Les premiers jours du Q.G. à Saint-Stephens House, par Élisabeth de Miribel

Après l'enfer de Dunkerque raconté par les survivants, ce fut la stupeur et l'angoisse devant les nouvelles de la déroute française qui s'inscrivait aux manchettes des journaux britanniques. Jour et nuit, nous écoutions nos postes de radio dans l'attente du moindre indice d'espoir !

J'ai entendu le discours du maréchal Pétain dans une salle d'hôpital à Londres, parmi les blessés français rescapés de Dunkerque. Pas un mot ne fut prononcé entre nous, des larmes roulaient sur les visages. Un maréchal de France venait de nous ôter jusqu'à l'honneur d'être Français. À Londres, la panique régnait chez les Français en mission et dans la colonie française. Les uns, anéantis, étaient submergés de douleur et de honte, les autres, pensant que l'Angleterre serait battue, ne pensaient qu'à s'enfuir et à « sauver les meubles ».

C'est dans cette atmosphère que retentit le premier appel du général de Gaulle. Pour la plupart des Français, il était un inconnu. Certaines personnalités officielles savaient qu'il avait passé quelques jours en mission à Londres au début de juin. Peu de Français l'avaient rencontré et l'avaient entendu, une semaine à l'avance, prédire la chute de Paul Reynaud, l'avènement du maréchal Pétain et la demande d'un armistice. Et voilà que ce général de brigade qui avait gagné ses étoiles dans une des rares batailles victorieuses de tanks, dont les écrits sur la guerre moderne avaient fait scandale à l'époque mais que Paul Reynaud avait cependant nommé au poste de sous-secrétaire d'État à la guerre, voilà que cet homme seul osait soudain braver la hiérarchie militaire, remettre en question la parole du maréchal Pétain et appeler les Français à reprendre le combat !

Dans les milieux officiels français, on criait au scandale. Quel était cet « aventurier », voire cet homme courageux mais isolé, qui venait déranger les pourparlers inévitables et « raisonnables » ? Quel était ce général qui, quelques jours plus tard, oserait s'en prendre à la personne du maréchal de France ? Alors que les 700 Français en mission préparaient fébrilement leur départ pour la France ou l'Amérique, un inconnu sans ressource osait s'élever contre la démission de la France et leur démission personnelle...

J'ai rencontré pour la première fois le général de Gaulle au début de juin. Il était en mission à Londres. Son officier d'ordonnance, le capitaine de Courcel cherchait pour lui une secrétaire. Bien que sachant à peine taper à la machine et ne connaissant pas la sténographie, Geoffroy de Courcel, un ami de longue date, me demanda d'accepter ce travail à titre confidentiel. Il s'agissait de taper les premiers discours et télégrammes du général de Gaulle, il fallait également recevoir les Français qui se présentaient et les introduire dans son appartement. Le jour où je pris mon service, je fus reçue quelques instants par le général, dans la chambre qui lui servait de bureau. Il me parut immensément grand et calme. Il était assis à sa table de travail et m'offrit courtoisement une tasse de thé. Puis, il m'interrogea sur l'état d'esprit de la mission Morand à laquelle j'appartenais. En quelques phrases sobres, il évoqua la retraite de nos troupes qui était alors qualifiée de « stratégique », et souligna le manque de ressort des autorités responsables. Son calme et sa lucidité me frappèrent par contraste avec la mentalité d'agitation inopérante et de fébrilité qui régnait dans les diverses missions françaises. Je devais me rappeler plus tard ses pronostics.

Puis le général de Gaulle repartit en France tentant une dernière fois de faire adopter par le gouvernement les projets de résistance élaborés avec nos Alliés britanniques. Il devait se heurter aux tergiversations, aux doutes, à la peur. Une fois Paul Reynaud remplacé par le maréchal Pétain, il allait quitter la France. Dans la journée du 17 juin, il revint à Londres seul avec le capitaine de Courcel et le 18 juin prononçait son fameux appel à la B.B.C.

Le lendemain matin, ses déclarations et sa photographie paraissaient dans tous les journaux de Londres. Nous installions nos premiers bureaux le jour même à Saint-Stephens House, sur les bords de la Tamise. Le capitaine de Boislambert, ancien officier de liaison auprès du général et qui l'avait rejoint un des premiers, devenait son chef de cabinet et secondait le capitaine de Courcel. Un secrétariat fut organisé tant bien que mal avec les premières volontaires françaises. Mais nous manquions de tout. Le bureau du général comportait une table, deux chaises et une grande carte de France. Les autres installations étaient encore plus sommaires. Je revois encore l'amiral Muselier, arrivé une semaine plus tard, dictant son courrier à une secrétaire installée sur une caisse servant de bureau... Je fus chargée dès les premiers jours d'aller acheter un timbre en caoutchouc pour la signature des premières lettres officielles du général. Munie de mon passeport, qui devait servir de modèle, et de mes notions d'anglais un peu vagues, j'entrais dans une petite boutique des bords de la Tamise où l'on vendait des « rubber stamps ». Dès que le commerçant sut qu'il s'agissait d'un cachet pour le général français qu'il avait entendu à la radio, il se mit en quatre pour me satisfaire. Mais ses clients étaient des hommes de mer. Il ne possédait que des modèles représentant des ancres, des poissons ou des emblèmes marins... Finalement, il m'offrit une magnifique étoile. C'est ainsi qu'à défaut de symbole plus guerrier, le nom du général de Gaulle fut d'abord inscrit autour d'une étoile. Peut-être était-ce un signe de cet espoir qui, grâce à lui, allait se lever dans notre nuit ! Car, inlassablement, faisant appel à tous les Français où qu'ils soient, le général de Gaulle les incitait à continuer la lutte, à rester fidèles à la parole donnée. Il prédisait une guerre longue, mais qui mettrait en branle des ressources mondiales. Il parlait désormais au nom d'une France silencieuse qui, momentanément vaincue, n'avait pas accepté la défaite.

Peu à peu, nos bureaux furent matériellement installés. Deux légionnaires de Narvik faisaient fonction d'huissiers. Des personnes de tous âges se pressaient dans la pièce servant de salle d'attente et dans le couloir sombre. Elles venaient s'engager, offrir des services divers ou simplement tenter de « voir » le général. Celui-ci travaillait avec un état-major réduit et en liaison quotidienne avec les services britanniques. La fin de non-recevoir que les généraux Mittelhauser et Noguès opposèrent à ses messages le força de renoncer à son projet de résistance en Afrique du Nord. Pourtant, les premiers Français Libres souhaitaient ardemment se battre sur un sol français. Dès qu'un statut légal fut obtenu pour les Forces Françaises Libres aux termes des accords Churchill-de Gaulle du 7 août 1940, on commença à songer aux possibilités qu'offrirait l'Afrique Noire. Des témoignages touchants parvenaient au général de Gaulle de la part de la colonie française : les plus humbles, dénués de ressources, envoyaient leurs alliances pour contribuer à l'achat de matériel de guerre. Les premiers fonds importants furent apportés par des Français qui avaient pu gagner l'Angleterre sur un cargo chargé de cuivre et dérobé au gouvernement de Vichy.

Notre première manifestation officielle eut lieu le 14 juillet. Le général de Gaulle passa en revue quelque 800 soldats et officiers sauvés de Dunkerque, revenus de Narvik ou échappés de France. Il déposa ensuite une gerbe symbolique aux pieds de la statue de Foch. Alors, de la foule de blessés, groupés dans des camions, de soldats et de civils, français et britanniques, la Marseillaise monta comme un grand cri ! C'était à la fois un défi et un appel ! Défi lancé par une poignée d'hommes qui venaient de perdre une première bataille, appel lancé à tous les hommes encore libres de continuer la lutte ou d'entrer dans le combat.

Heureux ceux qui ont entendu l'écho de cette Marseillaise, quatre ans plus tard, le 25 août 1944 sous l'Arc de triomphe, dans Paris libéré !


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 156 bis, juin 1965.