s quelques minutes on m'introduit dans le bureau du chanoine, homme assez grand, l'air d√©cid√©, qui para√ģt tr√®s √©tonn√© de constater que je parle fran√ßais. Il m'explique, en effet, que sa secr√©taire vient de l'avertir qu'un Anglais voulait lui parler et de fait, me dit-il, ¬ę votre complet gris et votre physique peuvent fort bien vous faire passer pour un citoyen britannique ¬Ľ. Je n'ai pas grand-peine √† le convaincre de ma v√©ritable nationalit√© ; quant √† mes v√™tements, ils n'ont de britannique que le coup de fer indispensable apr√®s un s√©jour de huit jours dans une valise tremp√©e lors de ma premi√®re arriv√©e en Angleterre. Toutefois, c'est l√† un avertissement utile et il va falloir modifier mon aspect si je veux pas √©veiller l'attention. Cet incident prouve surtout que les gens sont tr√®s nerveux et que l'espionnite r√®gne plus que jamais !

Ceci dit, mon brave chanoine me re√ßoit tr√®s aimablement et m'offre le g√ģte et le couvert pendant mon s√©jour √† Quimper et il va m√™me jusqu'√† mettre compl√®tement √† ma disposition une chambre qui pourra me servir de pied-√†-terre lors de mes passages.

À déjeuner nous parlons longuement de la situation tant en France qu'en Angleterre et surtout nous discutons de l'opinion des Français sur l'attitude adoptée par le général de Gaulle. D'après lui, et j'en aurai confirmation par la suite, la grosse majorité de la population est fidèle au maréchal en tant que seul chef capable sinon, à proprement parler, de tenir tête aux Allemands, du moins de leur inspirer un certain respect. Quant au Général, son attitude est unanimement approuvée.

Les Bretons qui comptent tant des leurs en Angleterre √©prouvent une l√©gitime fiert√© √† penser qu'ils ont de nombreux compatriotes parmi les Fran√ßais qui continuent la guerre. Jusqu'√† pr√©sent, les attaques radiodiffus√©es de Londres contre le mar√©chal n'ont pas √©t√© trop virulentes et de l'avis de mon h√īte, qui le croit d'ailleurs lui-m√™me, 90 % des Bretons sont convaincus que les deux chefs sont en r√©alit√© d'accord.

Le lendemain je vais √† Guilvinec en taxi, ¬ę le ¬Ľ taxi de Quimper, et laissant la voiture √† l'entr√©e du village, vais tirer la sonnette de Qu√©briac. Il n'est malheureusement pas l√†, ayant justement d√Ľ se rendre √† Lorient, mais sa femme me re√ßoit fort bien et me met au courant des renseignements qu'a pu recueillir son mari depuis mon dernier passage. Elle m'avertit aussi que Le Corre a √©t√© retrouv√© et qu'il est enferm√© dans sa chambre en attendant mon retour, pour √©viter qu'il n'aille raconter des histoires au bistro, alors que tout Guilvinec sait qu'il √©tait parti pour l'Angleterre √† la fin de juin. Je laisse un mot pour Qu√©briac en lui donnant mon adresse √† Quimper et le prie d'exp√©dier Le Corre chez Mme Cariou, √† Ty-Mad.

 

(1) Ce n'est qu'en 1946 que Gauchard me donnera l'explication de ce myst√®re : la demi-villa qu'il habitait communiquait avec la partie que s'√©taient r√©serv√©s les propri√©taires par un passe-plat dissimul√© par le buffet de la salle √† manger ; la plus grande partie de notre discussion au cours du d√ģner pr√©c√©dent mon premier d√©part avait donc √©t√© facilement entendue √† notre insu !
(2) Il devait mourir en déportation.

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n¬į 80, 81 et 82, juillet-ao√Ľt, septembre-octobre et novembre 1955.