Les FNFL, par l’amiral Chaline |
| La naissance des FNFL Le 16 juin dernier, l’amiral Émile Chaline, président de l’Association des FNFL, s’adressait aux amis de l’Institut Charles de Gaulle, réunis à Paris comme à l’accoutumée. Il ne pouvait s’agir, dans le temps qui lui était imparti, de faire l’his-torique des Forces Navales Françaises Libres; nous sommes heureux néanmoins de publier le texte de sa conférence, consacré essentiellement «à la naissance, le recrutement, la mise sur pied, l’activité opérationnelle et les relations des FNFL avec la marine de Vichy. » le 18 juin 1940, le général de Gaulle lance son Appel, la situation de la marine française se prête à ce qu’il soit entendu. En effet, la presque totalité de la flotte est hors de France, hors d’atteinte des Allemands. La marine, gardienne traditionnelle du prestige du pavillon tricolore dans le monde et des intérêts maritimes du pays, est intacte, préservée des catastrophes qui ont frappé les armées de terre et de l’air. Elle est libre, en mesure de peser de tout son poids, considérable, sur les événements. Voici comment se présente la situation dans les îles britanniques. En Grande-Bretagne se trouvent de nombreux bâtiments de guerre de la marine française : deux cuirassés, deux contre-torpilleurs, huit torpilleurs, 16 avisos, seize sous-marins, 15 chasseurs, 36 patrouileurs, huit vedettes lance-torpilles et 150 bâtiments divers. Toutes ces unités sont à effectifs guerre et représentent 11500 hommes. Se trouvent également répartis dans 23 ports du Royaume-Uni 135 navires de commerce, soit plus de 400000 tonnes, du pétrolier de 9 000 T au petit caboteur de 100 tonnes. Enfin, près de 20000 hommes des armées de terre et de mer ont été amenés en Angleterre par les bâtiments de guerre et de commerce qui y ont trouvé refuge. Ces personnels ne pouvaient pas rester sur les bateaux qui n’ont pas les installations voulues pour les héberger; ils ont été débarqués et dirigés sur des camps dans la région de Liverpool. Quelle va être l’attitude de ces hommes, au total près de 35000 en incluant les équipages des navires marchands? Sur les bâtiments de guerre, l’atmosphère est lourde. L’amiral Darlan a prescrit dès le 24 juin le repli sur l’ AFN de tous les bâtiments présents en Grande-Bretagne, mais les Britanniques, ignorant des clauses exactes de l’armistice et redoutant de voir la flotte française, une fois désarmée, tomber aux mains de l’ennemi, s’y opposent. Les directives du maréchal Pétain qui parviennent aux équipages sont que la résistance est inutile, que les conditions de l’armistice sont honorables et qu’il faut les exécuter. Peu d’hommes songent à désobéir, la majorité s’accroche à la discipline.Dans les camps où les personnels ne sont pas encadrés comme
sur les bateaux, l’ambiance est défaitiste. On ne parle plus
de se battre mais de rentrer. J’étais personnellement dans
le camp de Trentham Park où j’ai pu constater que beaucoup
de professionnels du métier des armes ne songeaient qu’à
retirer leur épingle du jeu. Il y avait ceux qui s’accommodaient déjà de la capitulation, la zone non occupée apparaissant pour ceux qui avaient la chance d’y avoir leur famille comme un havre de paix. « Ah! si j’avais 20 ans» ajoutaient-ils en guise d’excuse. Il y avait ceux qui méprisaient l’Appel du général de Gaulle : «Peuh! disaient-ils, nous n’avons pas de leçons à recevoir d’un colonel de la veille!» Sur les navires de commerce, soumis moins directement aux directives du gouvernement du maréchal, l’atmosphère est à l’attentisme, avec en filigrane une idée directrice : «Pour être payé, il faut naviguer.» C’est dans ce climat de renoncement (discipline sur les bateaux
de guerre, défaitisme dans les camps, attentisme sur les navires
de commerce) que le général de Gaulle cherche à constituer
une force de combat. Les autorités britanniques ne facilitent guère
ses démarches. Ce n’est qu’après sa reconnaissance
comme chef des Français Libres que le Général pourra
se rendre le 29 juin à Trentham Park où il ralliera une
bonne partie des deux bataillons de la D’ailleurs les Anglais ne songent qu’à se débarrasser de cette masse humiliée et mécontente qui encombre les camps. Ils en organisent le rapatriement sur le Maroc à partir du 1er juillet. Près de 20000 marins et soldats de tous grades embarquent sur 12 paquebots et cargos qui après une navigation en convois arriveront à Casablanca les 8 et 9 juillet. On peut a posteriori se demander pourquoi les Britanniques étaient si pressés de se débarrasser de cette importante masse de militaires, les deux tiers des effectifs présents en Grande-Bretagne. La réponse est simple. À l’époque, les Anglais pensaient que l’invasion des îles britanniques était imminente et la présence de ces Français qui ne voulaient plus se battre les inquiétait, car «Que feraient-ils si l’ennemi déferlait?» À la date du 1er juillet, seulement une poignée de bâtiments a décidé de poursuivre le combat aux côtés des Anglais. Il s’agit du Rubis, du Narval, du Président Houduce et de quelques navires marchands présents à Gibraltar. Un seul officier général de la marine a cherché spontanément à se battre : l’amiral Muselier. Le recrutement dans les FNFL Parties de zéro le 18 juin 1940, les FNFL étaient fortes d’environ 7000 homme le 3 août 1943, lorsqu’elles fusionnèrent avec les FMA (Forces Maritimes d’Afrique du Nord). D’où venaient ces hommes et qui étaient-ils? Toutes questions de conscience mises à part et en ne retenant que les facilités matérielles et géographiques mises à la disposition de chacun, c’est bien d’Angleterre et d’Alexandrie et ultérieurement des territoires de l’Empire ralliés à la France Libre que devait venir la grande majorité des volontaires. Il en fut effectivement ainsi. Les engagements de la première heure furent largement aidés par les circonstances. En Angleterre, il suffisait de prendre le train ou un autobus à Londres. À Alexandrie, ce n’était pas non plus un exploit que d’abandonner la Force X et ses navires prisonniers au mouillage, même s’il fallait encore quelques semaines avant d’être à pied-d’œuvre en Angleterre. Il était beaucoup plus difficile, plus risqué de s’évader et de passer clandestinement la frontière sévèrement gardée par l’ennemi ou les séides de Vichy. En Grande-Bretagne, le recrutement a lieu en trois vagues. • La première entre l’Appel du 18-Juin et le 3 juillet.
Se rassemblent à Olympia Hall, sorte de caserne interarmes et centre
de tri des engagés de la France Libre, deux groupes d’importance
à peu près égale (350 hommes environ) : • La seconde vague suit immédiatement l’opération Cata-pult du 3 juillet, autrement dit la saisie des bâtiments de guerre présents en Grande-Bretagne. Les Britanniques ont placé les équipages devant une seule alternative : «Enga-gement dans la Royal Navy ou rapatriement en France.» Arrêtant leur choix dans les jours qui suivent, un peu plus d’un
millier d’hommes de la marine de guerre, soit environ 10 % des effectifs
concernés, décident de continuer le Paradoxalement le plus grand nombre d’entre eux, environ 700, signe un engagement dans la Royal Navy ; les autres, 450, choisissent de rallier les FNFL. La majorité du personnel de la marine de guerre envisage le retour en France. Dix mille, à la date du 13 juillet, vont être dirigés sur les camps vides de la région de Liverpool, en attendant que les problèmes de rapatriement puissent être réglés. L’équivalent de l’opération Catapult pour les navires marchands a lieu le 17 juillet. Les équipages, au total environ 2500, sont rassemblés à Crystal Palace à Londres. • La Troisième vague. Autour de Liverpool et à Londres
se trouvent donc près de 13000 hommes, un réservoir inespéré
pour les FNFL. Mais les personnels de la marine de guerre sont soumis
à une propagande effrénée de l’amiral Darlan.
Ils sont avertis que ceux qui rallieront la France Libre seront considérés
comme traîtres, condamnés à mort, leurs biens confisqués,
leurs familles privées de délégations de solde...
Entre le 13 juillet et le 23 novembre 1940, date Les personnels de la marine marchande n’ont pas été influencés comme leurs camarades de la Royale; ils sont restés plus libres de leurs choix. Ce sont eux qui pendant l’année 1940 fourniront l’essentiel du recrutement de la marine libre. Pour conclure ce paragraphe un fait assez remarquable : l’engagement de nombreux malades ou blessés hospitalisés en Grande-Bretagne après les combats de Dunkerque. Tenus à l’écart de la propagande ou des menaces de Vichy, le bon sens reprend le dessus. À Alexandrie, entre le 10 juillet et le 4 décembre 1940, on comptera 172 ralliements, le plus spectaculaire d’entre eux étant celui du L.V. d’Estienne d’Orves, le propre aide de camp de l’amiral Godefroy. Ces ralliements scandalisent ceux qui restent, au point d’organiser des opérations punitives contre les déserteurs, ouvrant ainsi en territoire étranger une véritable guerre civile contre les Français Libres. Après le ralliement de la Nouvelle-Calédonie, de Saint-Pierre-et-Miquelon, de la Polynésie, les FNFL bénéficient de poussées dans le flux des engagements. Mais ces poussées sont modestes, en raison de l’importance du territoire rallié ou simplement parce que c’est l’armée de terre qui profite de la priorité du recrutement. Jusqu’en novembre 1942, les territoires conquis par la force (Levant,
Réunion, Madagascar) ne fournissent, peut-être en raison
des combats fratricides qui ont eu lieu, que peu d’engagements
à la France Libre. Les hommes en posture de rallier choisissent
en général l’internement dans les prisons anglaises.
La fidélité à la parole donnée au maréchal
continue à jouer un rôle déterminant et c’est
de préférence dans les formations du général
Giraud après le débarquement en AFN que les intéressés
accepteront de poursuivre le combat. Après le débarquement en AFN le mythe du serment au maréchal s’effondre. Les FNFL bénéficient de ralliements importants au cours du premier semestre 1943 lorsque plusieurs unités des FMA se rendent aux État-Unis pour modernisation et entraînement et dont une bonne partie des équipages préfère servir sous les ordres de «gaullistes» décriés et inconnus plutôt que de rester sous les ordres de chefs en qui ils n’ont plus confiance. Il y eut sur un rythme lent quelques jeunes gens qui dans le monde, en Angleterre, au Moyen-Orient, aux États-Unis ou ailleurs atteignirent peu à peu l’âge de s’engager et tinrent à rejoindre les FNFL. Il y eut enfin ceux de France qui au prix des pires sacrifices vinrent sans cesse alimenter et rajeunir de leur courage tout neuf ce petit corps de marins dissidents qui combattaient librement les forces de l’Axe. Par mer, dans des conditions périlleuses, par terre, via l’Espagne, en payant leur visa de transit de plusieurs mois d’emprisonnement au camp de Miranda, par tous les moyens possibles, ils passèrent. Tel le L.V. Ploix qui est condamné en octobre 1940 à cinq ans de détention et à la dégradation militaire après sa première évasion manquée pour rallier la France Libre. Libéré sur parole en juillet 1943, il en profite pour franchir la frontière espagnole en octobre, est emprisonné à Miranda et ne sera libéré qu’en décembre 1943. Le recrutement des FNFL est donc hétéroclite : de jeunes civils, une minorité relative de marins de guerre, une majorité relative de marins de commerce. Sur le plan des effectifs le recrutement se décompose en trois périodes : – la première couvre l’année 1940. Les effectifs passent de 0 à 3 300. Le taux des engagements est de 500 par mois. Contrairement à certaines idées reçues, Catapult, Mers el- Kébir, Dakar n’ont aucune influence sur le rythme du recrutement; – la seconde couvre les années 1941 et 1942. Lorsque les camps de Grande-Bretagne se sont vidés, la source principale de recrutement est tarie. Le taux d’engagements tombe à 100 par mois; les effectifs grimpent lentement jusqu’à 5600; – la troisième correspond au premier semestre de 1943. Le taux d’engagements passe après le débarquement en AFN et grâce aux désertions à 200 par mois. Au 3 août 1943, les effectifs sont de 7000 (1). Mais il faut noter que la moitié a été atteinte après les six premiers mois. La mise sur pied des FNFL Dans la mise sur pied des FNFL, l’amiral Muselier se heurte à des difficultés de toutes sortes, car il faut pratiquement tout créer. Il est heureusement aidé par des collaborateurs de qualité, tels le commissaire de la marine de Pirey qui en quelques semaines rétablit les règlements en les adaptant aux réalités de la Royal Navy. Dès octobre 1940, tous les bâtiments et services des FNFL sont constitués en unités administratives dotées de règlements clairs, simples et complets. La santé, faute de médecin de marine, est confiée à un médecin de l’armée de terre, le docteur Garraud, dit Ray, qui va organiser de façon exemplaire le service de santé des FNFL : centres médicaux, infirmeries de base, centres de convalescence, sanatorium. Car le tribut santé payé par les marins de la France Libre est très lourd. Les conditions de vie à bord des sous-marins, des corvettes, des patrouilleurs, des avisos étaient pénibles, épuisantes. Au cours de la première campagne en Afrique de la corvette Commandant Drogou, quatre officiers sur six seronts rapatriés sanitaires, 98 hommes seront hospitalisés; le bâtiment retournera en Angleterre avec seulement 19 hommes de l’équipage d’origine. La maladie la plus grave est la tuberculose mais les hommes sont aussi victimes de paludisme, dysenterie et maladies vénériennes. Beaucoup de marins, robustes à leur engagement sont rentrés dans leurs foyers en 1945 la santé complètement délabrée. Mais le problème le plus difficile auquel l’amiral est confronté est celui du matériel. La plupart des navires français qui se trouvent en Angleterre sont dans un état matériel médiocre. Le Triomphant pâtit d’une rupture de la chaise babord avant survenue pendant la campagne de Norvège. Les torpilleurs de 600 tonnes sont très fatigués. Les sous-marins ont quitté Cherbourg où ils étaient en carénage en laissant une partie de leurs moteurs sur le quai ou dans les ateliers de l’arsenal. Les patrouilleurs sont anciens et en mauvais état. À ces difficultés s’ajoute le fait que certains de ces navires sont d’une mise en œuvre complexe (Triomphant, Surcouf, torpilleurs de 600 tonnes), nécessitant un personnel hautement qualifié. Or ce personnel fait défaut. L’amiral met bientôt le doigt sur les véritables problèmes de fond : – les arsenaux anglais sont mal adaptés à l’entretien et aux réparations des bâtiments français; les difficultés commencent avec les boulons dont les pas-de-vis sont différents; – pas de rechanges. Aussi accepte-t-il en avril 1941 l’offre qui lui est faite d’armer des bâtiments neufs de construction britannique. Ce sont les corvettes qui apporteront une importante contri-bution à la bataille de l’Atlantique, les vedettes rapides (ML) et lance-torpilles (MTB) qui s’illustreront dans la Manche. Plus tard devant les succès des FNFL, les Anglais accepteront de leur céder un torpilleur La Combattante et un sous-marin Le Curie. Une dernière difficulté réside dans la faiblesse numérique et qualitative du personnel rallié. Il fallait reconstituer les équipages des bâtiments dont le réarmement était envisagé avec les justes proportions de personnels de différents grades dans les diverses spécialités. D’évidence, il y avait pénurie d’officiers et manque d’hommes dans certaines spécialités telles que mécaniciens et chauffeurs. Il fallait créer de nouveaux cadres et donner aux jeunes recrues une formation adaptée aux besoins. La Royal Navy était disposée à mettre ses écoles à la disposition des marins de la France Libre, mais il y avait le lourd handicap de la langue anglaise. L’amiral allait résoudre ces problèmes en quelques semaines : – en créant des écoles purement françaises avec instructeurs français; – en mettant en place dans les écoles anglaises un petit noyau d’officiers et de gradés parlant suffisamment l’anglais pour servir d’interprètes. Les marins de la France Libre ont bénéficié tout au long de la guerre de la formation continue. À chaque escale de quelques jours, officiers, officiers mariniers et marins des différentes spécialités d’armes vont s’entraîner pendant quelques heures et sont tenus au courant des dernières tactiques et techniques. Lors des carénages qui durent quelques semaines, les différentes équipes du bord suivent des stages de perfectionnement. Dans la majorité des cours suivis par les FNFL dans les écoles anglaises, les personnels de tous grades qui s’y instruisirent ou s’y perfectionnèrent sortirent presque toujours dans les premiers, devant leurs condisciples britanniques. Ces résultats expliquent les performances de toutes les unités FNFL pendant la guerre. L’activité des FNFL De cette foule de navires disparates rassemblés en Grande-Bretagne et malgré les difficultés rencontrées, un instrument de combat est né et s’est développé rapidement. Je voudrais souligner que les FNFL sont aux côtés de la Royal Navy quand l’ennemi remporte des succès sur tous les fronts que ce soit dans l’Atlantique, la Manche et la Méditerranée, quand l’issue est incertaine. La gloire des FNFL est d’avoir combattu dans les années difficiles, quand l’avenir du monde libre ne tenait qu’à un fil. L’honneur des FNFL est d’avoir été présentes et actives sur tous les théâtres quand la guerre s’élargit à l’échelle du monde, avec l’entrée en lice de l’URSS, du Japon et des États-Unis. Au moment de la fusion, les FNFL comprennent deux torpil-leurs, quatre sous-marins, cinq avisos, sept corvettes, deux patrouilleurs, un croiseur auxiliaire, neuf chasseurs, huit MTB, cinq vedettes côtières, deux bataillons de fusiliers marins, une flottille d’aéronavale. Je voudrais évoquer l’activité de ces unités par quatre courtes histoires sur les MTB, les sous-marins, les corvettes, les fusiliers marins. Les MTB sont des vedettes rapides lance-torpilles. Ce sont des engins de 55 tonnes, longs de 21 mètres, assurant par belle mer des vitesses de 40 nœuds. Elles sont armées par 14 hommes qui disposent d’un canon de 20 mm, de quelques mitrailleuses et, c’est l’essentiel, de deux torpilles. Les vedettes appareillent avant le coucher du soleil pour être sur les côtes de France à la nuit, prêtes à intercepter et détruire les convois et patrouilles ennemis. Dans le soir tombant, le vrombissement des moteurs est seul à troubler le calme de la nuit. Elles sont en ligne de file, très proches l’une de l’autre pour ne pas se perdre. Le secteur des îles anglo-normandes est leur terrain de chasse privi-légié, mais ce soir du 16 mars 1943, les MTB 94 et 96 opérent près des Sept-Îles. Elles viennent de stopper embusquées à l’abri de la terre, guettant l’ennemi. Sur l’eau calme, les oreilles se tendent dans l’attente d’un bourdonnement d’hélice. Rien, on ne voit rien, on entend rien. Les vedettes remettent en route et vont se poster 5 milles plus loin; elles stoppent à nouveau. La longue attente recommence. Il fait froid maintenant et les oreilles picotent. La fatigue commence à se faire sentir : les jambes sont lourdes, les épaules ankylosées. Parfois on croit entendre quelque chose mais ce n’est que le flic-flac de la mer contre la coque ou le floc d’un poisson jailli hors de l’eau. Soudain, alors qu’elles s’apprêtent à retourner à la base, les MTB aperçoivent des lueurs fugitives puis des silhouettes qu’elles identifient comme celles de deux caboteurs faisant route précisément sur elles. L’ennemi est tout proche, il n’y a pas de temps à perdre. Assurant une diversion, la 96 met le cap sur l’adversaire puis avec ses mitrailleuses ouvre le feu. L’ennemi surpris, réagit énergiquement concentrant son tir sur cette vedette qui s’offre à ses coups. Pendant ce temps, la 94 s’approche doucement, silencieusement et, comme à l’exercice, lance ses deux torpilles. Les deux bâtiments allemands la prennent alors pour cible. C’est un véritable feu d’artifice. Balles et obus de tous calibres se croisent au-dessus de la vedette qui parvient à se dérober à toute vitesse. Boum! les deux torpilles ont touché leur objectif : un dragueur de mines qui se mâte par l’avant et disparaît rapidement dans les flots. Les MTB rallient leur base sans avaries majeures, mais criblées d’impacts. Les sous-marins effectuaient de nombreuses et audacieuses patrouilles sur les côtes de Norvège et de France. Savez-vous que c’est la Junon qui en septembre 1942 a assuré dans des conditions difficiles le débarquement du commando de saboteurs qui a réussi la destruction de l’usine hydro-électrique de Glomfjord alimentant la fabrique d’eau lourde destinée à la future bombe nucléaire allemande. Tout ne se passait pas toujours aussi bien. Le 13 novembre 1942, la Junon appareille pour le Mefjord. Il s’agit de débarquer des agents norvégiens et du matériel radio destiné à rendre compte des mouvements des bâtiments allemands mouillés dans les fjords. Le 16, elle est à pied-d’œuvre, mais le temps est exécrable. La traversée s’est effectuée panneau de kiosque fermé, officier de quart amarré sur la passerelle. Une grosse houle contrarie la mise à terre du matériel, un des Norvé-giens se noie. Par malchance, le point de débarquement choisi est à quelques centaines de mètres d’une maison qui sert de cantonnement à la garnison allemande. Il faut récupérer le matériel déjà débarqué. Un canoë repart à terre avec deux Norvégiens et deux marins de la Junon. Mais le temps force et compromet la sécurité du sous-marin. Les hommes ne peuvent pas rentrer à bord : il faut les abandonner! Les deux agents norvégiens et les deux marins français vivront dans les hauteurs du fjord, ravitaillés par la population du village. Ils seront récupérés quatre mois plus tard. Avertis de l’arrivée de la Junon, ils avaient dévalé la pente à ski dès que le sous-marin avait fait surface. Les contre-torpilleurs, torpilleurs, avisos et corvettes de la France Libre ont joué un rôle important dans la bataille de l’Atlantique. C’est la bataille qu’il fallait à tout prix gagner, car sans cette victoire, il n’y aurait pas d’autres batailles ni d’autres victoires. Ce n’est pas moi qui le dit, mais Churchill! Le péril était partout sur la mer mais nulle part il n’était aussi grand que sur la route de l’Articque où passent les convois destinés au ravitaillement des Russes. Les convois et leurs escortes sont obligés de se tenir entre la banquise et la côte de Norvège occupée par l’ennemi. Ils sont constamment exposés aux coups non seulement des sous-marins, mais aussi des navires de surface et des avions ennemis. À ces dangers viennent s’ajouter ceux qui tiennent à une nature hostile : froid intense, coups de vent soufflant en tempête, bruines épaisses, obscurité ou au contraire clarté continuelle, incertitude des indications fournies par les compas magnétiques. En mai 1942, la corvette Roselys est rattachée à l’escorte
d’un convoi de 34 navires chargés d’armes. L’escorte
est prise dans le nord de l’Islande. Pendant six jours, jusqu’à
l’arrivée à Mourmansk, le convoi et son escorte seront
attaqués jour et nuit par des vagues successives d’avions
et de sous-marins. C’est un déluge de bombes et de torpilles.
Les postes de combat succèdent aux postes de combat. L’un
d’eux a lieu le 7 mai 1942 pendant que la Roselys s’est portée
au secours du Stary Bolchevik, un cargo soviétique chargé
d’essence et de munitions qui est en feu. Sous un énorme
parapluie involontaire de fumée noire, au risque de sauter d’une
minute à l’autre, il continue de faire route à 8 nœuds.
La Roselys réussit à s’en approcher en route parallèle
à quelques mètres et à lui passer ses manches à
incendie. Ce n’est qu’au bout de deux heures, alors que les
bombes pleuvent de part et d’autre, que le Russe signale que l’incendie
est enfin maîtrisé. Ouf! Mais autour d’eux les navires
sautent. Un cargo bourré d’explosifs reçoit une bombe
de plein fouet : immense flamme montant jusqu’au ciel, puis plus
rien. Pas d’épaves, pas de survivants, rien qui surnage.
Là où 5 secondes auparavant il y avait un bâtiment
et des hommes, il n’y a plus que le vide, le néant. Quand on parle des fusiliers marins on pense d’abord au 1er BFM qui a partagé la gloire de la 1re DFL. Quant aux exploits du 1er BFM Commandos, on les associe à Bruneval, Dieppe ou Ouistreham, sans savoir qu’ils ont participé à d’autres opérations très discrètes mais meurtrières. Les îles anglo-normandes ont servi tout au long de la guerre de terrain de manœuvre aux commandos britanniques. Sept raids ont été ainsi exécutés entre le 13 juillet 1940 et le 25 décembre 1943. Le plus spectaculaire d’entre eux eut lieu à Aurigny; le poste allemand fut pris par surprise, sept prisonniers furent ramenés en Angleterre dont l’un tiré de son lit en pyjama. Ces commandos étaient de quelques hommes, incluant des Français. C’est le cas en 1943 à Serq. Venus de Dartmouth à bord d’une MTB, le commando franco-britannique débarque à la pointe du Hog Back et escalade la falaise. Parvenus au sommet à plus de 100 mètres au-dessus de la mer, les hommes se trouvent dans un champ de mines. Ils sont décimés par les explosions et les tirs allemands. La plupart sont blessés, mais deux Français y trouvent la mort. Le commando réussira à rallier Dartmouth avec ses blessés, laissant les morts sur place. Ceux-ci sont enterrés au petit cimetière de Sercq. Une cérémonie a eu lieu en 1988 à l’occasion du 45e anniversaire de ce raid en présence de trois rescapés, deux Français et un Britannique. Les relations des FNFL avec Vichy Les familles D’emblée, le personnel de la France Libre est considéré
comme félon par le gouvernement de Vichy. Les chefs Cependant fin 1941, une nouvelle circulaire précise que des secours pourront être versés aux familles des dissidents, sous réserve «qu’elles soient réellement dans le besoin». Je n’ai trouvé que peu de traces de paiement de ces secours... On aurait pu penser qu’après le débarquement en AFN, tout le personnel des FMA serait considéré, à l’instar des FNFL, comme dissident. Il n’en est rien; Vichy étiquette les «Bar-baresques» comme absents et autorise le paiement de délégations ou de demi-soldes à leurs familles. Mais les ayants droits des FNFL en sont exclus et il faudra attendre la libération pour qu’enfin les familles des dissidents soient officiellement prises en compte. Les navires Après les combats de Dakar et de Libreville, l’amiral Darlan avait donné les ordres suivants : – un bâtiment de surface de Vîchy rencontrant un bâtiment gaulliste l’inviterait à faire sa soumission. En cas de refus et sauf infériorité notable, il ouvrirait le feu; – un sous-marin de Vichy rencontrant un bâtiment gaulliste l’attaquerait sans préavis. De son côté, l’amiral Muselier, en accord avec les autorités britanniques avait donné l’ordre d’éviter tout affrontement avec les navires de Vichy. Dans la pratique, un seul incident survint à l’occasion du blocus de Djibouti lorsque le sous-marin Le Vengeur rencontra le Savorgnan de Brazza, l’attaqua à la torpille et le manqua. Sur les côtes d’Afrique où les occasions de rencontre entre les «frères ennemis» étaient plus fréquentes, les croisements se faisaient dans l’indifférence. Le débarquement anglo-américain en AFN bouleversait la
situation. L’amiral Darlan remettait les forces présentes
en AFN dans la guerre aux côtés des Alliés. Ce fait
éliminait évidemment tout risque d’action hostile
des FMA contre les FNFL. Il n’en restait pas moins qu’appelés
à se rencontrer dans les mêmes ports d’escale, il y
avait un risque de heurts plus ou moins violents tant que les sentiments
parfois excessifs qui les avaient opposés au cours des 28 derniers
mois ne se seraient pas apaisés et que la «fusion»
ne se serait pas réalisée sur tous les plans y compris celui
des esprits. Les rencontres dans les ports d’escale La première rencontre eut lieu le 26 décembre 1942 à Gibraltar entre le Commandant Détroyat et la Gracieuse suivie de beaucoup d’autres. La lecture des rapports des commandants des bâtiments des FMA est significative d’une animosité systématique contre les porteurs de croix de Lorraine. Les FNFL sont tenus à part, comme des pestiférés : pas de visites protocolaires, pas de poignées de mains, refus d’invitations. Paradoxalement les rencontres entre hommes d’équipage se passent souvent bien; les jeunes marins d’Alger manifestent leur intérêt et leur estime pour leurs camarades de Londres auréolés de la gloire des combats de l’Atlantique. En avril 1943, à Gibraltar, la Boudeuse défilant à une centaine de mètres du Savorgnan de Brazza, non seulement ne salue pas l’aviso colonial FNFL dont le commandant est plus ancien, mais encore fait tourner ostensiblement le dos à son équipage rangé sur le pont. Que reproche-t-on aux marins de la France Libre? D’avoir fui les malheurs de la patrie et désobéi au maréchal. Pour ceux qui étaient en Grande-Bretagne en juillet 1940 et qui ont choisi de rentrer au lieu de poursuivre la lutte, le «perchoir» rappelle l’occasion manquée. Elle est pour certains le symbole d’une mauvaise conscience. L’obstination dont quelques officiers des FMA feront preuve à garder jusqu’à la libération dans les carrés le portrait de Pétain, dans les livrets matricules le serment au maréchal apparaît comme le besoin de faire échec à la croix de Lorraine. Les désertions Le deuxième type d’incidents concerne les bâtiments de Giraud en escale aux États-Unis pour modernisation et en-traînement. Les ralliements à la France Libre sont massifs : les déserteurs déclarent refuser de continuer à servir sous les ordres d’officiers qui les ont obligé à tirer sur les Américains et qui continuent à manifester publiquement leurs sentiments pro-Vichy ou même pro-allemands. Le gouvernement américain sollicité par le représentant de Giraud tente de mettre fin à cette véritable hémorragie en arrêtant et en emprisonnant les déserteurs, mais sous la pression de l’opinion publique américaine, il y renonce. Un accord intervient alors entre les missions de De Gaulle et Giraud aux termes duquel les marins peuvent se déterminer librement. Plus de 1500 rallieront la France Libre. Il me faut conclure. Le 3 août 1943, les FNFL deviennent les FNGB. L’histoire de la marine de la France Libre, que je n’ai fait qu’effleurer, s’achève officiellement à cette date mais l’esprit qui a animé ses équipages au plus dur de la bataille demeure et souffle sur les nouvelles frégates qui viennent d’être armées. Les FNGB continueront leurs exploits avec en apothéose leur participation
aux opérations de débarquement en Normandie (1er BFM Commando,
Courbet, La Combattante, quatre frégates, quatre corvettes, six
chasseurs, les MTB) et à la réduction des poches de l’Atlantique. Le vice-amiral d’escadre (CR) E. CHALINE |