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Vingt-cinq ans passés déjà, les
morts et les vivants se mêlent, confondus dans
nos mémoires, estompés à travers
les brouillards du temps… Et cependant, il suffit
d’un hasard, d’un nom, d’un visage,
d’une rencontre pour renouer la trame de tant
d’aventures individuelles qui finirent par devenir
notre aventure collective. Libérateur de Paris,
ministre d’État, le général
Billotte reste pour nous, restera toujours pour nous
ce capitaine en haillons, évadé des camps
de Poméranie, qui, un soir de juin 1941, responsable
de la vie d’une poignée de Français
en révolte dans une clairière de Grande
Russie, apostropha l’officier soviétique
venu à la tête d’une compagnie en
armes nous réduire par la force : « J’ai
commandé un bataillon de chars sur le front français,
et je n’admets pas, quand j’ai salué,
qu’on ne me rende pas mon salut. » Sous
les traits du gouverneur de l’École spéciale
interarmes de Coëtquidan, nous apercevrons toujours
le lieutenant Alain de Boissieu, si chancelant, si émacié
dans la fierté saint-cyrienne, lorsque, après
cinq jours de wagon cellulaire, il franchit l’enceinte
de pieux et de barbelés de Mitchourine. Et Delaye,
qui était pour nous un vieux, avec ses quarante
ans et sa moustache, héros silencieux et modeste
qui, parachuté en France, finit deux ans plus
tard sous les balles de la Gestapo, Delaye demeure pour
moi tel qu’à la prison Bouticki, étendu
sur son lit dans son uniforme, son calot à deux
pointes de fantassin sur la tête, tourné
vers le mur, et disant : « C’est pour mon
fils que je suis là, c’est pour lui que
je ferai avec vous la grève de la faim. »
Son fils qui est aujourd’hui un homme libre et
qu’il n’a jamais revu…
*
186 Français se sont évadés d’Allemagne
par l’Union soviétique entre août
1940 et juin 1941 et sont parvenus, après mille
avatars, à rallier la France Libre : 13 officiers
et aspirants, 172 sous-officiers, un civil. Ils s’étaient
échappés pour la plupart des camps et
des commandos de Poméranie, de Prusse orientale
et de Pologne, mais Billotte, Richemond, Boissieu et
huit autres avaient parcouru 400 à 500 kilomètres
en chemin de fer ; Trarbach, parti de Brême, avait
traversé l’Allemagne de part en part, caché
dans un wagon de marchandises. Et pour 186 hommes qui
réussirent à franchir la frontière,
combien de camarades repris ou abattus ! Neuf tentatives
avaient échoué à l’Oflag
II D de Grossborn, avant le succès de l’équipe
Billotte.
Ce qui à distance me frappe le plus, ce ne sont
pas les patients préparatifs, la confection des
faux papiers, des cartes et des boussoles, la teinture
des vêtements, les tunnels éventés,
la sortie des camps au nez et à la barbe des
Allemands, cette multiple ingéniosité,
cet appareil spectaculaire des évasions bonnes
à romancer – la Résistance en a
fait par la suite autant et plus ! – non, c’est
d’abord le premier refus de ces paysans, de ces
ouvriers de France – refus de la lâcheté,
du servage, de la capitulation, refus solitaire dont
ils ont pris la décision malgré les promesses
de Vichy, malgré l’intimidation des chefs,
l’indifférence des camarades – et
l’espoir toujours agité d’une libération
prochaine. Et puis, c’est ce saut dans l’inconnu,
si hardi et si maladroit à la fois : car mis
à part la douzaine d’officiers et aspirants
évadés de Grossborn et de Hammerstein
après une longue et minutieuse préparation,
170 de ces Français se sont lancés à
l’aventure sans vêtements civils, sans argent
et la plupart sans savoir l’allemand. Ils ont
trompé la surveillance de gardiens, ils ont brisé
une clôture ou enfoncé une fenêtre
la nuit tombée, et ils ont marché vers
l’est, dans leur capote qui avait fait la campagne
de France, une musette de vivres au côté.
Qu’allaient-ils faire par les plaines d’Europe
orientale, Borelly de Bandol, et Taxil de Draguignan,
le Bordelais Boutoul et le Lillois Massin ? Le jour,
ils se terraient, la nuit ils avançaient à
travers champs, évitaient les routes, contournaient
les fermes, proscrits qui se rapprochaient de la France
en s’en éloignant un peu plus. Henri Clastère
marche du 23 au 30 août 1940, il est bientôt
réduit à se nourrir de pommes de terre
à peine déterrées, à manger
une poule crue, il est poursuivi, traqué, ses
compagnons sont abattus, il se trouve face à
face avec un garde-frontière, il se bat avec
lui, il l’étrangle à demi, l’assomme,
se jette à l’eau – ce colosse
est une loque humaine quand il atteint la Lithuanie.
Plus de la moitié se sont évadés
durant l’hiver 1940-41 : le thermomètre,
à Eydkühuen, tomba à – 350.
Il y eut ceux qui marchèrent nuit après
nuit sans qu’un instant la neige fit trêve,
ceux qui traversèrent la Pologne gelée,
les pieds dans des sabots, pareils aux débris
de la Grande Armée, ceux qui franchirent à
la nage la Neisse ou le Niémen encombrés
de glaçons, ceux qui, pourchassés par
des meutes d’hommes et de chiens dans le sanglant
no man’s land polono-lituanien, rampèrent
sur la glace pour franchir le dernier barrage de barbelés,
ceux qui y furent tirés comme un gibier d’hiver
et entendirent leurs compagnons frappés à
mort s’effondrer derrière eux…
*
De l’autre côté de cette frontière
où tant de drames se sont joués, il y
avait, espérions-nous, la liberté.
Ce fut une autre aventure où le drame et la
cocasserie se mêlèrent, une aventure dont
nous nous sommes parfois demandé si nous sortirions
un jour. La Russie était liée à
l’Allemagne par l’accord de non-agression
d’août 1939, et l’on sait que jamais
Staline ne tint plus scrupuleusement ses engagements
qu’envers Hitler ; laisser 186 soldats français
rallier la France Libre eut été une violation
de neutralité, les renvoyer en France aurait
pu passer pour un risque, s’il y avait eu parmi
eux des espions. Nous entrâmes dans le système
concentrationnaire soviétique. Ce que nous avons
vu n’a jamais été écrit.
186 Français qui ne savaient pas un mot de russe,
isolés ou par groupe de deux ou trois dans le
meilleur des cas, ont connu le lent cheminement qui
conduisait des prisons de villages, caves et soupentes
où l’on croupissait sous la garde d’un
milicien, à une suite de prisons centrales grouillantes
de « politiques », Grodno, Byalystock, Augustow,
Brest-Litowk, Kaunas, Riga, Minsk, puis aux convois
en immenses trains cellulaires – cinq jours de
Kaunas à Moscou, avec une boule de pain et un
morceau de lard, parmi les milliers d’hommes,
de femmes et d’enfants déportés
vers la Sibérie. Puis ce furent pour certains
les fameuses prisons de la N.K.V.D. de Moscou, Loubianka
et Bourtiki, forteresses du silence, empire de Béria
dont on ne prononçait le nom qu’à
voix basse. Et puis, au-delà, des camps, et d’abord
Kozielsk, monastère et rendez-vous de chasse
transformés en lieu de détention pour
« politiques », Kozielsk où nous
découvrîmes cette inscription sibylline,
en polonais et en russe : « Nous partons pour
une destination inconnue »… Kozielsk où
avait séjourné avant nous une partie des
4.500 officiers polonais massacrés à Katyn.
Et d’autres transports cellulaires encore, d’autres
camps en bordure de la taïga, sur la branche européenne
du transsibérien.
Or, voici que ces Français perdus à 3.000
kilomètres de leur pays, et pris dans la machine
aveugle des purges staliniennes réagissent et
opposent aux geôliers russes le même refus
qu’ils ont opposé aux Allemands. Malgré
l’isolement, les menaces et le temps qui s’écoule
interminablement, ils se sentent si peu coupables, si
étrangers à la machine qui les entraîne,
si rebelles à la logique et à la soumission
concentrationnaires, qu’ils répètent
les uns après les autres, inlassablement cette
phrase talisman : « Nous sommes des soldats français
», avec la même fidélité et
la même certitude que le provincial mis en croix
par Verrès répétait : « Je
suis un citoyen romain ». Ils refusent les règles
de la discipline pénitentiaire et de l’acceptation.
Forfanterie, inconscience ? Fauvelle, depuis six mois
au secret à la prison Loubianka et sans espoir
d’en jamais sortir, s’ouvre les veines ;
on le recoud, on le sauve, un juge d’instruction
accourt : « Malheureux, savez-vous bien que si
vous étiez mort, c’est deux victimes que
vous auriez faites, et non pas une ? » Il aura
droit de se ravitailler à la cantine de la prison.
Trois grèves de la faim éclatent à
la prison Boutirki de Moscou ; elles y suscitent le
désarroi : « On n’a jamais vu çà
! » s’indigne le directeur de la prison.
La troisième grève est durement brisée,
les récalcitrants, d’abord privés
d’eau sont isolés au cachot noir, puis
nourris à la sonde par le nez. « Si l’U.R.S.S.
décide que vous devez mourir, vous mourrez comme
des contre-révolutionnaires mais si l’U.R.S.S.
ne veut pas que vous mouriez, sachez que vous n’aurez
pas le droit de mourir ! » leur jette dans un
croassement le colonel de la N.K.V.D. qui s’agite
comme un grand corbeau noir au milieu des soldats rouges
et des blouses blanches des infirmiers.
À Kozielsk, où les Français évadés
ont obtenu d’être regroupés dans
un relatif confort, avec une ration alimentaire améliorée
et des livres, au printemps 1941, ils ne rêvent
qu’évasion ; trois équipes s’entraînent,
deux ont pour objectif Moscou et les ambassades, la
troisième, plus chimérique encore, la
Roumanie ou la Turquie, distantes de 1.500 kilomètres
; un tunnel est creusé, les Russes le découvrent
in extremis, le camp est au bord de l’insurrection
ouverte. Il faut toute l’autorité du capitaine
Billotte pour éviter le pire drame, puis l’agression
allemande, qui sur ces entrefaites, si elle ne les arrache
pas encore à la captivité, fait du moins
d’eux des Alliés.
Ces intraitables en haillons, qui jusqu’au dernier
biffin pré- tendent traiter de puissance à
puissance avec les autorités soviétiques,
comment vivent-ils lorsqu’ils sont regroupés
? Ils reconstituent une cité, un village de France
; 186 Français isolés dans une clairière
des confins de l’Ukraine, tous jeunes et confiants
dans leur ingéniosité et leur endurance,
affirment leur autonomie en même temps qu’ils
reconnaissent le capitaine Billotte pour leur «
starchi », constituent une assemblée délibérante,
une intendance, un service d’information, une
section culturelle, des compétitions sportives,
une vie politique, ils organisent, construisent, aménagent,
discutent. Et ils deviennent ce bloc soudé, uni,
dont la cohésion et l’esprit de résistance
stupéfient les Russes devant lesquels, dans les
nuits d’été, ils chantent la marche
qu’a composée pour eux René-François
Millet :
« Pour combattre avec de Gaulle
Souviens-toi, souviens-toi
Qu’il faut s’taper pas mal de taules
En veux-tu, en voilà
De Kaunas à Mitchourine,
Au grand pays de Staline,
Évadés dans la misère,
Toujours la mine altière... »
*
Le spectacle de la Russie en guerre, le déferlement
des convois des réfugiés qu’on achemine
vers l’Oural et que croisent les trains de soldats
et de matériels montant vers le front, la bonhomie
populaire, mais aussi l’anxiété
d’un pays qui mesure la gravité de la menace,
qui se prépare au pire et tiendra bon, nous avons
entrevu tout cela à travers les fenêtres
d’autres wagons plombés, à travers
les grilles d’autres camps encore.
Enfin, après bien des tractations dans lesquelles
le capitaine Billotte joua un rôle déterminant
un dernier train cellulaire mena les 186 à Arkhangelsk,
un dernier cargo de policiers les emporta sur la mer
Blanche au milieu du brouillard à la rencontre
de la première armada anglo-canadienne de ravitaillement
de l’U.R.S.S. Nous embarquâmes, engagés
volontaires dans la France Libre, à bord de l’Empress
of Canada. Ici convergeaient les chemins de notre liberté
; ici allaient commencer de nouvelles aventures, vers
la mort ou vers la vie.
J.-L. CRÉMIEUX-BRILHAC
Le contenu de cet article est
issu de l'ouvrage en 7 volumes "La
mémoire des Français libres. Hommes &
Combats" édité par la Fondation de
la France Libre. |