Le sabordage du Courbet, par l'amiral Maurice Giret

« Dans la longue tradition des batailles navales, aucun navire n'eut sans doute l'honneur de se saborder pour mieux poursuivre un combat qu'il n'avait jamais cessé » (1).

tourelles-courbetC'est ce qu'écrivait Maurice Schumann, évoquant il y a dix ans le Courbet, à l'occasion du 40e anniversaire du débarquement.

Lancé à Lorient en 1911, le Courbet était en 1939 le plus âgé de nos cuirassés, à la veille d'une proche « retraite ». La guerre allait lui donner un sursis, la marine ayant besoin de batteries flottantes pour la défense des ports de la Manche contre une éventuelle menace des troupes allemandes. Ses 12 canons de 305 mm disposés en six tourelles doubles, ses 22 pièces de 138 mm réparties en huit casemates latérales, son artillerie de DCA mise en place au début de 1940 : sept pièces de 75 mm, sept de 37 mm et 4 mitrailleuses de 13,2 mm, lui donnaient une puissance de feu considérable.

Du 1er au 17 juin 1940, le Courbet assure la défense du port de Cherbourg contre les raids de la Luftwaffe et l'avance des troupes allemandes dans la région de Carentan, avant de se replier sur Portsmouth où l'armistice le surprend.

cheminees-superstructures-courbetSaisi par la Royal Navy, il est réarmé quelques jours plus tard par un noyau des Forces Navales Françaises Libres, marins de tous grades, civils de tous âges et de toutes provenances. Quelques jeunes suivent à bord les cours de la nouvelle école navale qui vient de se créer.

Tous reçoivent une formation accélérée à la mise en œuvre de la DCA, les attaques aériennes sont quotidiennes, les postes de combat interminables, et la fierté est grande de voir attribuer au Courbet le 12 août, moins de deux mois après l'armistice, la destruction de deux des cinq avions allemands abattus au cours d'une attaque particulièrement violente, dont l'une des cibles était le cuirassé français.

Jusqu'en mars 1941, ses munitions CA étant alors épuisées, il contribue à la défense de Portsmouth aux dépens de quelques autres avions ennemis, puis on le désarme et il sert de dépôt.

Remorqué à Plymouth, la marine britannique l'utilise avec l'accord des autorités de la France Libre, comme bâtiment but radar et pour d'autres exercices.

En mars 1944, la décision est prise de réarmer le Courbet. La mission définie au commandant, le CV Wietzel, est de saborder le bâtiment en face d'Ouistreham pour constituer, avec d'autres « vieilles coques », une digue artificielle destinée à protéger les opérations de débarquement.

courbet-lion-sur-merLe cuirassé est à cette époque un bâtiment délabré ne possédant ni chaudière, ni machines, ni moyens de navigation. Qu'importe ! Tout est mis en œuvre pour le rendre apte à sa mission. Installées sur la plage avant, deux chaudières locomobiles fourniront la vapeur nécessaire à la manœuvre du guindeau pour dévirer la longueur de chaîne indispensable au remorquage. Deux groupes électrogènes donneront le courant pour les grues d'embarcations, l'éclairage intérieur et l'alimentation du circuit magnétique. Des transmissions téléphoniques intérieures seront mises en place. Deux canons de 40 mm et quatre Oerlikon de 20 mm seront installés pour servir à la défense CA, pendant et après les opérations de sabordage (2). Mais surtout seront préparées avec soins les dispositions propres à assurer, à l'heure voulue, l'exécution rigoureuse et sans faille de la mission. Huit charges doubles (environ 400 pounds) sont installées dans les doubles fonds, leur mise à feu devant être commandée de la passerelle. Pour faciliter l'échappement de l'air, tous les ponts sont percés, toutes les portes étanches sont ouvertes le bâtiment devra s'enfoncer bien droit jusqu'à toucher le fond, son chavirement rendrait vaine sa mission.

Le personnel finalement retenu pour la traversée comprend, outre le commandant, trois officiers et une cinquantaine d'hommes. Leur cohésion est nécessaire pour le succès de l'opération ; aussi subissent-ils pendant le mois précédant le jour J un entraînement poussé, exercices répétés à terre (dome teacher), lutte contre l'incendie, ou, à bord, manœuvre des lignes de mouillage en vue du remorquage, instruction aux pièces CA, aux signaux...

Le 5 juin dans la soirée, alors que la rade de Weymouth est survolée par des centaines d'avions remorquant les planeurs qui transportent les premières troupes aéroportées, le commandant informe l'équipage de l'imminence du débarquement et lui précise que le Courbet sera sabordé à l'est de la zone « Sword » du dispositif, devant Ouistreham.

Finalement, c'est avec un équipage bien rodé que le Courbet quitte son mouillage à l'aube du 7, tiré par les remorqueurs Growler et Samsonia. Escorté par deux corvettes canadiennes, le groupe fait route à cinq noeuds jusqu'à passer à 15 milles de l'île de Wight, puis met le cap sur la baie de Seine. Le temps est beau, le vent de force modérée, la nuit est calme, hormis quelques survols d'avions non identifiés et l'incendie suivi d'explosion d'un bâtiment sur notre arrière. La pleine lune, un moment apparue, laisse découvrir l'importance et l'intensité du trafic maritime. À bord, chacun pense aux accidents possibles : attaques d'avions, d'U-boats, mines torpilles... et à la façon de rejoindre au plus vite (ah ! ces trous dans les ponts) sa place dans un radeau.

La terre est en vue vers 8 heures le lendemain. Pendant des heures le Courbet évolue, au prix de manoeuvres délicates de ses remorqueurs, au milieu d'une armada de navires et d'engins de toutes sortes, poussière navale sillonnant le plan d'eau, mais aussi de nombreux bâtiments de guerre ; deux cuirassés britanniques envoient ponctuellement toutes les 3 minutes leurs lourdes salves sur le front ennemi enfoncé depuis la veille.

courbet-maree-hautePour des raisons mal définies, le sabordage prévu vers midi à la pleine mer doit être reporté au lendemain ; le Courbet attendra ce moment au mouillage devant Luc-sur-Mer, dans une position inconfortable, à l'extrême limite est du dispositif, soumis aux attaques éventuelles des U-boats.

Le 9 juin à 11 h 15, le cuirassé relève son ancre pour la dernière fois de sa longue vie. Il est conduit par ses guides l'un à couple, l'autre en flèche, vers le lieu de son sabordage, à 3 300 mètres dans le 315° du sémaphore d'Ouistreham. Deux vieux cargos, dont le français Forbin, l'y ont précédé, quatre autres suivront, ainsi que les croiseurs Durban et Sumatra. Au total, neuf unités en ligne orientée est-ouest formeront une digue artificielle d'environ 1 000 mètres et à 1 500 mètres de la côte.

L'opération ultime a lieu sans incident, l'équipage est aux postes d'évacuation et l'attente est anxieuse.

À 13 h 25, l'étrave étant sur l'arrière du second cargo, le commandant déclenche la mise à feu des huit charges placées dans les fonds. Sourdes explosions, sifflement de l'air chassé des compartiments, puis en 30 secondes enfoncement rapide de quelques mètres jusqu'à toucher le fond. Le Courbet a vécu...

L'équipage, la gorge serrée, entonne la Marseillaise avant de quitter le cuirassé. En foulant peu après, pendant quelques instants de liberté, le sol de France, l'émotion est à son comble. Que de chemin parcouru depuis juin 1940 ! La guerre continue, mais cet imposant déploiement de forces qui s'étale à porte de vue nous montre que la victoire est désormais certaine.

Au matin du 10 juin, avant de quitter la zone à bord de nos remorqueurs, mission remplie, un dernier salut part vers notre glorieux vétéran dont la haute silhouette se détache parmi ses compagnons. L'immense croix de Lorraine qui le domine, au-dessus du mât tripode, claque fièrement dans le vent.


(1) Le lecteur rapprochera ce récit de l'article de l'amiral R. Wietzel, qui figure au n° 69 de juin 1954 (NDLR).
(2) Les pièces CA entrèrent en action dès le 8 juin et restèrent armées après le sabordage par une équipe de l'armée britannique embarquée sur le Courbet à Weymouth.


Extrait de la Revue de la France Libre, n° 287, 3e trimestre 1994.