Le r√©seau ¬ę Johnny ¬Ľ

Une liaison en 1941

Le 23 novembre 1941, quatre membres du r√©seau ¬ę Johnny ¬Ľ s√©par√©s depuis plusieurs semaines, se retrouvaient au domicile de Le N. dans un port de p√™che du Sud-Finist√®re : Robert A. chef du r√©seau, consul dans le civil, Roland H. l'un des radios. Paul V. jeune lyc√©en que deux fr√®res avaient d√©j√† devanc√© dans la France Libre et Jean L. Potard en rupture de ban, ancien √©vad√© de la guerre 1914-1918.

Au mois d'ao√Ľt 1941, plusieurs membres du r√©seau avaient √©t√© arr√™t√©s. Parmi ceux-ci se trouvaient les parents de Daniel L. dont nous parlerons √† la fin de ce r√©cit. Les autres membres du r√©seau se tenaient sur le qui-vive.

Roland, le radio, jeune recrue, avait √©t√© plac√© √† Brest depuis peu. Un jour, dans sa chambre il manipulait son poste, quand soudain les Allemands firent irruption. Conduit au poste de police de Saint-Martin pour y √™tre interrog√© avant d'√™tre emprisonn√©. Assis devant le bureau du policier, il r√©alisait la gravit√© de sa situation et songeait au sort qui l'attendait quand le policier s'√©carta pour t√©l√©phoner √† la ¬ę Kommandantur ¬Ľ, Aussit√īt il bondit vers la porte-fen√™tre qui donnait sur le balcon, au premier √©tage, l'ouvrit et sauta dans la rue. Il se fit une entorse en tombant, mais r√©ussit cependant √† courir vers une ruelle voisine et √† se cacher dans le couloir d'une maison avant l'arriv√©e des Allemands qui s'√©taient pr√©cipit√©s dans l'escalier √† sa poursuite. Ils le cherch√®rent en vain dans le quartier et quelques heures apr√®s Roland r√©ussit √† sortir de la ville sans √™tre remarqu√© et malgr√© la blessure qui le faisait boiter. Il gagna la campagne, prit le train de Quimper √† la gare d'une petite localit√© voisine et descendit √† la station pr√©c√©dant Quimper. Cette prudence le sauva. Ses amis pr√©venus, le cach√®rent dans une ferme, o√Ļ les soins n√©cessaires lui furent donn√©s.

Malheureusement dans son poste de radio, les Allemands devaient trouver une lettre sur laquelle se trouvait le nom de Jean. Roland le fit pr√©venir du danger, et il eut la chance de quitter son domicile quelques heures avant l'arriv√©e de deux hommes de la Gestapo qui n'avaient pas tard√© √† conna√ģtre son adresse et venaient l'arr√™ter. D√©√ßus et vex√©s ils donn√®rent l'ordre √† toutes les gendarmeries de le rechercher et de s'emparer de lui. Pendant longtemps ils firent le guet la nuit autour de sa maison. √Ä plusieurs reprises ils arr√™t√®rent certains de ses homonymes et les rel√Ęch√®rent. Du mois d'ao√Ľt au mois de novembre, Roland et Jean se tinrent bien cach√©s... tant√īt chez un ami, tant√īt chez un autre.

Jean se r√©fugia m√™me √† Paris o√Ļ il pensait retrouver d'autres membres du r√©seau. Dans sa retraite secr√®te il eut vent d'un d√©part projet√© pour la mi-octobre. Il revint par les moyens les plus rapides √† l'endroit o√Ļ ses amis devaient venir le prendre. L√†, il attendit anxieusement et vainement leur arriv√©e. Que se passait-il ? Enfin le troisi√®me jour, le chef du r√©seau, Robert accompagn√© de P'tit Louis vint le voir et lui expliqua que le d√©part avait √©t√© report√© au mois suivant. Une liaison avec un sous-marin alli√©, bien organis√©e se ferait le 26 novembre, et Robert lui-m√™me ferait partie de l'√©quipe en partance. Le rendez-vous fut fix√© pour le 24 √† Rosporden o√Ļ Le N. viendrait prendre Jean et le conduire √† Concarneau. Depuis peu il fallait un laissez-passer sp√©cial pour p√©n√©trer dans la zone c√īti√®re. Avec Le N. la nuit, Jean serait en s√©curit√©. En attendant il s'en retourna rass√©r√©n√© et confiant vers de nouvelles cachettes et √† la date fix√©e il fut le premier au rendez-vous chez le camarade Le N. Celui-ci habitait une villa dans le jardin de son h√ītel r√©quisitionn√© par les Allemands et transform√© en h√īpital. Un planton se tenait en permanence √† l'entr√©e de la cour.

En attendant les trois autres camarades, Le N. expliqua √† Jean que le d√©part aurait lieu le lendemain matin dans un bateau de p√™che. Il avait d'abord demand√© √† un patron p√™cheur compatriote de Jean, s'il accepterait de le prendre √† son bord avec trois autres camarades pour les conduire √† un sous-marin alli√© au large des Gl√©nans. Le patron p√™cheur Criquet qui savait Jean poursuivi par la Gestapo se dit heureux de pouvoir lui rendre ce service et accepta la mission. H√©las, deux jours avant la date fix√©e, son moteur tomba en panne, bielle coul√©e. Le N. dut se mettre en h√Ęte √† la recherche d'un autre bateau. Il s'adressa √† un autre patron p√™cheur Briec, un ami √† Criquet qui accepta. C'√©tait une grosse responsabilit√© pour Briec, p√®re de sept enfants, car la mission √©tait aussi p√©rilleuse pour lui que pour les membres du r√©seau. La sortie des bateaux ne pouvait se faire que le jour. Les gardes allemands se tenaient en permanence sur les quais, et sur la jet√©e. Les p√™cheurs devaient √™tre munis d'un permis d√©livr√© par les Allemands, portant une photographie du titulaire. Le bateau avant de sortir du port devait accoster √† la jet√©e. √Ä ce moment quatre soldats et un officier allemand, la ¬ę Gast ¬Ľ, descendaient √† bord. Les marins devaient se rassembler sur le pont et pendant que l'officier examinait les papiers de chacun d'entre eux, ses soldats faisaient l'inspection dans les divers compartiments du bord, ouvrant les placards, secouant les couvertures et les couchettes, fouillant le moindre recoin pour voir s'il n'y avait rien de suspect. Maintes fois, dans son port de p√™che, Jean avait assist√© du quai √† ces inspections et √† ces fouilles. Il √©tait loin de se douter √† ces moments-l√† qu'un jour il devrait courir le risque de partir dans l'un de ces bateaux. Son admiration n'√©tait que plus sinc√®re pour le patron p√™cheur qui acceptait par patriotisme de prendre une si dangereuse cargaison.

Les trois autres amis, Robert, Paul et Roland arriv√®rent dans l'apr√®s-midi et dans la soir√©e. Mme Le N. aussi d√©vou√©e et aussi courageuse que son mari prenait le plus grand soin de ses h√ītes et quand elle leur eut servi un bon d√ģner, elle s'occupa de leurs chambres et de leurs v√™tements. La question vestimentaire √©tait primordiale, car nos quatre amis devaient le lendemain passer plusieurs heures dans la chambre froide du bateau √† moiti√© remplie de glace.

Le N. leur expliqua le programme du lendemain. √Ä 6 heures du matin, √† la barbe du planton allemand il les conduirait en auto au fond du port o√Ļ le V√©aj-Vad √©tait √† quai. Il descendrait seul, et dans la nuit, (nous √©tions fin novembre), il irait rep√©rer le bateau. Apr√®s avoir observ√© si le quai √©tait d√©sert, il contacterait le patron Briec qui serait aux aguets, puis il reviendrait nous rejoindre, et √† la file indienne, sans bruit nous le suivrions jusqu'au bateau.

Apr√®s le d√ģner, il y eut quelques √©changes de vues sur la situation. Personne n'√©tait enrhum√© heureusement, car pendant l'inspection le moindre bruit mettrait les Allemands en √©veil. Le patron Briec avait observ√© que ces temps derniers la ¬ę Gast ¬Ľ qui inspectait si minutieusement tous les compartiments du bateau n'insistait pas pour descendre dans la glaci√®re. ¬ę Mais si, demain, objecta Robert, il leur prend la fantaisie d'y mettre le nez ? ¬Ľ. ¬ę On le poignarde s'√©crie Roland ¬Ľ. ¬ę Non, remarque Jean, car m√™me s'il n'a pas le temps de pousser un cri, ses camarades s'apercevront de sa disparition et le rechercheront. De toute fa√ßon notre compte serait bon. Nous pourrions peut-√™tre, si l'un d'eux nous d√©couvrait, lui proposer quelques billets de banque pour qu'il se taise. Ce serait notre derni√®re ressource, mais je crains qu'elle n'ait aucune chance de succ√®s ¬Ľ. Il ne restait √† nos hommes que la foi en la providence. Soucieux, mais pleins de courage, ils se s√©par√®rent pour aller prendre quelques heures de repos.

√Ä 5 heures du matin branle-bas discret par Le N. Chacun enfila cale√ßons de laine, sous-v√™tements et chandails comme s'il partait pour le p√īle nord. Puis le petit d√©jeuner fut pris dans le silence. L'heure H √©tait venue. Des adieux touchants √† Mme Le N. et la petite √©quipe descendit au garage. La voiture passa devant le planton et prit la direction de l'arri√®re-port. Le N. la dissimula derri√®re une baraque et ses camarades le virent dispara√ģtre dans la nuit vers les quais. Il revint peu de temps apr√®s, dit que le patron attendait et chacun le suivit sans bruit vers le bateau. Le panneau de la glaci√®re √©tait lev√© et nos hommes descendirent dans leur abri, apr√®s avoir remerci√© Le N. et lui avoir serr√© cordialement la main. Briec leur fit les derni√®res recommandations : ¬ę Nous l√®verons l'ancre, vers 9 heures quand le jour poindra, pour aller √† la digue o√Ļ se fera l'inspection, √† ce moment ne faites pas le moindre bruit ¬Ľ. Ces heures d'attente furent longues pour les quatre clandestins, et leur √©motion grandit quand le moteur se mit √† tourner et que le bateau se mit en mouvement pour prendre la direction de la digue. Les minutes d√©cisives approchaient pour les quatre amis.

Robert, chef du réseau, était repéré par la Gestapo, comme ils l'apprirent par les services d'information en arrivant en Angleterre.

Roland avait déjà été entre les mains des policiers avant son évasion. L'activité de Jean dans le réseau était connue des Allemands depuis la découverte de la lettre dans le poste émetteur de Roland, et la grosse valise remplie de documents qui accompagnait la troupe suffisait à prouver leur activité clandestine. Ils savaient le sort qui leur serait réservé s'ils étaient découverts. Mais ne les ferait-on pas trop souffrir avant de les fusiller ?

Ils étaient là dans leur cachette obscure, pelotonnés derrière la montagne de glace, attendant les événements et pensant à leurs familles qu'ils ne reverraient peut-être jamais.

Le moteur qui tournait au ralenti stoppa, il y eut un tr√®s l√©ger choc du bateau contre la cale, et aussit√īt ils per√ßurent les voix des Allemands, le bruit des bottes sur le pont. Le chef du d√©tachement fit l'appel des marins, ses hommes descendirent dans les cales et les divers compartiments du bateau. On entendait un bruit de planches que l'on soulevait, de divers engins que l'on d√©pla√ßait et la ronde semblait interminable √† nos quatre passagers. Leur anxi√©t√© √©tait telle qu'elle aurait pu √™tre fatale √† un cardiaque. Les minutes s'√©coulaient, mais avec quelle lenteur. Maintenant ils entendaient marcher au-dessus de leur t√™te. Les pas s'arr√™taient. Allait-on soulever le panneau ?

Le bruit de bottes se fit de nouveau entendre, des paroles furent échangées sur le pont avant, puis les sabots des marins qui regagnaient leur poste retentirent enfin. Le moteur démarra et la barque se mit en mouvement. Une manoeuvre pour quitter la cale, la vitesse du moteur augmentée et la barque s'engageait dans la passe pour prendre la direction du large.

Les passagers ne se sentaient plus d'aise car le plus grand danger semblait écarté. Quelques minutes plus tard, une main invisible soulevait le panneau de la glacière, la lumière retrouvée permit aux quatre complices de se voir et de se congratuler.

Un quart d'heure plus tard, ils furent assez surpris de se retrouver dans l'obscurit√© : le panneau venait d'√™tre remis en place. Ils distingu√®rent aussit√īt le bruit du moteur d'un autre bateau qui allait crescendo. Ils se dout√®rent bien que c'√©tait un bateau de surveillance allemand. Allait-il faire stopper le V√©aj-Vad et le fouiller une deuxi√®me fois ? De nouveau la crainte envahit le coeur de nos hommes. Le patrouilleur arriva √† la hauteur de leur embarcation. Allait-il s'arr√™ter ? Non, ils entendirent le bruit d√©cro√ģtre, et la m√™me main invisible souleva le panneau.

Quand le bateau sortit de la baie, il navigua sur une mer plus houleuse. Il tanguait, roulait, et du fond de la cale par le panneau Jean pouvait apercevoir la terre qui se profilait de plus en plus √©loign√©e. Ce gros temps ne tarda pas √† donner du vague √† l'√Ęme √† nos quatre rescap√©s et bient√īt Robert, Roland et Paul sentirent les affres du mal de mer. Ils √©taient maintenant assez √©loign√©s de la c√īte et Jean jugea le moment venu de monter sur le pont, o√Ļ il se sentirait plus √† l'aise, fouett√© par le vent et les embruns. Il avait le pied marin. Il fit la connaissance des hommes d'√©quipage, tous des gars de Penmarch, dont plusieurs le connaissaient d√©j√†. √Čvidemment l'√©pisode de l'inspection, de la ¬ę fouille ¬Ľ comme disaient les p√™cheurs fut le premier objet de leur conversation. ¬ę Que s'est-il pass√©, demanda Jean au patron, quand les Allemands se sont trouv√©s devant le panneau de notre cale ? ¬Ľ. ¬ę Eh bien, r√©pondit Briec, l'un tendit le bras vers le panneau qui fermait votre cachette, d'un signe interrogateur, et je lui dit que c'√©tait rempli de glace parce que nous allions p√™cher pendant huit jours. Il n'insista pas fort heureusement et poursuivit sa visite plus loin ¬Ľ. Et Jean fut plein d'admiration et de reconnaissance envers ce brave Briec, p√®re de famille nombreuse qui n'avait pas h√©sit√© √† assumer cette responsabilit√©, √† courir ce risque, parce qu'il √©tait heureux de faire un acte de r√©sistance qui contribuerait √† sauver sa patrie.

Le premier √©pisode, la providence aidant, s'√©tait bien d√©roul√©. Il fallait maintenant penser √† la r√©alisation du deuxi√®me acte. La consigne dict√©e de Londres √©tait la suivante : le bateau devait aller √† la bou√©e de la jument dans l'archipel des Gl√©nans et de l√† faire route Sud-Sud-Ouest sur 70 milles. Ce trajet accompli, il devait attendre sur place et de 7 heures √† minuit hisser un fanal au haut du m√Ęt pendant 5 ou 10 minutes toutes les demi-heures, pour se faire rep√©rer du sous-marin alli√©, en mission dans ces parages.

Au bout d'une heure et demie environ, ils furent pr√®s de la ¬ę Jument ¬Ľ et prirent aussit√īt le cap Sud-Sud-Ouest, Briec √©tait √† la barre, tandis qu'un marin laissait filer le loch pour conna√ģtre la vitesse du bateau.

Robert trop malade pour venir observer le déroulement de la croisière avait chargé Jean de veiller près du patron à ce que toutes les consignes fussent suivies.

Les heures s'√©coul√®rent tandis que le bateau secou√© par les vagues filait ses 5 ou 6 noeuds d'une fa√ßon r√©guli√®re. Nos trois amis √©taient toujours malades, allong√©s au fond de leur cale et les √©v√©nements ext√©rieurs √©taient le moindre de leurs soucis. Jean, tant√īt tenait compagnie au patron dans la cabine de commandement, tant√īt bavardait avec les hommes au poste d'√©quipage. √Ä midi, ceux-ci l'invit√®rent √† go√Ľter √† leur ¬ę cotriade ¬Ľ mais les odeurs de mazout du moteur s'ajoutant √† celles de la cuisine attenante, √† la salle des machines, l'oblig√®rent bien vite √† remonter sur le pont.

Le vent était fort, la mer houleuse et les lames se brisant sur la proue aspergeaient les hommes qui manoeuvraient sur le pont. Ce n'est que dans la cabine du patron que l'on pouvait admirer l'immensité de la mer, et la course des vagues tout en étant à l'abri.

Novembre touchait √† sa fin, et vers 6 heures la nuit approchait, quand Briec s'√©cria : ¬ę Nous voil√† arriv√©s, nous avons parcouru les 70 milles, et nous allons stopper ¬Ľ. Le moteur arr√™t√©, le bateau se balan√ßa au gr√© du vent, tant√īt au sommet d'une lame, tant√īt s'affaissant dans le creux des vagues. Nos deux hommes scrutaient l'horizon cherchant √† d√©couvrir le sous-marin ou seulement son p√©riscope. Mais rien n'apparaissait sur les cimes des vagues.

La nuit tomba, il ne restait qu'√† monter les feux selon le plan pr√©vu. Un membre de l'√©quipage fut charg√© de ce travail. Tous aux aguets nous pensions que d'une minute √† l'autre notre sauveur allait appara√ģtre. Mais les heures s'√©coulaient et nos hommes devenaient de plus en plus anxieux. Viendrait-il ? Et s'il ne venait pas ? Minuit approchait, minuit vint et la consigne, avait √©t√© donn√©e de faire le signal de 7 heures √† minuit. Jean descendit demander √† Robert ce qu'il fallait faire. Peut-√™tre que le sous-marin √©tait dans les parages et qu'avant de s'approcher le commandant voulait s'assurer que c'√©tait bien le bateau annonc√©, en observant l'ex√©cution exacte de la consigne.

Apr√®s minuit, la lanterne ne fut plus mont√©e et tous attendirent pleins d'inqui√©tude. Robert, qui avait fait un effort pour venir sur le pont, remontait le moral de ses camarades en leur disant que si le sous-marin ne venait pas ce soir-l√†, il √©tait pr√©vu qu'il viendrait le lendemain. Mais que serait le lendemain ? Il conseilla de refaire les signaux, puis redescendit dans la cale. Jean resta seul avec le patron Briec, esp√©rant encore, mais au bout d'une heure, lass√©, il s'appr√™tait √† descendre pr√®s de ses camarades. Il dit bonsoir √† Briec, et s'attardait encore un instant sur le pont quand, soudain, il entendit un coup de ¬ę klaxon ¬Ľ et discerna, dans l'obscurit√© une masse sombre encadr√©e de vagues blanches qui venait √† toute vitesse vers eux. D'un bond, il fut dans les postes o√Ļ dormaient l'√©quipage et ses camarades criant : ¬ę Le sous-marin ; le sous-marin ¬Ľ. Quand il revint le submersible √©tait stopp√© √† une centaine de brasses qui braquait son projecteur sur le matricule du bateau de p√™che pour s'assurer que c'√©tait bien celui qui √©tait signal√©. Malheur ; ce n'√©tait pas le m√™me, c'est le matricule du bateau de Criquet qui avait √©t√© signal√© √† Londres, et ce n'est qu'au dernier moment que Briec l'avait remplac√©. Les amis du sous-marin devaient √™tre perplexes. Enfin avec le porte-voix, l'un d'eux cria : ¬ę √ätes-vous le bateau X... ? ¬Ľ Jean reconnut la voix de son camarade Daniel L., membre du r√©seau, reparti depuis quelques mois en Angleterre et charg√© des liaisons avec la Bretagne. De tous ses poumons il lui r√©pondit : ¬ę C'est bien nous ¬Ľ. Le sous-marin se rapprocha. ¬ę Mettez votre canot √† la mer ¬Ľ, ordonna Daniel. L'√©quipage s'empressa d'ex√©cuter la manoeuvre : un marin avec des rames descendit avec le canot. Mais la mer √©tait grosse, d√®s qu'il toucha l'eau il fut projet√© contre le bateau de p√™che, puis d'autres vagues le frapp√®rent l'√©cartant du bord. Il fut impossible aux amis d'y descendre. Devant ces difficult√©s un nouvel ordre vint du submersible : ¬ę Remettez en marche et essayez de nous accoster avec le grand bateau ¬Ľ. Briec se mit en devoir d'ex√©cuter cette nouvelle manoeuvre, mais la mer √©tait si mauvaise que lorsqu'il voulut se mettre bord √† bord le bateau de p√™che fut projet√©, avec violence contre l'arri√®re du sous-marin. Pour √©viter une catastrophe il s'en √©carta et bient√īt se retrouva en parall√®le avec lui √† une cinquantaine de m√®tres de distance. Comment faire le transbordement des quatre hommes et de leur valise diplomatique ? La d√©cision fut prise : par le canot et co√Ľte que co√Ľte. On le ramena pr√®s du bateau de p√™che. Quand une vague le souleva presque √† la hauteur du pont, Robert et Paul s'y laiss√®rent tomber. Le p√™cheur, √† la godille, au prix de grandes difficult√©s les dirigea vers le sous-marin. L√† d'autres marins, avec des engins appropri√©s tinrent un instant leur canot contre la coque du sous-marin. Le temps de hisser les deux hommes sur l'escalier et le canot, fr√™le embarcation sur cette mer tourment√©e, revint prendre Jean, Roland et le patron Briec. Le canot √©tait √† moiti√© rempli d'eau, et les vagues passaient par-dessus bord, mais la deuxi√®me navette r√©ussit comme la premi√®re au prix des m√™mes difficult√©s et des m√™mes efforts. D√®s qu'il eut gagn√© la plate-forme du sous-marin, Jean, les v√™tements tremp√©s, serra cordialement la main de chacun de ses sauveteurs et se dirigea vers l'√©chelle pour descendre √† l'int√©rieur o√Ļ un marin anglais s'empressa de lui passer des v√™tements secs et de lui servir une tasse de th√© bien chaud. Paul et Roland ne tard√®rent pas √† le rejoindre tandis que Daniel et Robert rest√®rent un moment s'expliquer avec Briec, puis ils descendirent √† leur tour en compagnie du commandant. Celui-ci re√ßut ses nouveaux h√ītes dans la cabine des officiers, et apr√®s les avoir f√©licit√©s, se mit en devoir de les restaurer. Les malades, sur ce bateau plus stable avaient retrouv√© leur app√©tit, et tout le monde fit honneur au premier repas anglais. Daniel expliqua alors √† nos quatre amis la cause du retard √† venir les rejoindre. Le sous-marin avait aper√ßu Ie bateau de p√™che avant la nuit, mais il avait √©galement rep√©r√© un bateau allemand et s'√©tait lanc√© √† la poursuite de ce dernier. Il leur avait √©chapp√©. Maintenant ils retournaient dans les parages de Lorient pour guetter les bateaux ennemis. Toute la nuit le sous-marin fit route en surface et d√®s que le jour vint √† poindre il se mit en plong√©e. Tout le jour, il se tint devant Lorient. De temps en temps le commandant ou l'un de ses seconds hissait le p√©riscope et jetait un rapide coup d'oeil sur les flots. L'op√©ration ne durait que quelques secondes. Les ¬ę Johnny ¬Ľ furent aimablement invit√©s √† se rendre compte de la vue que l'on avait. Pour se distraire ils observaient les marins dans leurs manoeuvres, chacun ayant sa sp√©cialit√©, ils se promenaient dans les couloirs, admiraient les belles torpilles pr√™tes √† √™tre lanc√©es, on s'allongeaient sur leurs couchettes. Tout √©tait nouveau pour eux et tr√®s instructif.

Il n'y eut rien à signaler dans la journée et le soir venu, le bateau refit surface et prit la direction de Brest.

Daniel prenait le quart vers minuit et il dit √† Jean de venir lui tenir compagnie. Ils bavardaient sur la tourelle, quand Daniel prenant ses jumelles dit √† son ami : ¬ęTiens regarde, nous passons au milieu de la flottille de p√™che des Guilvinistes ¬Ľ. En effet, dans la nuit Jean put distinguer de nombreuses voiles autour d'eux. Ces braves marins, ses compatriotes, qui le savaient disparu dans la nature depuis qu'il avait √©chapp√© √† la Gestapo, √©taient loin de se douter qu'il voguait sur ce bateau de guerre dont ils entendaient le bruit du moteur. D√®s le matin suivant devant le goulet de la rade de Brest ce fut la m√™me manoeuvre que devant Lorient : plong√©e, p√©riscope et attente patiente. Aucun bateau ennemi ne se pr√©senta et nos sous-mariniers novices, qui auraient voulu voir une attaque √† la torpille furent un peu d√©√ßus. La troisi√®me nuit, le sous-marin, sa mission remplie, prit la direction de l'Angleterre. Le matin, quand le sous-marin fit surface la c√īte anglaise se dessinait au loin et deux heures apr√®s il accostait au port de Darthmouth.

Les amis de Robert du service de renseignements, nous attendaient. Ils apprirent à notre chef de réseau, qu'ils avaient appris par un membre d'un autre réseau que les boches avaient son signalement, et que s'il était resté plus longtemps en France il aurait probablement été pris. Ils témoignèrent d'autant plus de joie de le retrouver sain et sauf.

Apr√®s un bon d√©jeuner √† l'√Čcole navale, des adieux discrets au commandant du sous-marin (qui devait dispara√ģtre quelques mois plus tard avec le submersible, pr√®s de Malte) tout le monde prit place dans une spacieuse voiture automobile qui les conduisit √† Londres. L√†, d'autres amis bretons du service de renseignements accueillirent avec joie leurs compatriotes, dont ils avaient suivi avec angoisse, par la radio, l'odyss√©e mouvement√©e.

Quelques jours apr√®s le g√©n√©ral de Gaulle les recevait pour les f√©liciter puis Robert reprit son service aux renseignements. Les trois amis s'engag√®rent dans les F.F.L., Jean au Service de sant√©, Roland dans l'aviation et Paul √† l'√Čcole des Cadets.

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n¬į 89, juin 1956.