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La naissance des FNFL
Le 16 juin dernier, l’amiral Émile Chaline,
président de l’Association des FNFL, s’adressait
aux amis de l’Institut Charles de Gaulle, réunis
à Paris comme à l’accoutumée.
Il ne pouvait s’agir, dans le temps qui lui était
imparti, de faire l’his-torique des Forces Navales
Françaises Libres; nous sommes heureux néanmoins
de publier le texte de sa conférence, consacré
essentiellement «à la naissance, le recrutement,
la mise sur pied, l’activité opérationnelle
et les relations des FNFL avec la marine de Vichy. »
le 18 juin 1940, le général de Gaulle
lance son Appel, la situation de la marine française
se prête à ce qu’il soit entendu.
En effet, la presque totalité de la flotte est
hors de France, hors d’atteinte des Allemands.
La marine, gardienne traditionnelle du prestige du pavillon
tricolore dans le monde et des intérêts
maritimes du pays, est intacte, préservée
des catastrophes qui ont frappé les armées
de terre et de l’air. Elle est libre, en mesure
de peser de tout son poids, considérable, sur
les événements.
Voici comment se présente la situation dans
les îles britanniques. En Grande-Bretagne se trouvent
de nombreux bâtiments de guerre de la marine française
: deux cuirassés, deux contre-torpilleurs, huit
torpilleurs, 16 avisos, seize sous-marins, 15 chasseurs,
36 patrouileurs, huit vedettes lance-torpilles et 150
bâtiments divers. Toutes ces unités sont
à effectifs guerre et représentent 11500
hommes.
Se trouvent également répartis dans 23
ports du Royaume-Uni 135 navires de commerce, soit plus
de 400000 tonnes, du pétrolier de 9 000 T au
petit caboteur de 100 tonnes.
Enfin, près de 20000 hommes des armées
de terre et de mer ont été amenés
en Angleterre par les bâtiments de guerre et de
commerce qui y ont trouvé refuge. Ces personnels
ne pouvaient pas rester sur les bateaux qui n’ont
pas les installations voulues pour les héberger;
ils ont été débarqués et
dirigés sur des camps dans la région de
Liverpool.
Quelle va être l’attitude de ces hommes,
au total près de 35000 en incluant les équipages
des navires marchands?
Sur les bâtiments de guerre, l’atmosphère
est lourde. L’amiral Darlan a prescrit dès
le 24 juin le repli sur l’ AFN de tous les bâtiments
présents en Grande-Bretagne, mais les Britanniques,
ignorant des clauses exactes de l’armistice et redoutant
de voir la flotte française, une fois désarmée,
tomber aux mains de l’ennemi, s’y opposent.
Les directives du maréchal Pétain qui parviennent
aux équipages sont que la résistance est
inutile, que
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les conditions de l’armistice sont honorables et
qu’il faut les exécuter. Peu d’hommes
songent à désobéir, la majorité
s’accroche à la discipline.
Dans les camps où les personnels ne sont pas
encadrés comme sur les bateaux, l’ambiance
est défaitiste. On ne parle plus de se battre
mais de rentrer. J’étais personnellement
dans le camp de Trentham Park où j’ai pu
constater que beaucoup de professionnels du métier
des armes ne songeaient qu’à retirer leur
épingle du jeu.
Il y avait les «wait and see» qui suggéraient
«Mon cher ami, ne vous lancez pas dans l’aventure!»
Il y avait ceux qui s’accommodaient déjà
de la capitulation, la zone non occupée apparaissant
pour ceux qui avaient la chance d’y avoir leur
famille comme un havre de paix. « Ah! si j’avais
20 ans» ajoutaient-ils en guise d’excuse.
Il y avait ceux qui méprisaient l’Appel
du général de Gaulle : «Peuh! disaient-ils,
nous n’avons pas de leçons à recevoir
d’un colonel de la veille!»
Sur les navires de commerce, soumis moins directement
aux directives du gouvernement du maréchal, l’atmosphère
est à l’attentisme, avec en filigrane une
idée directrice : «Pour être payé,
il faut naviguer.»
C’est dans ce climat de renoncement (discipline
sur les bateaux de guerre, défaitisme dans les
camps, attentisme sur les navires de commerce) que le
général de Gaulle cherche à constituer
une force de combat. Les autorités britanniques
ne facilitent guère ses démarches. Ce
n’est qu’après sa reconnaissance
comme chef des Français Libres que le Général
pourra se rendre le 29 juin à Trentham Park où
il ralliera une bonne partie des deux bataillons de
la
13e Demi-Brigade de la Légion Etrangère,
mais il ne sera pas autorisé à rencontrer
les marins des camps de Liverpool.
D’ailleurs les Anglais ne songent qu’à
se débarrasser de cette masse humiliée
et mécontente qui encombre les camps. Ils en
organisent le rapatriement sur le Maroc à partir
du 1er juillet. Près de 20000 marins et soldats
de tous grades embarquent sur 12 paquebots et cargos
qui après une navigation en convois arriveront
à Casablanca les 8 et 9 juillet. On peut a posteriori
se demander pourquoi les Britanniques étaient
si pressés de se débarrasser de cette
importante masse de militaires, les deux tiers des effectifs
présents en Grande-Bretagne.
La réponse est simple. À l’époque,
les Anglais pensaient que l’invasion des îles
britanniques était imminente et la présence
de ces Français qui ne voulaient plus se battre
les inquiétait, car «Que feraient-ils si
l’ennemi déferlait?»
À la date du 1er juillet, seulement une poignée
de bâtiments a décidé de poursuivre
le combat aux côtés des Anglais. Il s’agit
du Rubis, du Narval, du Président Houduce et
de quelques navires marchands présents à
Gibraltar. Un seul officier général de
la marine a cherché spontanément à
se battre : l’amiral Muselier.
Le recrutement dans les FNFL
Parties de zéro le 18 juin 1940, les FNFL étaient
fortes d’environ 7000 homme le 3 août 1943,
lorsqu’elles fusionnèrent avec les FMA
(Forces Maritimes d’Afrique du Nord).
D’où venaient ces hommes et qui étaient-ils?
Toutes questions de conscience mises à part
et en ne retenant que les facilités matérielles
et géographiques mises à la disposition
de chacun, c’est bien d’Angleterre et d’Alexandrie
et ultérieurement des territoires de l’Empire
ralliés à la France Libre que devait venir
la grande majorité des volontaires. Il en fut
effectivement ainsi. Les engagements de la première
heure furent largement aidés par les circonstances.
En Angleterre, il suffisait de prendre le train ou un
autobus à Londres. À Alexandrie, ce n’était
pas non plus un exploit que d’abandonner la Force
X et ses navires prisonniers au mouillage, même
s’il fallait encore quelques semaines avant d’être
à pied-d’œuvre en Angleterre. Il était
beaucoup plus difficile, plus risqué de s’évader
et de passer clandestinement la frontière sévèrement
gardée par l’ennemi ou les séides
de Vichy.
En Grande-Bretagne, le recrutement a lieu en trois
vagues.
• La première entre l’Appel du 18-Juin
et le 3 juillet. Se rassemblent à Olympia Hall,
sorte de caserne interarmes et centre de tri des engagés
de la France Libre, deux groupes d’importance
à peu près égale (350 hommes environ)
:
– l’un de personnel de la marine;
– l’autre de civils volontaires pour servir
dans la marine, dont la moitié a moins de 20
ans, candidats aux grandes écoles, étudiants
et même lycéens.
• La seconde vague suit immédiatement
l’opération Cata-pult du 3 juillet, autrement
dit la saisie des bâtiments de guerre présents
en Grande-Bretagne. Les Britanniques ont placé
les équipages devant une seule alternative :
«Enga-gement dans la Royal Navy ou rapatriement
en France.»
Arrêtant leur choix dans les jours qui suivent,
un peu plus d’un millier d’hommes de la
marine de guerre, soit environ 10 % des effectifs concernés,
décident de continuer le
combat.
Paradoxalement le plus grand nombre d’entre eux,
environ 700, signe un engagement dans la Royal Navy
; les autres, 450, choisissent de rallier les FNFL.
La majorité du personnel de la marine de guerre
envisage le retour en France. Dix mille, à la
date du 13 juillet, vont être dirigés sur
les camps vides de la région de Liverpool, en
attendant que les problèmes de rapatriement puissent
être réglés.
L’équivalent de l’opération
Catapult pour les navires marchands a lieu le 17 juillet.
Les équipages, au total environ 2500, sont rassemblés
à Crystal Palace à Londres.
• La Troisième vague. Autour de Liverpool
et à Londres se trouvent donc près de
13000 hommes, un réservoir inespéré
pour les FNFL. Mais les personnels de la marine de guerre
sont soumis à une propagande effrénée
de l’amiral Darlan. Ils sont avertis que ceux
qui rallieront la France Libre seront considérés
comme traîtres, condamnés à mort,
leurs biens confisqués, leurs familles privées
de délégations de solde... Entre le 13
juillet et le 23 novembre 1940, date
de départ du dernier transport de rapatriement,
seulement 400 rallieront les FNFL.
Les personnels de la marine marchande n’ont pas
été influencés comme leurs camarades
de la Royale; ils sont restés plus libres de
leurs choix. Ce sont eux qui pendant l’année
1940 fourniront l’essentiel du recrutement de
la marine libre. Pour conclure ce paragraphe un fait
assez remarquable : l’engagement de nombreux malades
ou blessés hospitalisés en Grande-Bretagne
après les combats de Dunkerque. Tenus à
l’écart de la propagande ou des menaces
de Vichy, le bon sens reprend le dessus.
À Alexandrie, entre le 10 juillet et le 4 décembre
1940, on comptera 172 ralliements, le plus spectaculaire
d’entre eux étant celui du L.V. d’Estienne
d’Orves, le propre aide de camp de l’amiral
Godefroy. Ces ralliements scandalisent ceux qui restent,
au point d’organiser des opérations punitives
contre les déserteurs, ouvrant ainsi en territoire
étranger une véritable guerre civile contre
les Français Libres.
Après le ralliement de la Nouvelle-Calédonie,
de Saint-Pierre-et-Miquelon, de la Polynésie,
les FNFL bénéficient de poussées
dans le flux des engagements. Mais ces poussées
sont modestes, en raison de l’importance du territoire
rallié ou simplement parce que c’est l’armée
de terre qui profite de la priorité du recrutement.
Jusqu’en novembre 1942, les territoires conquis
par la force (Levant, Réunion, Madagascar) ne
fournissent, peut-être en raison des combats fratricides
qui ont eu lieu (1), que peu d’engagements à
la France Libre. Les hommes en posture de rallier choisissent
en général l’internement dans les
prisons anglaises. La fidélité à
la parole donnée au maréchal continue
à jouer un rôle déterminant et c’est
de préférence dans les formations du général
Giraud après le débarquement en AFN que
les intéressés accepteront de poursuivre
le combat.
Aux Antilles, en Indochine où Vichy tient fermement
ses troupes en mains, les ralliements furent exceptionnels,
tel celui du L.V. Jubelin qui s’évade de
Saïgon sur un avion et réussit après
bien des péripéties à se poser
en Malaisie.
Après le débarquement en AFN le mythe
du serment au maréchal s’effondre. Les
FNFL bénéficient de ralliements importants
au cours du premier semestre 1943 lorsque plusieurs
unités des FMA se rendent aux État-Unis
pour modernisation et entraînement et dont une
bonne partie des équipages préfère
servir sous les ordres de «gaullistes» décriés
et inconnus plutôt que de rester sous les ordres
de chefs en qui ils n’ont plus confiance.
Il y eut sur un rythme lent quelques jeunes gens qui
dans le monde, en Angleterre, au Moyen-Orient, aux États-Unis
ou ailleurs atteignirent peu à peu l’âge
de s’engager et tinrent à rejoindre les
FNFL.
Il y eut enfin ceux de France qui au prix des pires
sacrifices vinrent sans cesse alimenter et rajeunir
de leur courage tout neuf ce petit corps de marins dissidents
qui combattaient librement les forces de l’Axe.
Par mer, dans des conditions périlleuses, par
terre, via l’Espagne, en payant leur visa de transit
de plusieurs mois d’emprisonnement au camp de
Miranda, par tous les moyens possibles, ils passèrent.
Tel le L.V. Ploix qui est condamné en octobre
1940 à cinq ans de détention et à
la dégradation militaire après sa première
évasion manquée pour rallier la France
Libre. Libéré sur parole en juillet 1943,
il en profite pour franchir la frontière espagnole
en octobre, est emprisonné à Miranda et
ne sera libéré qu’en décembre
1943.
Le recrutement des FNFL est donc hétéroclite
: de jeunes civils, une minorité relative de
marins de guerre, une majorité relative de marins
de commerce.
Sur le plan des effectifs le recrutement se décompose
en trois périodes :
– la première couvre l’année
1940. Les effectifs passent de 0 à 3 300. Le
taux des engagements est de 500 par mois. Contrairement
à certaines idées reçues, Catapult,
Mers el- Kébir, Dakar n’ont aucune influence
sur le rythme du recrutement;
– la seconde couvre les années 1941 et
1942. Lorsque les camps de Grande-Bretagne se sont vidés,
la source principale de recrutement est tarie. Le taux
d’engagements tombe à 100 par mois; les
effectifs grimpent lentement jusqu’à 5600;
– la troisième correspond au premier semestre
de 1943. Le taux d’engagements passe après
le débarquement en AFN et grâce aux désertions
à 200 par mois.
Au 3 août 1943, les effectifs sont de 7000 (1).
Mais il faut noter que la moitié a été
atteinte après les six premiers mois.
La mise sur pied des FNFL
Dans la mise sur pied des FNFL, l’amiral Muselier
se heurte à des difficultés de toutes
sortes, car il faut pratiquement tout créer.
Il est heureusement aidé par des collaborateurs
de qualité, tels le commissaire de la marine
de Pirey qui en quelques semaines rétablit les
règlements en les adaptant aux réalités
de la Royal Navy. Dès octobre 1940, tous les
bâtiments et services des FNFL sont constitués
en unités administratives dotées de règlements
clairs, simples et complets.
La santé, faute de médecin de marine,
est confiée à un médecin de l’armée
de terre, le docteur Garraud, dit Ray, qui va organiser
de façon exemplaire le service de santé
des FNFL : centres médicaux, infirmeries de base,
centres de convalescence, sanatorium. Car le tribut
santé payé par les marins de la France
Libre est très lourd. Les conditions de vie à
bord des sous-marins, des corvettes, des patrouilleurs,
des avisos étaient pénibles, épuisantes.
Au cours de la première campagne en Afrique de
la corvette Commandant Drogou, quatre officiers sur
six seronts rapatriés sanitaires, 98 hommes seront
hospitalisés; le bâtiment retournera en
Angleterre avec seulement 19 hommes de l’équipage
d’origine. La maladie la plus grave est la tuberculose
mais les hommes sont aussi victimes de paludisme, dysenterie
et maladies vénériennes. Beaucoup de marins,
robustes à leur engagement sont rentrés
dans leurs foyers en 1945 la santé complètement
délabrée.
Mais le problème le plus difficile auquel l’amiral
est confronté est celui du matériel.
La plupart des navires français qui se trouvent
en Angleterre sont dans un état matériel
médiocre. Le Triomphant pâtit d’une
rupture de la chaise babord avant survenue pendant la
campagne de Norvège. Les torpilleurs de 600 tonnes
sont très fatigués. Les sous-marins ont
quitté Cherbourg où ils étaient
en carénage en laissant une partie de leurs moteurs
sur le quai ou dans les ateliers de l’arsenal.
Les patrouilleurs sont anciens et en mauvais état.
À ces difficultés s’ajoute le fait
que certains de ces navires sont d’une mise en
œuvre complexe (Triomphant, Surcouf, torpilleurs
de 600 tonnes), nécessitant un personnel hautement
qualifié. Or ce personnel fait défaut.
L’amiral met bientôt le doigt sur les véritables
problèmes de fond :
– les arsenaux anglais sont mal adaptés
à l’entretien et aux réparations
des bâtiments français; les difficultés
commencent avec les boulons dont les pas-de-vis sont
différents;
– pas de rechanges.
Aussi accepte-t-il en avril 1941 l’offre qui
lui est faite d’armer des bâtiments neufs
de construction britannique. Ce sont les corvettes qui
apporteront une importante contri-bution à la
bataille de l’Atlantique, les vedettes rapides
(ML) et lance-torpilles (MTB) qui s’illustreront
dans la Manche. Plus tard devant les succès des
FNFL, les Anglais accepteront de leur céder un
torpilleur La Combattante et un sous-marin Le Curie.
Une dernière difficulté réside
dans la faiblesse numérique et qualitative du
personnel rallié. Il fallait reconstituer les
équipages des bâtiments dont le réarmement
était envisagé avec les justes proportions
de personnels de différents grades dans les diverses
spécialités. D’évidence,
il y avait pénurie d’officiers et manque
d’hommes dans certaines spécialités
telles que mécaniciens et chauffeurs.
Il fallait créer de nouveaux cadres et donner
aux jeunes recrues une formation adaptée aux
besoins. La Royal Navy était disposée
à mettre ses écoles à la disposition
des marins
de la France Libre, mais il y avait le lourd handicap
de la langue anglaise. L’amiral allait résoudre
ces problèmes en quelques semaines :
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– en créant des écoles purement
françaises avec instructeurs français;
– en mettant en place dans les écoles
anglaises un petit noyau d’officiers et de gradés
parlant suffisamment l’anglais pour servir d’interprètes.
Les marins de la France Libre ont bénéficié
tout au long de la guerre de la formation continue.
À chaque escale de quelques jours, officiers,
officiers mariniers et marins des différentes
spécialités d’armes vont s’entraîner
pendant quelques heures et sont tenus au courant des
dernières tactiques et techniques. Lors des carénages
qui durent quelques semaines, les différentes
équipes du bord suivent des stages de perfectionnement.
Dans la majorité des cours suivis par les FNFL
dans les écoles anglaises, les personnels de
tous grades qui s’y instruisirent ou s’y
perfectionnèrent sortirent presque toujours dans
les premiers, devant leurs condisciples britanniques.
Ces résultats expliquent les performances de
toutes les unités FNFL pendant la guerre.
L’activité des FNFL
De cette foule de navires disparates rassemblés
en Grande-Bretagne et malgré les difficultés
rencontrées, un instrument de combat est né
et s’est développé rapidement.
Je voudrais souligner que les FNFL sont aux côtés
de la Royal Navy quand l’ennemi remporte des succès
sur tous les fronts que ce soit dans l’Atlantique,
la Manche et la Méditerranée, quand l’issue
est incertaine. La gloire des FNFL est d’avoir
combattu dans les années difficiles, quand l’avenir
du monde libre ne tenait qu’à un fil. L’honneur
des FNFL est d’avoir été présentes
et actives sur tous les théâtres quand
la guerre s’élargit à l’échelle
du monde, avec l’entrée en lice de l’URSS,
du Japon et des États-Unis.
Au moment de la fusion, les FNFL comprennent deux torpil-leurs,
quatre sous-marins, cinq avisos, sept corvettes, deux
patrouilleurs, un croiseur auxiliaire, neuf chasseurs,
huit MTB, cinq vedettes côtières, deux
bataillons de fusiliers marins, une flottille d’aéronavale.
Je voudrais évoquer l’activité de
ces unités par quatre courtes histoires sur les
MTB, les sous-marins, les corvettes, les fusiliers marins.
Les MTB sont des vedettes rapides lance-torpilles.
Ce sont des engins de 55 tonnes, longs de 21 mètres,
assurant par belle mer des vitesses de 40 nœuds.
Elles sont armées par 14 hommes qui disposent
d’un canon de 20 mm, de quelques mitrailleuses
et, c’est l’essentiel, de deux torpilles.
Les vedettes appareillent avant le coucher du soleil
pour être sur les côtes de France à
la nuit, prêtes à intercepter et détruire
les convois et patrouilles ennemis.
Dans le soir tombant, le vrombissement des moteurs
est seul à troubler le calme de la nuit. Elles
sont en ligne de file, très proches l’une
de l’autre pour ne pas se perdre. Le secteur des
îles anglo-normandes est leur terrain de chasse
privi-légié, mais ce soir du 16 mars 1943,
les MTB 94 et 96 opérent près des Sept-Îles.
Elles viennent de stopper embusquées à
l’abri de la terre, guettant l’ennemi. Sur
l’eau calme, les oreilles se tendent dans l’attente
d’un bourdonnement d’hélice. Rien,
on ne voit rien, on entend rien. Les vedettes remettent
en route et vont se poster 5 milles plus loin; elles
stoppent à nouveau. La longue attente recommence.
Il fait froid maintenant et les oreilles picotent. La
fatigue commence à se faire sentir : les jambes
sont lourdes, les épaules ankylosées.
Parfois on croit entendre quelque chose mais ce n’est
que le flic-flac de la mer contre la coque ou le floc
d’un poisson jailli hors de l’eau.
Soudain, alors qu’elles s’apprêtent
à retourner à la base, les MTB aperçoivent
des lueurs fugitives puis des silhouettes qu’elles
identifient comme celles de deux caboteurs faisant route
précisément sur elles. L’ennemi
est tout proche, il n’y a pas de temps à
perdre. Assurant une diversion, la 96 met le cap sur
l’adversaire puis avec ses mitrailleuses ouvre
le feu. L’ennemi surpris, réagit énergiquement
concentrant son tir sur cette vedette qui s’offre
à ses coups. Pendant ce temps, la 94 s’approche
doucement, silencieusement et, comme à l’exercice,
lance ses deux torpilles. Les deux bâtiments allemands
la prennent alors pour cible. C’est un véritable
feu d’artifice. Balles et obus de tous calibres
se croisent au-dessus de la vedette qui parvient à
se dérober à toute vitesse. Boum! les
deux torpilles ont touché leur objectif : un
dragueur de mines qui se mâte par l’avant
et disparaît rapidement dans les flots. Les MTB
rallient leur base sans avaries majeures, mais criblées
d’impacts.
Les sous-marins effectuaient de nombreuses et audacieuses
patrouilles sur les côtes de Norvège et
de France. Savez-vous que c’est la Junon qui en
septembre 1942 a assuré dans des conditions difficiles
le débarquement du commando de saboteurs qui
a réussi la destruction de l’usine hydro-électrique
de Glomfjord alimentant la fabrique d’eau lourde
destinée à la future bombe nucléaire
allemande. Tout ne se passait pas toujours aussi bien.
Le 13 novembre 1942, la Junon appareille pour le Mefjord.
Il s’agit de débarquer des agents norvégiens
et du matériel radio destiné à
rendre compte des mouvements des bâtiments allemands
mouillés dans les fjords. Le 16, elle est à
pied-d’œuvre, mais le temps est exécrable.
La traversée s’est effectuée panneau
de kiosque fermé, officier de quart amarré
sur la passerelle. Une grosse houle contrarie la mise
à terre du matériel, un des Norvé-giens
se noie. Par malchance, le point de débarquement
choisi est à quelques centaines de mètres
d’une maison qui sert de cantonnement à
la garnison allemande. Il faut récupérer
le matériel déjà débarqué.
Un canoë repart à terre avec deux Norvégiens
et deux marins de la Junon. Mais le temps force et compromet
la sécurité du sous-marin. Les hommes
ne peuvent pas rentrer à bord : il faut les abandonner!
Les deux agents norvégiens et les deux marins
français vivront dans les hauteurs du fjord,
ravitaillés par la population du village. Ils
seront récupérés quatre mois plus
tard. Avertis de l’arrivée de la Junon,
ils avaient dévalé la pente à ski
dès que le sous-marin avait fait surface.
Les contre-torpilleurs, torpilleurs, avisos et corvettes
de la France Libre ont joué un rôle important
dans la bataille de l’Atlantique. C’est
la bataille qu’il fallait à tout prix gagner,
car sans cette victoire, il n’y aurait pas d’autres
batailles ni d’autres victoires. Ce n’est
pas moi qui le dit, mais Churchill!
Le péril était partout sur la mer mais
nulle part il n’était aussi grand que sur
la route de l’Articque où passent les convois
destinés au ravitaillement des Russes. Les convois
et leurs escortes sont obligés de se tenir entre
la banquise et la côte de Norvège occupée
par l’ennemi. Ils sont constamment exposés
aux coups non seulement des sous-marins, mais aussi
des navires de surface et des avions ennemis. À
ces dangers viennent s’ajouter ceux qui tiennent
à une nature hostile : froid intense, coups de
vent soufflant en tempête, bruines épaisses,
obscurité ou au contraire clarté continuelle,
incertitude des indications fournies par les compas
magnétiques.
En mai 1942, la corvette Roselys est rattachée
à l’escorte d’un convoi de 34 navires
chargés d’armes. L’escorte est prise
dans le nord de l’Islande. Pendant six jours,
jusqu’à l’arrivée à
Mourmansk, le convoi et son escorte seront attaqués
jour et nuit par des vagues successives d’avions
et de sous-marins. C’est un déluge de bombes
et de torpilles. Les postes de combat succèdent
aux postes de combat. L’un d’eux a lieu
le 7 mai 1942 pendant que la Roselys s’est portée
au secours du Stary Bolchevik, un cargo soviétique
chargé d’essence et de munitions qui est
en feu. Sous un énorme parapluie involontaire
de fumée noire, au risque de sauter d’une
minute à l’autre, il continue de faire
route à 8 nœuds. La Roselys réussit
à s’en approcher en route parallèle
à quelques mètres et à lui passer
ses manches à incendie. Ce n’est qu’au
bout de deux heures, alors que les bombes pleuvent de
part et d’autre, que le Russe signale que l’incendie
est enfin maîtrisé. Ouf! Mais autour d’eux
les navires sautent. Un cargo bourré d’explosifs
reçoit une bombe de plein fouet : immense flamme
montant jusqu’au ciel, puis plus rien. Pas d’épaves,
pas de survivants, rien qui surnage. Là où
5 secondes auparavant il y avait un bâtiment et
des hommes, il n’y a plus que le vide, le néant.
Le lendemain, la navigation est compliquée par
la présence d’un nombre croissant d’icebergs.
Une brume épaisse se lève, la visibilité
tombe à 100 mètres. Dès qu’elle
se dissipe, les bombardements en piqué reprennent,
se succédant à 20 minutes d’intervalle
et continuent jusqu’à l’arrivée
de Mourmansk, lorsque la chasse russe est enfin capable
d’intervenir. Les pertes ont été
de sept navires mais le matériel dont les Russes
ont tant besoin arrive. Au retour le convoi traverse
un champ de mines magnétiques; cinq navires mar-chands
et le chef d’escorte sautent. La Roselys entreprend
immédiatement les opérations de sauvetage.
On voit de nombreux survivants dans l’eau; l’état
de la mer empêche d’affaler les embarcations
: il faut donc accoster directement les groupes de survivants
malgré les risques énormes que représente
cette navette dans le champ de mines. Des filets destinés
à grimper le long de la coque sont installés,
mais les survivants à demi-asphyxiés par
le mazout sont incapables de saisir les bouts et de
se hisser. Les hommes de la Roselys se mettront à
l’eau pour les aider à s’en sortir.
La corvette récupérera 179 hommes de cinq
navires.
Quand on parle des fusiliers marins on pense d’abord
au 1er BFM qui a partagé la gloire de la 1re
DFL. Quant aux exploits du 1er BFM Commandos, on les
associe à Bruneval, Dieppe ou Ouistreham, sans
savoir qu’ils ont participé à d’autres
opérations très discrètes mais
meurtrières.
Les îles anglo-normandes ont servi tout au long
de la guerre de terrain de manœuvre aux commandos
britanniques. Sept raids ont été ainsi
exécutés entre le 13 juillet 1940 et le
25 décembre 1943. Le plus spectaculaire d’entre
eux eut lieu à Aurigny; le poste allemand fut
pris par surprise, sept prisonniers furent ramenés
en Angleterre dont l’un tiré de son lit
en pyjama.
Ces commandos étaient de quelques hommes, incluant
des Français. C’est le cas en 1943 à
Serq.
Venus de Dartmouth à bord d’une MTB, le
commando franco-britannique débarque à
la pointe du Hog Back et escalade la falaise. Parvenus
au sommet à plus de 100 mètres au-dessus
de la mer, les hommes se trouvent dans un champ de mines.
Ils sont décimés par les explosions et
les tirs allemands. La plupart sont blessés,
mais deux Français y trouvent la mort. Le commando
réussira à rallier Dartmouth avec ses
blessés, laissant les morts sur place. Ceux-ci
sont enterrés au petit cimetière de Sercq.
Une cérémonie a eu lieu en 1988 à
l’occasion du 45e anniversaire de ce raid en présence
de trois rescapés, deux Français et un
Britannique.
Les relations des FNFL avec
Vichy
Les familles
D’emblée, le personnel de la France Libre
est considéré comme félon par le
gouvernement de Vichy. Les chefs
d’accusation vont de la trahison à la désertion;
les sanctions de la mort à la détention,
accompagnées de la dégradation militaire
et de la séquestration des biens. Mais le gouvernement
de Vichy ne s’en tient pas là, il se venge
aussi sur les familles.
Dès octobre 1940, les délégations
de soldes aux ayants droit des FNFL sont supprimées.
Les épouses des dissidents sont considérées
comme veuves sans pension et laissées sans ressources.
Au dénuement des malheureuses épouses
et mères s’ajoute une détresse morale.
Les lettres que les FNFL s’efforcent de faire
parvenir à leurs proches sont interceptées
par Vichy. Les censeurs sont impitoyables. Si les nouvelles
sont bonnes, la lettre est saisie; dans le cas contraire,
elle est acheminée.
Cependant fin 1941, une nouvelle circulaire précise
que des secours pourront être versés aux
familles des dissidents, sous réserve «qu’elles
soient réellement dans le besoin». Je n’ai
trouvé que peu de traces de paiement de ces secours...
On aurait pu penser qu’après le débarquement
en AFN, tout le personnel des FMA serait considéré,
à l’instar des FNFL, comme dissident. Il
n’en est rien; Vichy étiquette les «Bar-baresques»
comme absents et autorise le paiement de délégations
ou de demi-soldes à leurs familles. Mais les
ayants droits des FNFL en sont exclus et il faudra attendre
la libération pour qu’enfin les familles
des dissidents soient officiellement prises en compte.
Les navires
Après les combats de Dakar et de Libreville,
l’amiral Darlan avait donné les ordres
suivants :
– un bâtiment de surface de Vîchy
rencontrant un bâtiment gaulliste l’inviterait
à faire sa soumission. En cas de refus et sauf
infériorité notable, il ouvrirait le feu;
– un sous-marin de Vichy rencontrant un bâtiment
gaulliste l’attaquerait sans préavis.
De son côté, l’amiral Muselier,
en accord avec les autorités britanniques avait
donné l’ordre d’éviter tout
affrontement avec les navires de Vichy.
Dans la pratique, un seul incident survint à
l’occasion du blocus de Djibouti lorsque le sous-marin
Le Vengeur rencontra le Savorgnan de Brazza, l’attaqua
à la torpille et le manqua. Sur les côtes
d’Afrique où les occasions de rencontre
entre les «frères ennemis» étaient
plus fréquentes, les croisements se faisaient
dans l’indifférence.
Le débarquement anglo-américain en AFN
bouleversait la situation. L’amiral Darlan remettait
les forces présentes en AFN dans la guerre aux
côtés des Alliés. Ce fait éliminait
évidemment tout risque d’action hostile
des FMA contre les FNFL. Il n’en restait pas moins
qu’appelés à se rencontrer dans
les mêmes ports d’escale, il y avait un
risque de heurts plus ou moins violents tant que les
sentiments parfois excessifs qui les avaient opposés
au cours des 28 derniers mois ne se seraient pas apaisés
et que la «fusion» ne se serait pas réalisée
sur tous les plans y compris celui des esprits.
Du 13 novembre 1942 au 3 août 1943, deux séries
d’incidents marquèrent les relations entre
les deux marines.
Les rencontres dans les ports d’escale
La première rencontre eut lieu le 26 décembre
1942 à Gibraltar entre le Commandant Détroyat
et la Gracieuse suivie de beaucoup d’autres. La
lecture des rapports des commandants des bâtiments
des FMA est significative d’une animosité
systématique contre les porteurs de croix de
Lorraine. Les FNFL sont tenus à part, comme des
pestiférés : pas de visites protocolaires,
pas de poignées de mains, refus d’invitations.
Paradoxalement les rencontres entre hommes d’équipage
se passent souvent bien; les jeunes marins d’Alger
manifestent leur intérêt et leur estime
pour leurs camarades de Londres auréolés
de la gloire des combats de l’Atlantique.
En avril 1943, à Gibraltar, la Boudeuse défilant
à une centaine de mètres du Savorgnan
de Brazza, non seulement ne salue pas l’aviso
colonial FNFL dont le commandant est plus ancien, mais
encore fait tourner ostensiblement le dos à son
équipage rangé sur le pont.
Que reproche-t-on aux marins de la France Libre? D’avoir
fui les malheurs de la patrie et désobéi
au maréchal. Pour ceux qui étaient en
Grande-Bretagne en juillet 1940 et qui ont choisi de
rentrer au lieu de poursuivre la lutte, le «perchoir»
(2) rappelle l’occasion manquée. Elle est
pour certains le symbole d’une mauvaise conscience.
L’obstination dont quelques officiers des FMA
feront preuve à garder jusqu’à la
libération dans les carrés le portrait
de Pétain, dans les livrets matricules le serment
au maréchal apparaît comme le besoin de
faire échec à la croix de Lorraine.
Les désertions
Le deuxième type d’incidents concerne
les bâtiments de Giraud en escale aux États-Unis
pour modernisation et en-traînement. Les ralliements
à la France Libre sont massifs : les déserteurs
déclarent refuser de continuer à servir
sous les ordres d’officiers qui les ont obligé
à tirer sur les Américains et qui continuent
à manifester publiquement leurs sentiments pro-Vichy
ou même pro-allemands.
Le gouvernement américain sollicité par
le représentant de Giraud tente de mettre fin
à cette véritable hémorragie en
arrêtant et en emprisonnant les déserteurs,
mais sous la pression de l’opinion publique américaine,
il y renonce. Un accord intervient alors entre les missions
de De Gaulle et Giraud aux termes duquel les marins
peuvent se déterminer librement. Plus de 1500
rallieront la France Libre.
Il me faut conclure. Le 3 août 1943, les FNFL
deviennent les FNGB (3). L’histoire de la marine
de la France Libre, que je n’ai fait qu’effleurer,
s’achève officiellement à cette
date mais l’esprit qui a animé ses équipages
au plus dur de la bataille demeure et souffle sur les
nouvelles frégates qui viennent d’être
armées.
Les FNGB continueront leurs exploits avec en apothéose
leur participation aux opérations de débarquement
en Normandie (1er BFM Commando, Courbet, La Combattante,
quatre frégates, quatre corvettes, six chasseurs,
les MTB) et à la réduction des poches
de l’Atlantique.
À la libération la grande majorité
des marins de la France Libre rentrera dans ses foyers
la poitrine vierge de toute décoration mais fière
d’avoir, sous la bannière du général
de Gaulle, accompli avec loyauté son devoir envers
la France.
Le vice-amiral d’escadre (CR) E. CHALINE
Président de l’Association des Forces Navales
Françaises Libres
Le contenu de cet article est
issu de l'ouvrage en 7 volumes "La
mémoire des Français libres. Hommes &
Combats" édité par la Fondation de
la France Libre. |