De la Wehrmacht aux Forces françaises libres

Extrait et résumé du récit de l'évasion d'un groupe d'Alasaciens de l'armée allemande
par François Lotz, chef de bataillon de réserve de l'infanterie

L'alsace en 1940

Dès juin 1940, les Allemands annexèrent l'Alsace et la Moselle au Grand Reich.

Le Gauleiter Robert Wagner, par une ordonnance du 25 août 1942, entraîna l'Alsace dans une des plus grandes catastrophes de son histoire en signant le décret d'incorporation des Alsaciens dans l'armée allemande où plus de 40.000 d'entre eux durent y laisser la vie.

Il s'agissait de jeunes gens nés de 1920 à 1924, puis ultérieurement ceux qui étaient nés de 1907 à 1919 et de 1925 à 1927.

Quelques milliers d'Alsaciens, surtout originaires des villages frontaliers, réussirent à passer clandestinement en France non occupée.

Mais la surveillance de la frontière des Vosges fut renforcée et l'occupant eut l'idée diabolique de frapper, en cas d'insoumission, ce que tout homme possède de plus cher au monde : sa famille et ses parents. Rappelons le sort de la famille Jaegle de Kaysersberg, le père de Marcel Jaegle fusillé, l'épouse internée à Schirmeck, puis déportée en Allemagne avec toute la famille, alors que Marcel incorporé malgré tout, mourut sur le front russe en février 1944.

Force fut donc aux Alsaciens d'obéir à l'ordre de mobilisation ; ils le firent avec l'espoir qu'une évasion au front ou qu'une blessure même grave pourrait mettre fin rapidement à leur calvaire.

Dans la Werhmacht

Le groupe, douze jeunes gens du Bas-Rhin, qui a fait l'objet du récit suivant, reçut de janvier à juin 1943 son instruction militaire à Reutlingen, puis à Ludwigsburg. Il fut ensuite affecté à un bataillon de marche formé à Constance qui, initialement, devait partir sur le front russe.

Quelques jours avant le départ prévu du bataillon, en raison de l'imminence d'un débarquement allié en Sicile, un contre-ordre changea la destination du bataillon, à la plus grande joie des Alsaciens.

Cette circonstance devait les favoriser car, grâce à un subterfuge, ils purent rester groupés dans un même groupe de mortiers de 81 sous encadrement allemand : deux caporaux-chefs et un sergent. Ce fait est sans doute unique dans la Wehrmacht car les instructions interdisaient formellement l'affectation de plus de deux Alsaciens à un même groupe de combat.

Voici les noms des Alsaciens formant ce groupe :

PREMIÈRE PIÈCE

Porteur de la plaque de base : René Kress, actuellement adjudant de gendarmerie, demeurant à Schiltigheim (Bas-Rhin).

Pointeur : François Lotz, actuellement notaire, demeurant à Pfaffenhoffen (Bas-Rhin), chef de bataillon de réserve d'infanterie de l'armée française.

Chargeur : Lucien Brandstedt, actuellement électricien, demeurant au Maroc, gradé de l'armée française.

Pourvoyeurs : Pierre Lienhard, actuellement agent commercial, demeurant à Strasbourg ; Charles Vetter, actuellement ouvrier, demeurant à Ostwald ; Jean Zaegel, actuellement conseil juridique et fiscal, demeurant à Strasbourg, lieutenant de réserve de l'armée française.

DEUXIÈME PIÈCE

Porteur de la plaque de base : Joseph Fuchs, actuellement archiviste de la ville de Strasbourg.
Pointeur : René Lang, peintre en bâtiment, depuis lors décédé.

Chargeur : Martin Mutschler, actuellement employé de la S.N.C.F., demeurant à Strasbourg.

Pourvoyeurs : Émile Loew, actuellement ouvrier, demeurant à Strasbourg ; Antoine Kirsch, actuellement chauffeur, demeurant à Strasbourg ; Xavier Koffel, actuellement fondé de pouvoirs, demeurant à Lingolsheim.

L'évasion

Le bataillon traversa rapidement l'Italie ; il franchit le détroit de Messine le 11 juillet et prit position au sud du terrain d'aviation de Catane, en bordure du Simeto, dans la nuit du 14 au 15 juillet 1943. C'est au cours de la traversée de l'Italie que nos Alsaciens apprirent le 10 juillet au matin en gare de Palmi, par un prêtre italien, que les Alliés avaient débarqué en Sicile. Des parachutistes anglais avaient sauté dans le secteur et le bataillon avait reçu une mission de ratissage de la zone, les combats les plus violents se déroulant à une vingtaine de kilomètres plus au sud. Notre unité se trouvait donc en quelque sorte isolée.

Dès le lever du jour, la montagne sicilienne, qui paraissait se trouver à portée de main, obséda les Alsaciens. Pour eux, c'était là-bas que se trouvait leur salut !

Mais à 6 heures du matin, nous subîmes un violent tir d'artillerie : en effet, les quelques parachutistes s'étaient multipliés au cours de la nuit, nous avions devant nous la VIIIe armée anglaise. Les Anglais attaquèrent la position allemande et vers 8 heures du matin, ils étaient arrivés à 100 mètres de celle-ci.

La figure de notre commandant de compagnie devint brusquement très grave. « Préparez-vous à l'assaut », nous ordonna-t-il en sortant son pistolet et l'armant. Certes, l'assaut mettrait sans doute fin d'une façon rapide et définitive à notre calvaire.

L'Alsacien enrôlé dans la Wehrmacht se voyait, lui, contraint de risquer sa vie pour une idéologie et pour un pays qui n'étaient pas les siens, contre son propre pays et ceux qui l'aidaient. Donc, et j'en viens à ce que je ressentais, dans le cas de ma mort, les miens n'auraient même pas la consolation que je m'étais sacrifié pour eux. Ils ne pourraient qu'en être profondément affligés, sans avoir la possibilité d'en être fiers.

Je pris le bipied du mortier sur le dos dans l'idée qu'il me protégerait contre les balles et je me couchai sur le ventre. Ma tête reposait sur le postérieur de Jengele qui me souffla : «Prépare ton mouchoir et ton arme. » C'était une excellente idée : les deux risquaient de me sauver la vie.

Mon mouchoir blanc dans ma main gauche enfoncée dans la poche, de la main droite plaquée contre le sol, je tenais mon pistolet, et dans cette attitude à la fois pacifique et guerrière, je priais.

Brusquement, le commandant de compagnie vint vers nous et nous ordonna de mettre les mortiers en batterie, prêts à tirer à 100 mètres. Au cours de l'attaque anglaise qui échoua, deux camarades alsaciens furent blessés, notre groupe se trouvait à l'extrême droite de la position allemande et notre sergent avait disparu. Au cours de la période d'accalmie qui suivit, les Alsaciens songèrent à s'évader vers la montagne.

Vers 10 heures, ils simulèrent un repli de blessés, avec l'intention de mieux observer la position. La progression vers l'arrière dans un chemin creux fut très lente car l'un des blessés souffrait atrocement. Au bout d'un quart d'heure, ils atteignirent une zone absolument déserte qui montait légèrement à droite du chemin et qui s'inclinait vers une zone marécageuse : un fourré de roseaux. C'est ce fourré qu'ils décidèrent de rejoindre afin de s'y cacher provisoirement ! Pour l'atteindre, nous décidâmes de nous alléger en nous débarrassant de nos mortiers : en quelques secondes, les deux plaques de base, les deux bipieds et les deux tubes disparurent dans les cactées. Une hystérie collective s'empara alors de nous, nous arrachâmes tous de nos tenues les aigles à croix gammée et les envoyâmes rejoindre les mortiers. Nous étions devenus des déserteurs vis-à-vis des Allemands alors que nous apprîmes par la suite que cette scène s'était déroulée à moins de 200 mètres de la position allemande. À ce moment, nous nous aperçûmes que nos deux caporaux-chefs nous avaient suivis. Nous leur fîmes alors comprendre que nous allions rejoindre les Anglais et que s'ils ne nous accompagnaient pas, nous prendrions toutes les dispositions pour qu'ils ne nous causent aucun ennui. Ils se consultèrent à voix basse et nous annoncèrent qu'ils étaient prêts à nous suivre ; nous leur enlevâmes leur arme et les emmenâmes comme prisonniers.
C'est à ce moment que notre camarade Jean Plumeré, motocycliste de la compagnie, s'était joint à nous (actuellement agriculteur à Strasbourg Montagne-Verte).

Emmenant blessés et prisonniers, franchissant une zone battue par l'artillerie anglaise, les Alsaciens arrivèrent dans le fourré beaucoup plus vaste qu'il ne paraissait et rencontrèrent un groupe de parachutistes anglais.

Au cours de la nuit, ils progressèrent avec ce groupe sur la rive gauche du fleuve ; la progression se fit par saccades, ils retenaient leur souffle, seuls leurs coeurs battaient très fort. De temps en temps, une fusée éclairante les figeait instantanément : on tirait toujours devant eux. Enfin, ils atteignirent le coude du Simeto. De l'autre côté du fleuve, des Anglais sortaient de partout : la jonction avec la VIIIe armée anglaise s'était faite.

Enfin libres

Le lendemain nous fûmes transférés en Libye, notre camarade Fuchs fut hospitalisé et nous fûmes interrogés par un officier d'état-major. Nous lui montrâmes nos cartes d'identité françaises que nous avions secrètement emportées avec nous.

Enfin, après beaucoup d'insistance de notre part, les Anglais permirent aux Alsaciens le contact avec une mission militaire française.

Le jour même de notre arrivée à Beyrouth, nous signâmes devant l'intendant militaire Hervé notre acte d'engagement à compter du 15 juillet 1943 dans les Forces Françaises Libres pour la durée de la guerre.

Le colonel Neuhauser, qui nous avait reçus, assistait à la signature, il continua à s'occuper de nous par la suite. C'est lui qui facilita la correspondance avec nos familles pendant toute la guerre comme si nous étions prisonniers de guerre des Anglais. Cette correspondance dérouta la Gestapo qui avait mené une enquête auprès des familles le jour de Noël 1943 et qui, grâce à ce subterfuge, ne furent plus inquiétées par la suite.

Le lendemain de notre arrivée à Beyrouth, enfin revêtus de l'uniforme français, nous déjeunions au mess des officiers de l'état-major des troupes du Levant, invités par le colonel Bapst, chef d'état-major.

Ce jour-là, le général de Gaulle reçut de Beyrouth le télégramme suivant : « Les dix premiers Alsaciens, libérés de l'armée allemande, arrivés à Beyrouth, signé : Bapst. »

Notre évasion fut une réussite en ce sens que l'unité allemande ne nous porta pas déserteurs mais disparus. Elle ne pouvait, en effet, nous porter déserteurs, parce que le commandant de compagnie avait contrevenu aux règlements en vigueur en laissant plus de deux Alsaciens dans le même peloton de pièce. Obligé de signaler ce fait, il risquait le conseil de guerre.

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 161, mars-avril 1966.