Les parachutistes SAS, par Georges Caïtucoli

Allocution de Georges Caïtucoli, président de l’amicale des SAS

Georges Caïtucoli, président national des Parachutistes Français Libres du « Special Air Service », a rejoint cette unité en Angleterre en provenance de Rayak.
Chef de stick, parachuté en Saône-et-Loire début août 1944 pour préparer le débarquement du sud, il participe à toutes les opérations de sabotages et d’embuscades sur les voies de communication ennemies.
Cité à l’ordre de l’Armée aérienne, il obtient la médaille militaire et la Military Medal britannique.
Parachuté en Hollande le 7 avril 1945, encerclé, il refuse avec son stick de se rendre. Il est blessé dans le combat qui a suivi. Prisonnier, il est amené au camp spécial de Tarmstedt, entre Cologne et Hambourg, il s'en évadera deux semaines après, porteur de messages pour le Q.G. du général Montgomery, commandant la VIIIe Armée.
Cité à l’ordre de l’Armée, il est décoré de la croix de guerre hollandaise.
NDLR

L’année dernière prenant, ici même, la parole par tradition, je vous disais mon vœu, mon espoir de dédier un jour ce Mémorial que nous avions inauguré le 4 septembre 1984, à tous les hommes du «Special Air Service», à tous ceux qui, exaltés par leur fameuse devise «Qui ose gagne», ont combattu jusqu’à l’ultime sacrifice.

Aujourd’hui, en lisant, la gorge serrée, ces noms gravés pour toujours en ce lieu, nous vétérans que seul le hasard a transformés en survivants, car il y a eu, lors de nos combats, tant de balles connues et inconnues qui nous ont frôlés, nous que le destin a voulu épargner, nous qui sommes encore là, dernière mémoire de ces temps de guerre, nous revoyons, comme dans un rêve, défiler la cohorte de ceux qui sont morts à nos côtés.

Passant qui demain s’arrêtera ici, enfants de France, enfants de partout si vous saviez quelle foi, quelle force, quelle détermination étaient en eux. Si nous avions pu ajouter sur ces stèles l’âge de chacun, vous auriez découvert que la plupart avaient à peine 20 ans. Vingt ans et une formidable envie de vivre. Cette vie qu’ils ont offerte sans marchander, jusqu’au jour où l’heure de la donner est venue, parce que c’était le prix à payer pour votre liberté d’aujourd’hui.

Alors, sachez qu’ils sont tombés sur tous les fronts, en avant-garde de toutes les offensives, de la Cyrénaïque, la Tripolitaine, la Tunisie, l’Italie, la France, la Belgique, jusqu’à la Hollande pour finir, fiers d’appartenir à cette exceptionnelle unité de combat dont le sigle des trois lettres SAS allait devenir, et ils ne le savaient pas, légendaire grâce à eux.

En revoyant tous ces visages disparus à jamais, en entendant encore le rire merveilleux de certains d’entre eux, je mesure mieux la difficulté d’évoquer pour les jeunes générations, la formidable aventure vécue par cette poignée d’hommes qui, en maintes occasions, fut amenée à se dépasser.

Avec l’humilité dont les survivants ne devraient jamais se départir, je vais essayer de vous dire comment et pourquoi, avec enthousiasme, ils se sont portés volontaires pour l’unité sûrement la moins conventionnelle, la moins classique des armées britanniques qui prit le nom mystérieux de «Special Air Service».

Tout a commencé en 1941. À l’époque la Libye et l’Égypte étaient les seuls territoires où forces de l’axe et Alliés s’affrontent dans un va-et-vient d’offensives et de contre-offensives.

La VIIIe Armée britannique venait d’être bousculée par l’Afrika-Korps. Les Français Libres de Kœnig engagés dans cette bataille avaient alors permis d’éviter que cette défaite ne se transforma en déroute. Tenant héroïquement Bir-Hakeim, carrefour du désert, ils avaient empêché les Allemands de compléter leur victoire par un encerclement des forces alliées prises à revers.

Au milieu de ces hommes qui se battirent, encerclés dans les sables, à un contre dix, dans des conditions qui firent l’admiration de tous et même celle de l’adversaire, il y avait le capitaine Jean Simon, plus tard général d’armée, aujourd’hui chancelier de l’ordre de la Libération que nous sommes si fiers d’avoir près de nous, ici, pour honorer cette cérémonie.

Mais cela n’avait pas empêché Rommel de pénétrer profondément en Égypte, de contrôler les deux bords de la Méditerranée et de refouler les bases de la Royal Air Force, jusqu'au Nil. Celle-ci, avec un rayon d’action rétréci ne pouvait plus protéger efficacement les indispensables convois maritimes de ravitaillement. Comment empêcher la Luftwaffe de détruire impunément les convois, sans défense aérienne possible sur une importante partie de leur trajet?

C’est alors que David Stirling, officier écossais des Guards incorporé aux "Specials Forces", à l’imposante stature, à la volonté et à la ténacité bien connues, aux pensées militaires réputées pour leur non conformisme, en eut une nouvelle qu’il proposa à un haut commandement, parfaitement stupéfié par une telle suggestion.
Privilégiant comme toujours l’action individuelle, il suggérait, tenant compte de la situation inquiétante de cette fin d’année 1941, et pour suppléer l’infériorité de la RAF, de faire attaquer au sol les avions allemands directement sur leurs aérodromes par des petits groupes de combat spécialement entraînés, s’infiltrant très loin sur les arrières ennemis.

Après bien des hésitations, les généraux Ritchie et Auckin-leck, parce que cela demandait peu de moyens, risquait peu de monde et qu’ils étaient à court de solutions, donnèrent leur accord. Le «Special Air Service» était né. Pour commencer, David Stirling, histoire d’impressionner et bluffer l’ennemi, le qualifia de brigade, alors que son effectif opérationnel ne devait pas atteindre trois cents hommes.

Premières missions, premiers échecs, premières pertes, car il y avait tout à apprendre pour les hommes de la bande à Stirling parfaitement préparés, particulièrement motivés, ne reculant devant aucune audace, mais obligés d’improviser dans l’action même, et dotés de moyens rudimentaires mal adaptés à ce type inédit d’opération.

Les leçons rapidement tirées, le patron des SAS qui n’avait jamais su conjuguer le verbe se décourager, organisa, avec ses premiers complices, le grand, le formidable Paddy Mayne, Lewis, Fraser, pour ne citer qu’eux, de nouvelles missions.

Elles furent des victoires qui stupéfièrent l’état-major. À Tamet où Paddy Mayne eut le toupet, en décembre 1941, de retourner deux fois à 15 jours d’intervalle 24 + 27, au total 51 appareils détruits. À Agebadia, où Fraser battit le record des destructions en faisant, avec son petit groupe de cinq hommes, sauter 34 avions de guerre. Dans la chasse à l’homme qui suivit, Lewis fut tué. Fraser, de son côté, n’arriva pas à temps au point de rendez-vous où il devait être récupéré. Alors ne doutant de rien, il décida de regagner, avec son équipe, les lignes anglaises à pied. 200 km de désert pratiquement sans eau, sans vivres. Après d’incroyables péripéties, récupérant de quoi subsister en attaquant les véhicules ennemis isolés, ils sont enfin découverts par une patrouille anglaise. Épuisés, ils étaient à la limite de leurs forces et ne pouvaient plus que se traîner sur le sable.

Le commandement, impressionné par une telle efficacité, nomma Stirling major et favorisa le recrutement nécessaire à la poursuite des missions. Mais former des hommes à de telles aventures, c’est long.

C’est alors que le chef des SAS apprend l’arrivée au Moyen-Orient de la 1re Compagnie de parachutistes Français Libres. Venant d’Angleterre où elle a été formée, elle est commandée par le capitaine Bergé, un Gascon, force de la nature, décidé, entêté, à qui le général de Gaulle a demandé, dès le mois d’octobre 1940, de former une unité de parachutistes avec des volontaires ayant rejoint l’Angleterre, En réalité, ils ne sont que 70, mais tous brevetés, parfaitement entraînés, motivés. C’est exactement ce que Stirling recherchait.

Ce dernier, après une mémorable entrevue avec le général de Gaulle, obtient, mais seulement parce qu’il est Écossais, nuance déterminante, d’intégrer sous le nom de «French Squadron», la 1re Compagnie au SAS.
Le major est d’autant plus heureux de cet apport qu’il découvre que le capitaine Bergé est un homme comme il les aime. Son histoire l’impressionne et il y a de quoi. En juin 1940, Bergé fait partie de ceux qui se battent, alors qu’autour on ne parle que de retraite. Blessé au combat, il n’accepte pas la défaite et réussit à embarquer pour l’Angleterre depuis Saint-Jean-de-Luz.

Sur ordre du Général, il constitue, recrute, forme cette unité de parachutistes dans les rangs de laquelle seront sélectionnés ceux qui vont avoir le redoutable honneur d’accomplir les premières missions spéciales en France occupée. C’est ainsi que le capitaine Bergé sera avec Joël Le Tac, Forman et deux autres camarades, parachuté dès le mois de mars 1941, en Bretagne, pour tenter la première de toutes les interventions militaires alliées en Europe, depuis la défaite de notre pays. Revenu en Angleterre par sous-marin, le capitaine Bergé a donc, déjà, sans le savoir, et dans des conditions extrêmement difficiles, réalisé un type d’opération que n’aurait pas renié David Stirling. Il ne leur sera pas difficile de s’entendre.

Aussi, après un entraînement spécifique complémentaire, les hommes de Bergé sont progressivement intégrés à leurs camarades britanniques pour de premières missions. Cela se réalisera, par exemple, en juillet 1942, lorsque David Stirling aura décidé une attaque générale des aérodromes allemands. Des groupes, opérant simultanément, se chargeront des terrains d’envol de la côte libyenne. L’un d’entre eux sera même envoyé par sous-marin en Crète pour s’occuper de la base de Héraklion d’où décollent les avions spécialisés dans l’attaque des convois.

C’est Bergé qui est désigné pour cette mission avec Lord Jellicoe, trois Français et un Grec. Elle sera une formidable réussite. Vingt-deux appareils détruits ainsi que les dépôts de bombes et de carburant. Mais dans la traque impitoyable qui suivra, l’équipe sera décimée. Loestic qui n’avait que 17 ans sera tué. Bergé, Sibard et Mouhot seront pris. Ce dernier réussira un formidable exploit. Trois fois, il s'évadera mais sera repris pour être placé dans des camps disciplinaires. La troisième fois, les Allemands ne le reverront plus et, traversant seul, sans aide, l'Allemagne, les Pays Bas, la Belgique, la France et l'Espagne, un an après presque jour pour jour, il rejoindra son unité en Angleterre.

De leur côté, sur la côte, les hommes de Stirling ont, par dizaines, fait sauter les avions de guerre de la Luftwaffe. Si vous saviez, vous qui m’écoutez, que de fabuleux exploits se cachent sous la sécheresse de ces deux lignes de bilan et combien je regrette, le temps m’étant compté, de ne pas pouvoir vous raconter certains d’entre eux. Quelques mois plus tard, Stirling va en réussir un autre qui est devenu légendaire.

Changeant de tactique, il décide de s’équiper en Jeep sur lesquelles il monte des mitrailleuses jumelées complétées par des mitailleuses lourdes de 12/7 pour leur donner une puissance de feu pouvant faire des ravages.

Avec ces engins il projette tout simplement de se «promener» en territoire ennemi, et, au moment propice, pénétrer en force sur un aérodrome pour tout y détruire. Idée folle mais «Qui ose gagne», elle va réussir.
Après un détour par le sud désertique, il remonte cap au nord et, après mille difficultés que je vous laisse imaginer, il est à l’approche du terrain d’envol de Sidi Hanneisch.

La nuit venue, il dispose ses 16 Jeep en U renversé. Trois d’entre elles ont des équipages français avec à leur tête le capitaine Jordan qui a pris la succession de Bergé, au commandement du «French Squadron. » À 1 heure du matin c’est l’attaque. Elle cloue sur place une défense qui n’a pas eu le temps de comprendre ce qui lui arrivait. Soixante mitrailleuses avançant comme à la parade, crachent la mort sur leur passage et laissent en feu 34 avions de guerre.

Quelle escadrille n’a pas rêvé d’un tel tableau de chasse en quelques instants de combat... Une seule Jeep a été perdue mais dans la poursuite organisée par un ennemi rendu enragé par cette défaite, l’aspirant André Zirnheld succombera à ses blessures.

Dans ses papiers, ses camarades trouveront une admirable prière aujourd’hui récitée avec ferveur par tous les paras.

Après ce formidable succès, David Stirling se lancera avec ses Jeep dans un harcèlement permanent des arrières ennemis, y créant un maximum d’insécurité afin de favoriser la poursuite victorieuse de l’offensive de la VIIIe Armée de Montgomery, lancée depuis El Alamein. Il continuera son action en Tunisie. C’est là qu’un matin, il sera pris. Quelques jours plus tard Jordan tombera à son tour aux mains de l’ennemi. Tous deux rejoindront Bergé à la fameuse forteresse de Colditz où les Allemandes l’ont enfermé.

Ainsi, par la force des choses, dans cette rétrospective, je ne vous parlerai plus directement d’eux. Alors avant de les quitter seulement dans ce discours, je veux dire à David Stirling que nous avons la joie et l’honneur d’avoir ici, parmi nous, entouré de ses camarades de combat et d’infortune, Bergé et Jordan, d’abord notre admiration pour les formidables victoires grâce à lui obtenues dans cette lutte contre la Luftwaffe. Parce que plus de 400 avions ont été détruits par ses SAS, Montgomery dira plus tard que cela a pesé très lourd dans la bataille contre l’Afrika-Korps de Rommel.

Ensuite, notre immense reconnaissance pour avoir donné aux parachutistes de la France Libre, la possibilité de se battre dans de si extraordinaires conditions et d’être associés à tant de succès.

Notre gratitude aussi au général Bergé, héros de la première mission en France qui a permis que sa première compagnie devienne le «French Squadron», et à son successeur Jordan, futur ambassadeur, qui fut de toutes les missions en Libye jusqu’à sa capture en Tunisie.

La suite va donc se faire sans eux, car la guerre continue. Nous sommes en 1943, et une page va être tournée. Après la défaite totale de l’Afrika-Korps, c’est en Italie que le Special Air Service poursuivra ses missions. Sous le commandement de Bill, frère de David Stirling, il devient régiment.
De la Sicile en mai 1943, jusqu’au Brenner en Autriche, en février 1945, des sticks seront parachutés derrière les lignes ennemies pour préparer les grandes offensives alliées dans la péninsule. Il n’est malheureusement pas possible de vous décrire cette succession de succès qui impressionnent les états-majors, cette succession de formidables aventures pour ces hommes qui se battent seuls, sans recours, livrés à eux-mêmes loin des lignes amies. La liste est longue des SAS qui mourront ainsi solitaires dans une campagne italienne, blessés à mort, agonisants, dans l’impossibilité de recevoir des soins. Leur noms sont maintenant gravés ici, mais on ne saura rien de leur martyr.

Un nouveau "French Squadron" est formé sous le commandement du capitaine de Sablé et incorporé au SAS. C'est lui qui réduira les défenses de l'île de Pantaleria qui a une position stratégique entre la Tunisie et la Sicile.

Pendant ce temps, les rescapés du French Squadron sont ramenés en Angleterre où il vont aider à la formation et l’entraînement de tous les volontaires évadés de France ou venus d’Afrique du Nord et de Corse.

Deux unités françaises seront ainsi créées et intégrées au «Special Air Service». Celui-ci, en ce début de 1944, peut enfin mériter l’appellation de «Brigade» que Stirling avait pompeusement donnée à sa bande, deux ans plut tôt. En effet, à cette date, il se compose de deux régiments britanniques et deux français. En avril une compagnie belge viendra compléter l’effectif. Pour tous, c’est, dans la fébrilité, l’attente du débarquement.

Début juin, le colonel Bourgoin et son adjoint Puech Sanson apprennent que le 4e SAS aura l’honneur, dès le 5 juin 1944 d’être le premier engagé dans «Overlord» nom de code de la bataille de la Libération, avec mission de bloquer en Bretagne les unités allemandes qui y sont concentrées, afin de les empêcher d’aller renforcer le front de Normandie.

Dès cette nuit, Deplante, Marienne, Botella, Deschamps et leurs hommes seront parachutés. Une heure après l’équipe radio de Marienne repérée, est décimée. Émile Bouétard sera ainsi le premier mort allié de l’opération du débarquement.

Pendant des semaines, avec le concours des maquis, partout en Bretagne, les SAS vont faire régner l’insécurité au prix de pertes dramatiques car les réactions allemandes sont aussi violentes qu’impitoyables. Le 17 juin à Saint-Marcel, la base, créée avec le concours des forces de l’intérieur, doit être abandonnée après une dure bataille qui coûtera très cher à l’ennemi. Un peu plus tard Marienne, trahi, sera abattu ainsi que ses camarades, par la Gestapo. Aux derniers jours des combats en Bretagne, Ithuria qui était avec Stirling et Jordan à Sidi Hanneisch, trouvera la mort.

Mais parallèlement, à cet engagement en Bretagne, dans le cadre de la bataille de la libération, partout en France les SAS sont en action.

Britanniques, Belges, Français du 3e SAS avec Conan, sont parachutés dans toutes les régions. Mais comment vous décrire ou seulement évoquer ces missions accomplies sur notre sol par les hommes dont la devise est «Qui ose gagne». Il y eut tant d’exploits, il y eut tant de deuils.

C’est le groupe britannique du capitaine Tonkin largué, lui aussi, dès le 5 juin près de Montmorillon; parti avec 40 hommes du 1er SAS, 33 trouveront la mort.
C’est le major Fraser et Josling qui étaient avec Stirling sur leurs Jeep à Sidi Hanneisch; le 6 juin, eux aussi, seront parachutés dans le Morvan. Ils se battront avec les maquis pendant 3 mois complets.

C’est Sicaud et sa compagnie du côté de Pont-de-Roide, après une première mission en Bretagne, c’est le major Frank qui avec une centaine de SAS mènera la mission Pistol-Loyton à laquelle participeront notre camarade Pichon. Il perdra 25 hommes tués ou fusillés. C’est Fournier en Vendée, c’est Vauthier dans la Vienne.

C’est Conan lui-même qui, dans le Lyonnais, crée l’insécurité avec une partie du 3e SAS qu’il commande et tant d’autres missions que je ne puis citer, hélas. Mais c’est aussi l’épopée du capitaine de Combaud à la tête de ses Jeep armées qui ont repris la tradition de Libye.

Profitant d’une attaque alliée à Avranches, il s’infiltre avec ses véhicules en territoire occupé. Roulant de nuit, rusant avec l’ennemi, il parvient à répartir ses voitures pour renforcer des sticks au combat. Lui-même avec quatre Jeep est arrivé dans cette région de Saône-et-Loire, celle de son enfance, celle aussi où ses amis Jarrot dit «Goujon» et Mary Basset, héros de la Résistance, qu’il a rencontrés en Angleterre lors de leurs voyages clandestins, ont la responsabilité des forces de l’intérieur.

Depuis des semaines, les sticks de Colcombet, Porot, Rouan, Akar, Gayard, Zermati et d’autres désorganisent les voies de communication et montent des embuscades particulièrement meurtrières. Guy de Combaud va immédiatement s’y associer, multipliant l’efficacité de ces attaques.

Le 3 septembre, l’ordre est donné de bloquer toute retraite à un convoi qui se forme à Sennecey-le-Grand pour se replier. Guy de Combaud décide de s’en charger et le 4 septembre, au petit matin, les quatre Jeep, leur capitaine en tête, vont prendre cette petite route au bord de laquelle nous nous trouvons. Aucune ne reviendra.

Les voitures remontant, dans la rue principale, le convoi prêt au départ, crachent la mort à bout portant de toutes leurs mitrailleuses. La voie de dégagement prévue étant inopinément bloquée, elles ne peuvent que reprendre le chemin de l’aller. Une à une les Jeep seront détruites. Seule la quatrième traversera, véhicule fou, le barrage de feu, avec ses hommes grièvement blessés. Joseph Tramoni et Alexis Baude seront miraculeusement sauvés par des résistants qui les récupéreront et les évacueront à travers les bois proches.

C’est en souvenir de ce fait d’arme que le mémorial a été érigé à Sennecey-le-Grand, en bordure de ce chemin que Guy de Combaud, père de six enfants, et ses camarades ont pris pour aller vers leur destin.

Fin septembre, les missions en France sont terminées, notre pays est en grande partie délivré. Les SAS sont ramenés en Angleterre pour s’équiper à nouveau et entraîner les jeunes volontaires, la plupart venus des maquis où, depuis des mois, les combats ont été menés ensemble. C’est eux qui vont combler les pertes cruelles qui ont accompagné les succès de toutes les opérations.
Au printemps 1945 la fin de la guerre est proche. Sur tous les fronts l’armée allemande recule. Mais alors que d’aucuns pensent que les paras n’auront plus l’occasion d’être engagés, brusquement, début avril, c’est à nouveau l’efferves-cence et l’envoi au camp secret, prélude habituel des départs en mission.

Le général Calvert qui commande la brigade vient de décider que dans la nuit du 7 au 8 avril tous les sticks des 3e et 4e SAS sous les ordres de Bollardière et Puech-Sanson seront parachutés en Hollande, en avant-garde des blindés canadiens bloqués à Coeverden.

À quelques semaines de la fin de cet épouvantable conflit, à quelques semaines de la victoire des armées alliées, les SAS vont être lancés dans une ultime mission. Fidèles à leurs engagements ils en accepteront tous les risques et se battront, là aussi, jusqu’au dernier sacrifice.

Ce sera Betbeze lançant ses hommes à l’assaut d’un QG allemand à Westerbork. Ce sera Taylor, si jeune avec ses galons de lieutenant, tué d’une balle en pleine tête. Ce sera Judet qui a échappé, en Bretagne, à l’exécution près de son chef Marienne. Cette fois, il n’y aura pas un deuxième miracle. Il sera fusillé et ne connaîtra jamais le fils que sa femme, en Angleterre, vient de lui donner.

Ce sera Valayer et son stick. Refusant de se rendre, ils périront brûlés vifs dans la grange où ils s’étaient repliés.

Ce sera Rouan et ses hommes encerclés dans une ferme à 200 kilomètres des lignes, qui n’accepteront pas de répondre aux ultimatums répétés exigeant leur reddition. Dans la sortie désespérée qu’ils tenteront de faire, dans un combat livré pour l’honneur, tous seront atteints. Rouan la poitrine transpercée ne sera sauvé que par miracle.

Aujourd’hui, à Assen, un monument rappelle aux Hollandais, avec les noms de tous leurs morts inscrits dans la pierre, le sacrifice, en ces derniers jours de guerre, des parachutistes français du «Special Air Service» qui, jusqu’au bout ont respecté la tradition du combat SAS.

«Qui ose gagne» était leur devise. Ils ont osé en permanence. Ils ont gagné souvent. Mais ils l’ont payé très cher. Toujours.

Jeunesse de France, jeunesse de tous les pays, puissent ces combats exemplaires brièvement évoqués, rester en vos mémoires. Puissiez-vous ne jamais oublier ce qu’avec courage, générosité, désintéressement, détermination ces hommes de 20 ans destinés à une mort en milieu ennemi, souvent torturés et fusillés, ont volontairement accepté comme sacrifice, pour qu’un désastre se transforme en victoire et que la France retrouve son honneur, pour que l’asservissement soit vaincu et que l’Europe retrouve sa liberté.

Liberté, ce bien unique et précieux que vous avez eu la chance de toujours connaître depuis, mais dont on ne mesure, hélas, la vitale nécessité que lorsqu’on l’a perdue. Parce qu’ils vous l’ont léguée au prix de leur vie, alors nous vous le demandons, ne l’oubliez jamais.