Alors que la VIe Armée allemande
s’apprête à investir Stalingrad,
qui refuse obstinément de tomber, une soixantaine
de Français, certains arrivés de Grande-Bretagne
après un très long périple de plus
de deux mois, d’autres venus de Lybie, se rassemblent
à Rayack au Liban. Le groupe de chasse 1/3 est
en formation : 14 pilotes, 42 mécaniciens, quatre
officiers d’état-major dont trois interprètes
et parmi ces derniers, le «toubib», le seul
qui détonne par son uniforme vert-kaki. C’est
dire que l’on a gratté les fonds de tiroir
pour que la France soit présente sur le front
de l’est, comme le souhaite le général
de Gaulle.
Par la grâce du général Martial
Valin, commandant des Forces Aériennes Libres,
le GG 1/3 devient le porte-drapeau de l’une des
provinces les plus disputées de cette Seconde
Guerre mondiale : la Normandie. Hasard, intuition de
chef, le choix se révélera des plus heureux.
Même dans la langue russe, Normandie rythme avec
Niémen. Et puis Normandie ne reste-t-elle pas
le symbole du courage et de l’aventure des grands
conquérants? Il faut de l’audace pour appeler
groupe de chasse, ce qui, en réalité,
ne représente qu’une escadrille! De fait,
on oublie très vite l’appellation de GC
1/3 pour n’utiliser que celle d’escadrille
qui rappelle bien des souvenirs glorieux, le creuset
dans lequel se fondent et se forment les hommes qu’animent
un même but, une même ambition.
Quatre mois à Ivanovo
 |
La 1re escadrille
de Normandie-Niemen : Rouen (commandant Albert).
Debout de gauche à droite : de La Poype,
Bertrand, Faurouy, Amarger, Cuffaut, Bagnères,
Deschanet. Assis : Lorillon, Marchi, de Saint-Phalle,
lribarne, Casaneuve, Roger Sauvage. |
Unité sans avions, pour l’instant, son existence
se résume en une liste nominative emportée
à Moscou pour être soumise aux autorités
soviétiques. Le mois d’octobre passe. Les
Alliés débarquent en Afrique du nord le
8 novembre 1942. L’attente commence à peser.
Enfin, le 12 novembre, trois DC3 américains se
posent à Rayack. Embarquement, le grand voyage
prend date : Bagdad, où nous déposent les
trois DC3;Bassorah sur le Golfe persique, atteinte après
trente-six heures de train; de là, des camions
conduits par des Hindous, nous transportent, par une piste
sablonneuse, jusqu’au terminus de la voie ferrée
: Ahwaz, où nous embarquons pour Téhéran,
dernière escale avant l’URSS. Nous atteignons
la capitale iranienne le 18 novembre. Notre époque
et encore celle des voyages qui forment la jeunesse!Il
nous faut franchir le Caucase, majestueux et silencieux.
Ce sera chose faite le 28 novembre. Trois IL2 (Dakotas
soviétiques), après une longue montée
dans un ciel limpide et glacial, pendant laquelle nous
avons tout loisir pour admirer l’Elbrouz enneigé,
un court palier suivi d’une descente rapide, voire
abrupte, nous déposent dans la capitale du pétrole
: Bakou. Des tours de forage à perte de vue; certaines
semblent flotter au-dessus de la mer Caspienne.
Après une nuit de repos, nouvel embarquement.
Nous survolons la mer Caspienne dans toute sa longueur,
cap au nord. Des blocs de glace dérivent à
la surface. Atterrissage sur une piste verglacée
à Gouriev, située sur l’embouchure
de la Volga, pour une escale technique et un déjeuner
chaud, nous repartons, toujours cap au nord, destination
Ouralks, au pied de la chaîne de l’Oural,
où nous atterrissons dans un blizzard glacial,
après un vol très mouvementé. Le
toubib perd son képi dans la tourmente. Nous
n’avons aucune nouvelle des deux autres avions.
 |
La 2e escadrille
: Le Havre (commandant Mourier). Debout de gauche
à droite : de Faletans, Carbon, Laurent,
de Saint-Marceaux, Brihaye, Jeannel, Feldzer. Assis
: Verdier, Risso (auteur de cette évocation),
Menut, Delin, de Seynes, Martin, Le Bras, Versini,
Charras. |
Premier contact avec l’isba dont nous apprécions
la tiédeur et dont nous bouleversons la quiétude
des locataires, stupéfaits de contempler des
étrangers à l’habit et au langage
d’une autre planète. À l’aube,
tardive sous cette latitude et en cette période
de l’année, nous repartons, via Kouybishev
où sont repliées toutes les délégations
étrangères depuis la menace allemande
sur Moscou, pour le terminus de ce long voyage : Ivanovo,
située à quelques 250 kilomètres
au nord-est de Moscou. Nous nous installons pour un
séjour de quatre mois, temps nécessaire
à la perception des avions, à l’entraînement.
Accueil extrêmement chaleureux de la population
de la base sur laquelle voisinent civils et militaires.
Aux femmes, en particulier, incombe la corvée
de neige; l’entretien de la «piste»
et des chemins de roulement, surfaces damées
à l’aide d’un train de lourds cylindres
tirés par un énorme tracteur, balisées
par intervalles à l’aide de branches de
sapin! La mise en route des tracteurs, par des températures
qui atteignent – 30 °C, ne manque pas de nous
surprendre. Après avoir allumé un tas
de chiffons imbibés d’essence pour donner
quelque fluidité à l’huile du carter,
le préposé promène une torche enflammée
le long de la pompe à injection.
D’autres surprises nous attendent, bien que relevant
d’un domaine différent : le I.16, dit Rata,
de la guerre d’Espagne, court, ramassé,
transformé en biplace, un Hurricane qui présente
une silhouette insolite a subi le même sort. Derrière
le poste de pilotage, sa bosse est ouverte pour donner
passage au moniteur, dont le seul abri contre le vent
relatif et les intempéries prend la forme d’un
minuscule et dérisoire pare-brise, ce qui donne
au malheureux une allure de Lucifer, car il porte un
masque facial pour se protéger.
C’est dans ces conditions climatiques extrêmement
pénibles que commence notre entraînement.
Six heures de présence en piste sans interruption
pour profiter des quelques heures de clarté dispensées
par un soleil parcimonieux. S’élevant à
grand-peine au-dessus d’un horizon blanc, vers
9 heures le matin, il nous quitte vers 15 heures. Quelques
vols d’accoutumance sur un Yak 7 biplace –
les Soviétiques nous ayant laissé le choix
de l’avion : américain, britannique ou
soviétique, notre commandement a opté
pour le soviétique, le Yak 1 avant le lâcher
sur le monoplace.
Ce sera un lâcher au sens plein du terme, non
point à cause de l’avion, le Yak se révèle
d’un pilotage facile et agréable, mais
en raison de l’hiver qui a transformé le
pays en un immense tapis blanc, d’une luminosité
aveuglante et qui font que ciel et terre se fondent
et se confondent. Ajoutons à cette contrainte,
le camouflage de couleur blanche des avions et l’on
a une idée des difficultés auxquelles
il nous faut faire face. Pour nos mécaniciens,
par ailleurs alignés sur une ration alimentaire
nettement en dessous de la nôtre, déjà
considérée comme maigre, les travaux en
piste confinent au calvaire tant le froid est vif. Certains
jours, les températures oscillent entre moins
25 et – 30 °C.
«Na Fronte» (vers
le front)
Le 22 mars 1943, c’est le grand branle-bas. On se
salue à grand renfort de «Na Fronte»
: au front. Accompagnés par un avion PE.2 bombardier
léger bimoteur, les Yak’s s’envolent
 |
| Rolland de La
Poype (1re escadrille) : 125 sorties, 16 avions
abattus. Il fut décoré de l’ordre
du drapeau rouge (1er degré) et promu héros
de l’Union Soviétique. |
pour Polotniane Zavod, à une centaine de kilomètres
au sud-ouest de Moscou. Premier signe du dégel,
le paysage change à vue d’œil. Toute
cette neige accumulée durant des mois va, en fondant,
transformer la campagne, la rendre méconnaissable.
Le plus petit ruisseau prend une allure de rivière,
les fleuves quittent leur lit, noient les environs, transforment
la moindre cuvette en lac. Nos cartes de navigation suivent
difficilement ce fantastique débordement de la
nature. L’épaisse gadoue exige des efforts
accrus. Il faut trois hommes sous chaque aile, deux assis
sur le plan fixe pour rouler les avions jusqu’à
la piste. Une armée de territoriaux, les uns munis
d’une boite de conserve usagée, d’autres
d’un seau, tentent d’assécher la piste.
Image dérisoire devant l’explosion de la
nature qui se réveille d’un long sommeil.
Vols de reconnaissance de secteur, jamais pareil terme
n’a paru si vrai, auxquels succèdent rapidement
les premières missions. Bien que notre terrain
soit l’un des plus éloignés du front,
il n’est distant de ce dernier que d’une
cinquantaine de kilomètres. Subordonnée
au commandement terrestre, l’aviation opère
très près des premières lignes
pour une plus grande efficacité, en l’absence
de tout moyen de contrôle radio-électrique;
la chasse à une vingtaine de kilomètres
(dans des circonstances particulières, nous avons
opéré à partir d’une piste
de fortune située à 5 kilomètres
de la ligne de front, situation terri-blement inconfortable
pour des aviateurs), les avions d’assaut du type
Stormovik, véritables chars d’assaut de
l’air, à une trentaine de kilomètres,
les avions de bombardement légers stationnant
plus en arrière.
En vérité, la notion de piste, voire
de terrain, n’a qu’un rapport lointain avec
sa définition. Il s’agit davantage d’un
champ d’une longueur estimée suffisante,
ne présentant pas trop d’aspérités,
situé de préférence à l’orée
d’un bois pour les besoins du camouflage placé
sous l’autorité d’un soldatà
qui est confié le rôle de recueil. Ce qui,
en effet distingue le «terrain» des champs
environnants réside dans l’artifice d’un
«I» de toile blanche l’été,
de toile noire l’hiver, que déploie notre
soldat après s’être assuré
de l’identification des avions.
Premières missions, premières victoires.
Fort heureusement, car huit jours plus tard nous subissons
nos premières pertes, douloureusement ressenties.
Trois des nôtres sont abattus au cours de la même
mission. Nous voici réduits à 11 et les
véritables opérations n’ont pas
encore commencé. La situation n’est propice
qu’aux escarmouches, chacun s’observe de
part et d’autre du front, lançant une pique
pour tâter l’adversaire.
La bataille de Koursk
Puis, dans la douceur d’une longue nuit d’été
de juillet, la terre se met soudainement à trembler.
Chacun se réveille, écoute le grondement
lointain du canon. Cela dure trois jours, alors s’engage
la grande bataille de Koursk. Ce sera le deuxième
tournant de cette guerre, après celui de Stalingrad.
«Normandie» se trouve sur l’aile droite,
face à Orel. Les missions se succèdent
sans interruption. Fort heureusement, des camarades
nous rejoignent, portant l’effectif des pilotes
à 21, dont 15 prêts au combat. Pour profiter
au mieux des quatre heures de repos que dispense l’été
russe, de 22 heures à 2 heures, nos mécaniciens
couchent au pied des avions. «Normandie»,
récemment intégrée à la
303e division aérienne commandée par le
général Zakharov, un ancien de la guerre
d’Espagne a, pour compagnon le 18e régiment
de la garde avec lequel elle fera route jusqu’en
Prusse orientale. Du 13 mai au 12 juillet 1943, «Normandie»
exécute 112 sorties, abat 17 avions ennemis,
victoires chèrement acquises. Six des nôtres
disparaissent, dont notre chef, le commandant Tulasne.
Le 19 juillet, elle enregistre sa 30e victoire.
3 août 1943. Prise d’armes. De l’avion
qui amène les autorités de Moscou, et
qu’accueille notre nouveau chef, le commandant
Pouyade, descendent dix nouveaux pilotes. C’est
la joie. Malheureusement, nos fidèles mécaniciens
nous quittent, cédant pilotes et avions à
leurs collègues soviétiques. Une seconde
escadrille voit le jour, voici «Normandie»
élevée au rang de Groupe de chasse. Cette
transformation grandit, nous percevons les premiers
Yak’s 9. L’entraînement reprend, activement
poussé, car un nouveau déplacement est
annoncé.
Le 18 août, chaque pilote emmenant son mécanicien
dans le coffre du Yak 9 – position oh combien
inconfortable pour ce dernier, sans parachute, d’ailleurs
à quoi pourrait-il lui servir puisque l’ouverture
de la trappe se fait de l’extérieur –
le groupe fait mouvement vers l’ouest, la bataille
pour lelnia et Smolensk étant imminente. Le 22
août, le même scénario que celui
vécu pour Orel, entre en action : l’artillerie
se déchaîne, immédiatement soutenue
par des vagues ininterrompues de Stormovik et de bombardiers
PE2. Signe que l’Allemand s’essouffle, apparaissent
les premiers Heinkel 111, considérés jusqu’ici
comme des bombardiers stratégiques. Deux changements
de terrains et c’est le 22 septembre.
À 13 heures, 11 Yak’s 9 décollent
sur alerte. À 30 kilomètres dans le sud
de Smolensk, le dispositif surprend trois pelotons de
JU87 qui explosent en plein vol : panique chez les escorteurs.
En quelques secondes, «Normandie» inscrit
neuf victoires, six JU87 et 3 FW 190, sans subir une
seule perte.
Premier rassemblement pour un… rapport! Étonnement
général, lecture de notes de service en
provenance d’Alger, siège de l’état-major.
L’une de ces notes fixe la «tenue».
Plus de doute, le vent a tourné, faisant table
rase de trois années!
D’Orel à Toula
Nouveau bond en avant, ce sera le dernier de cette
première campagne, vers Sloboda située
au sud de Smolensk. Un regard sur la carte nous montre
que nous avons parcouru 300 kilomètres en…
six mois. Depuis Orel, au sacrifice de 12 pilotes –
dix tués ou disparus en combat, deux blessés
graves, «Normandie» inscrit 42 nouvelles
victoires. L’effectif valide baisse dangereusement.
Tous les groupes sont exsangues, le 181 de la Garde
a terriblement souffert. De part et d’autre, on
s’essouffle. Que nous réserve l’hiver
qui déjà s’annonce, les premiers
flocons de neige font leur apparition. Le 6 novembre,
c’est l’embarquement pour… Toula,
à 200 kilomètres au sud de Moscou, pour
un repos mérité. Fier de ses 72 victoires,
le groupe prend ses quartiers d’hiver, certain
que le vide laissé par la perte de 23 de ses
pilotes sera rapidement comblé.
Installée dans la nouvelle aérogare de
Toula, «Normandie» croît rapidement,
au-delà de nos espérances. En effet, 52
pilotes viennent se joindre aux anciens, dont le capitaine
Delfino qui deviendra plus tard le commandant du groupe
en décembre 1944. Entraînement intensif
: nous déplorons trois tués et quelques
accidents mineurs.
Notre ami Schick, interprète, sacrifie une permission
en Égypte pour devenir pilote de chasse. Cas
rare, sinon unique, il participe à toute la deuxième
campagne sans jamais demander l’homologation de
son brevet, oubliées toutes les tracasseries
administratives. Les Yak’s suivent l’arrivée
des pilotes. Nouveauté, certains avions sont
dotés d’un canon de 37 mm! Pour l’installation
de cette arme qui remplace le canon habituel de 20 mm,
le constructeur Yakholiev a repoussé le poste
de pilotage vers l’arrière, supprimant
le baquet occupé à certaines occasions
par le mécanicien.
Vers le 20 mai 1944, la venue de nombreuses autorités
laisse présager un départ imminent. La
fièvre gagne le groupe. Ceux qu’attiraient
les lumières de la ville font leurs adieux dans
un torrent de larmes. Dans cette ambiance agitée,
l’humour ne perd pas ses droits, preuve cette
note que tout un chacun peut lire à distance
tant les caractères attirent l’œil
: «Échange Yak 9, tout neuf, contre machine
à écrire même usagée.»
La Bérésina…
un siècle après
 |
Juin 1943, sur
le front russe (région d’Orel).
Le commandant Tulasne est entouré du sous-lieutenant
Durand (à droite) et du capitaine Littolf-Kounine
(à gauche). |
Le 26 mai, c’est l’envolée des quatre
escadrilles pour le terrain de Doubrovka, situé
à une cinquantaine de kilomètres à
l’ouest de Smolensk. Plus de doute, nous marchons
sur les traces des Grognards de la Grande Armée.
À quelque temps de là, nous franchissons
la Bérésina mais dans des conditions autrement
agréables.
Quatre escadrilles! La vie s’organise, oh combien
différente de celle que connurent les anciens.
Le front est calme, d’un calme plat, si bien que
les isbas qui abritent les escadrilles se transforment
en tripot. C’est la valse des roubles et des kopecks,
devenus sans objet. Quelques rares avions de reconnaissance
ennemis se risquent à des survols nocturnes, ce
qui a pour effet d’agacer notre chef, le général
Zakharov, qui décide d’intervenir. Ancien
de la chasse de nuit, ce privilège me revient.
Faisant remarquer au général l’inexistence
d’un quelconque équipement autorisant ce
genre d’exercice – le Yak ne dispose même
pas d’un horizon artificiel – d’un geste
sec, il balaie l’objection : qu’à cela
ne tienne! 45 minutes après le décollage,
un grand feu d’essence sera allumé au PC
de la division, situé à 10 kilomètres
au sud du terrain, l’entrée de la piste sera
balisée par un autre feu du même genre, mais
plus léger. Ainsi dit, ainsi fut fait. Inutile
de préciser le résultat de l’expérience,
pourtant renouvelée en deux autres occasions. Enfin,
le 3 juin, vers 6 heures du matin, un roulement continu
secoue l’isba, roulement qui rappelle celui qui
annonçait l’ouverture de la bataille d’Orel,
voici presque un an. L’intense activité de
l’aviation soviétique – dans notre
seul secteur sont rassemblés 600 chasseurs Yak’s
et la 5 et 400 Stormovik – ne laisse aucun doute
quant à la fin de notre farniente.
 |
Marcel Albert,
chef de la 1re escadrille.
Plus de 150 sorties et 23 avions abattus. Il fut
décoré de l’ordre
du drapeau rouge (2e degré) et
promu héros de l’Union Soviétique. |
En moins de trois semaines, les troupes soviétiques
s’enfoncen t de plus de 200 kilomètres, laissant
derrière elles une dizaine de milliers de soldats
allemands réfugiés dans les bois et les
forêts.
Malgré cette menace permanente sur les arrières,
le commandement décide un mouvement vers l’avant,
sur des terrains sommairement aménagés
de manière à assurer au mieux la mission
de support, cette avance foudroyante ayant mis l’aviation
hors d’état de jouer correctement son rôle.
Nous entrons en Lithuanie, le lendemain du 14 juillet
1944.
Ce déplacement coûte la vie de notre ami,
le lieutenant de Seynes. Comme à l’habitude,
chaque mécanicien prend place dans l’inconfortable
baquet. De Seynes emmène le sien, Biélozoub,
qu’il appelle familièrement «le philosophe».
Quelques minutes après le décollage, de
Seynes fait demi-tour, vraisemblablement victime d’une
fuite d’essence. Sans doute, intoxiqué
par les nocives vapeurs, il manque l’atterrissage.
Au sol, chacun est conscient du drame, tant le comportement
de l’appareil apparaît erratique. À
tour de rôle, le commandant Delfino et Aguavélian,
notre ingénieur-mécanicien, lui donne
l’ordre, par radio, de sauter. Vainement. De Seynes
amorce une seconde présentation, manque de nouveau
l’atterrissage. L’avion se cabre exagérément,
passe plusieurs fois sur le dos, dresse une dernière
fois le nez dans le ciel, déclenche, pique droit
vers le sol, s’écrase dans une horrible
explosion. De Seynes et Bielozoub dorment désormais
à jamais, côte à côte, dans
le cimetière de Moscou.
La bataille d’Alitous
 |
| La 3e escadrille
: Cherbourg (commandant Lefèvre). Debout,
de gauche à droite : Lemare, Genès,
Castin, Shoendorff, Moynet, Manceau,de La Salle,
Henry. Assis : Gaston, Perrin, Emonet, Chatte, Taburet,
Pinon. |
La bataille pour le franchissement du Niémen
commence, elle ne dure que quelques jours, mais se révèle
très âpre, les Allemands se défendent
avec acharnement; la Prusse-Orientale n’est plus
bien loin. Cette victoire du Niémen nous vaut
d’être cités dans un «prikaz»
du maréchal Staline. À compter de ce jour,
1er août 1944, notre régiment porte le
nom de «Normandie-Niémen». Il compte
36 victoires aériennes, ce qui le place en deuxième
position au palmarès des unités françaises,
palmarès annexé au bulletin n° 1 en
provenance de l’état-major d’Alger,
dont la lecture nous laisse perplexe. Il commence par
ces mots : «La chasse française a rouvert
ses ailes; cette tâche dont elle était
légitimement fière, elle l’a reprise»,
effaçant d’une plume oublieuse ceux de
Grande-Bretagne, de Libye et de Russie!
Le 29 juillet, le régiment fait mouvement sur
Alitous, situé sur une boucle du Niémen.
L’offensive sur la Prusse-Orientale entre dans
sa phase active. Enfin, chaque jour, nous survolons
le territoire ennemi. Chacun pense déjà
à la fin des hostilités. Hélas!
Cette enclave allemande en Pologne demandera encore
bien des sacrifices. Fort heureusement pour «Normandie-Niémen»
arrivent les tous premiers Yak’s 3. Malgré
quelques ennuis dus à sa jeunesse, le Yak3 se
révèle très vite comme le chasseur
idéal. Avec son moteur de 1350 chevaux, sa légèreté
– il ne pèse que 2700 kg en ordre de vol
– d’une maniabilité jusqu’ici
inégalée, il fait merveille, semant la
panique dans les rangs allemands qui croient se mesurer
à son aîné, le Yak 1.
 |
| La 4e escadrille
: Caen (commandant Challe). Debout, de gauche à
droite: André, Panveme, Shick, Le Martelot,
Matras, Monnier, Douarre, Pierrot. Assis : Jean,
Sauvage, Miquel, de Geoffre, Mertzisen, Querne. |
Qu’on en juge : pour protéger son dispositif
mal engagé dans un combat contre un ennemi supérieur
en nombre, notre ami Martin n’hésite pas
un instant à attirer la meute des sept Messerschmitt
109 sur lui, grimpe à 7000 mètres en tenant
son masque à oxygène dans sa main gauche,
engage le combat, abat deux Me 109, dégage, rentre
au terrain sans être inquiété. Son
exploit est salué comme il se doit.
De Gaulle à Moscou
C’est à Alitous que nous apprenons, avec
la joie que l’on imagine, la libération de
Paris. Ce 24 août fait suite à deux journées
de festivités pour commémorer la naissance
de l’aviation soviétique, un régiment
de la 5 partage avec nous la
 |
Sur le front
russe, en 1943.
Le commandant Tulasne déjeune avec des officiers
soviétiques. Il sera tué peu après
en combat aérien. |
plate-forme, présence qui entraîne moult
toasts et liquide, face à une situation imprévue,
ne trouve d’autre solution que dans l’allongement
de sa provision par du… pétrole! Ce subterfuge,
rapidement découvert malgré les précautions
prises, coûtera quelques coliques chez les assoiffés
impénitents et la dégradation avec envoi
dans un bataillon disciplinaire au fils imprévoyant
de l’Intendance.
Deux mois encore et nous pénétrons en
Prusse-Orientale. Le paysage se transforme subitement,
partout des lacs entourés d’immenses forêts
de sapins. C’était le domaine de chasse
réservé de Gœring. Depuis quelques
jours, l’automne chancelle devant l’offensive
de l’hiver, le 15 novembre marque le passage :
– 7°C la nuit, – 2°C le jour. Les
opérations ralentissent, le mauvais temps condamne
tout mouvement d’envergure. Nous prenons nos quartiers
d’hiver dans un tout petit village allemand, sur
la frontière est de la Prusse orientale. Le calendrier
indique que ce jour est le 27 novembre. Voici deux ans,
à un jour près, une soixantaine de Français
posaient leurs pieds en URSS, parmi eux 14 pilotes.
Trois seulement connaissent la satisfaction de ce premier
pas en territoire ennemi.
Le 6 décembre 1944, branle-bas de combat. Des
bruits couraient de la visite possible du général
de Gaulle, venu à Moscou pour des conversations
avec les responsables soviétiques. Dans l’impossibilité
de se déplacer, c’est le régiment
qui se rend à Moscou par train spécial.
Pour autant, le déplacement demandera pas moins
de trente-six heures. Réception grandiose à
l’ambassade de France, remise de décorations,
le fanion de «Normandie» reçoit la
croix de la Libération. Cette cérémonie
accomplie, le Général se penche sur le
Journal de marche que lui présente notre commandant
le lieutenant-coIonel Pouyade. Sans hésitation,
d’une plume ferme, le général de
Gaulle trace ces mots :
«Sur la terre russe martyrisée comme la
terre française et par le même ennemi,
– le régiment «Normandie»,
mon Compagnon,
– soutient,– démontre,
– la gloire de la France.»
C. de GAULLEMoscou, le 9 décembre 1944
Glorieux bilan
Le 12 décembre 1944, le régiment reprend
le train, destination la Prusse, sans les anciens qui
restent quelques jours à Moscou, prélude
à un imminent départ pour la France et
Paris. De dures batailles dans un climat particulièrement
hostile attendent nos camarades. Le thermomètre
descendra jusqu’à – 45°C, transformant
les Kurisches Haff et les Frisches Haff en patinoire.
De nouvelles victoires, mais aussi hélas! des
pertes. Enfin sonne l’armistice le 8 mai 1945,
célébré le 9 mai en URSS. «Normandie-Niémen»,
au sacrifice de plus de la moitié de ses pilotes
: 42 tués, 3 disparus et 6 blessés graves,
devient le premier groupe de chasse français
avec 273 victoires aériennes auxquelles s’ajoute
un bon nombre de véhicules de tout genre détruits.
En réalité, ce 3 mai 1945, les pertes
s’évaluent ainsi : 15 tués, 31 disparus
et 6 blessés graves. Parmi les disparus, 3 seulement
reviendront d’un séjour dans les geôles
allemandes, ce qui en dit long sur le sort réservé
à nos camarades tombés en territoire ennemi.
Le procès de Nuremberg confirmait nos sentiments.
Le commandement allemand nous considérant comme
des francs-tireurs réservait à nos malheureux
camarades tombés en leurs mains le sort que l’on
devine.
Le 20 juin 1945, les 42 Yak’s 3 offerts à
la France par le maréchal Staline atterrissent
au Bourget où les accueille une foule considérable
et pleine d’attentions. Parkings et terrasses
ont été envahis. Les Yak’s 3 mourront
rapidement de nostalgie; un seul, gardé par le
musée de l’Air du Bourget, rappelle que
la France fut présente sur le front de l’estdu
2 novembre 1942 au 8 mai 1945. Quant à «Normandie-Niémen»,
il perpétue la tradition sur la base aérienne
de Reims (1).
Joseph RISSO
Président de l’Amicale des anciens du «Normandie-Niémen»
Le contenu de cet article est
issu de l'ouvrage en 7 volumes "La
mémoire des Français libres. Hommes &
Combats" édité par la Fondation de
la France Libre. |