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Le récit de la prise de Koufra a été
fait par un de nos camarades, le capitaine de réserve
Douzamy, administrateur des colonies qui, de 1940 à
1942, a servi dans les confins tchadiens, d’après
des documents officiels et des récits oculaires.
Koufra : un symbole
 |
| Leclerc, chevalier
des Temps modernes. |
En 1913, l’expansion française en Afrique
centrale, commencée avec Brazza aux bouches de
l’Ogooué, s’arrêtait sur le 22e
degré de latitude Nord, au Tibesti, en plein désert.
Notre dernier ennemi, Si Ahmed Chérif, chef
de la confrérie religieuse et de l’État
politique des Sénoussistes, reculant devant le
progrès, se retirait dans le groupe d’Oasis
de Koufra, au cœur du Sahara oriental.
Pendant 15 ans, protégée par l’immensité
hostile du désert, objet des convoitises internationales,
Koufra devint le centre des intrigues anti-françaises
au Sahara. Marché d’esclaves, monastère
des Khouans fanatiques, la Mecque de la Senoussya, cristallisée
dans sa haine du progrès, resta mystérieusement
à l’écart du monde européen,
jusqu’à la conquête italienne, en
1931.
Pour réduire Koufra, Graziani monta une gigantesque
expédition : 7.000 chameaux, des milliers de
chameliers, 300 camions, une escadrille d’autos
blindées, une section d’artillerie et plus
de 3.000 hommes de troupe.
Koufra est occupée le 10 janvier 1931, après
deux heures de fusillade. Les fuyards poursuivis par
l’aviation furent mitraillés ou moururent
de soif dans l’effroyable désert de Lybie,
en tentant de se réfugier en Égypte ou
au Tchad.
Alors, Si Mohamed el Abid, Grand Maître de la
Senoussya, frère et successeur de notre vieil
ennemi Ahmed Chérif, préférant
l’exil à la brutalité incompréhensive
du joug italien, rassemblait ses femmes et ses troupeaux
et, le 6 février 1931, se présentait au
poste de Faya pour demander asile à la France,
s’en remettant corps et biens, avec sa famille,
à la discrétion des autorités françaises
du Tchad. Ce geste spontané était un hommage
indéniable à nos méthodes, à
notre comportement vis-à-vis de l’Islam;
il était la reconnaissance de la prééminence
de notre autorité morale au Sahara. C’était
aussi un gage pour l’avenir.
En changeant de maîtres, les palmeraies et les
jardins de Koufra ne devinrent que plus inquiétants
derrière leurs remparts de désert. L’Oasis,
équipée d’un aérodrome, fortifiée,
fut désormais la pointe avancée de la
propagande et des menées italiennes, la base
stratégique menaçant le plus directement
les voies d’accès orientales aux plaines
du Tchad et les lignes de communications Est-Ouest en
Afrique centrale.
 |
| à travers
les sables, l’itinéraire glorieux. |
Lorsque vint la guerre, en 1939, comme ceux de leurs aînés,
les yeux de nos méharistes, sentinelles des confins,
demeurèrent braqués sur cette menace politique
et stratégique de toujours, tandis que les esprits
des chefs civils et militaires du Tchad, responsables
de l’intégrité de la communauté
française dans cette région solitaire du
monde, restaient attachés à la recherche
des moyens de la réduire.
Puis vint le honteux armistice de 1940. Les troupes
du Tchad, maintenues sur place et éloignées
des combats malgré elles, avaient dû se
résigner à suivre de loin la débâcle
de l’armée française. Mais la douloureuse
stupeur avait tout de suite fait place à l’anxiété
: l’Italie, placée dans le camp du vainqueur
n’allait-elle pas profiter des circonstances pour
pénétrer plus au cœur de l’Afrique
?
L’esprit de la résistance était
né au jour même de la capitulation et,
en reprenant les armes à côté de
nos alliés anglais, les soldats du régiment
du Tchad veillaient à la conservation de l’empire.
Mais ceux-ci n’allaient-ils pas, comme ceux de
la métropole, rester sur la défensive,
à l’abri du rempart du Tibesti, en arrière
de l’immense No man’s land que constitue
le grand désert lybique ?
L’opération de Koufra envisagée,
par les états-majors français en cas de
guerre avec l’Italie et que tant de stratèges
avaient déjà combattue en raison des difficultés
de pénétration à surmonter, de
la pénurie de nos moyens et des nombreux aléas
d’ordre militaire qu’elle comporte, va-t-elle
être tentée ?
Elle le sera.
Le 2 décembre 1940, le colonel Leclerc, le jour
même de sa prise de commandement à Fort-Lamy,
s’adressait à ses nouveaux compagnons :
«Je sais qu’il est inutile de réclamer
aux troupes du Tchad plus de fanatisme et plus d’allant!
Qu’elles se rassurent : tout ce qui pourra être
tenté du point de vue combat, le sera.»
L’occasion ne va pas tarder à se présenter.
Sur les rivages de la Méditerranée, nos
Alliés britanniques commencent à se donner
de l’air. La 7e division blindée a repris
Sidi Barani. Elle assiège Fort Capuzzo et Tobruk
et les colonnes du général Wavell se dirigent
vers Benghasi. Les troupes françaises avec le
B.I.M. sont présentes. Elles ont pris part à
la prise de Sidi Barani.
Pour l’ennemi comme pour nous Koufra, est un
symbole. Graziani n’a-t-il pas, au lendemain de
sa victoire de 1931, écrit dans son livre Paix
Romaine en Lybie : «Koufra n’a pas été
seulement une occupation territoriale, mais bien plutôt
une étape dans une grande marche symbolique.
Où ? Dans le désert. Pour où ?
Vers le néant des sables du désert, mais
aussi vers toute la réalisation des grands et
indéfectibles destins de l’Italie.»
Pour les Français du Tchad, c’est l’objectif
prédestiné, autant par la menace qu’il
comporte que par l’idée de vengeance qu’il
représente.
C’est donc poussé par les aspirations
jusqu’alors difficilement contenues des Français
du Tchad et appuyé sur l’autorité
spirituelle des exilés musulmans qui avaient
placé leurs espoirs dans la France, que, le 26
janvier 1941, le colonel Leclerc allait lancer vers
Koufra les jeunes troupes de la France Libre, impatientes
de secouer la torpeur honteuse de la défaite.
L’objectif
L’Oasis de Koufra se présente comme un
groupe de palmeraies qui occupe le fond d’une
cuvette de forme allongée, ayant environ 50 kilomètres
sur 20.
Au centre de ces palmeraies, El Giof, avec ses 2.500
habitants, forme la principale agglomération
indigène. Là se trouvent le bureau de
la subdivision et le dispensaire, la mosquée
et le poste de carabiniers.
Dominant El Giof, sur un éperon du djebel el
Bueb, El Taj,La Couronne, fort du type saharien, vaste
carré de150 mètres de côté,
avec des murs de quatre mètres de haut, flanquée
de tours d’angle qui portent les pièces
lourdes de 20 millimètres, inspire le respect
par sa masse.
Des ouvrages extérieurs, reliés par des
communications enterrées, assurent une protection
immédiate. Nul ne peut se déplacer à
1.500 mètres à la ronde, sans être
justiciable du feu des mitrailleuses sous abri. Du poste
d’observation, placé dans un des pylônes
de la radio, un guetteur contrôle tout mouvement
dans un rayon de 10 kilomètres. Aucun véhicule
ne peut sortir du djebel avoisinant et pénétrer
dans la cuvette, sans être immédiatement
repéré.
Une compagnie de mitrailleurs de position, une compagnie
de tirailleurs lybiens, le tout formant environ 600
hommes, occupent la position.
Une compagnie saharienne entièrement motorisée,
possédant des véhicules bien adaptés,
dotée de l’armement d’infanterie
le plus lourd et le plus moderne, ayant ses propres
avions de reconnaissance, constituait l’élément
mobile de défense et de protection, capable de
harceler au loin l’ennemi, de menacer ses communications
et d’intervenir à tout moment pour seconder
la défense d’une position particulièrement
solide et bien organisée.
Une grave erreur : pas d’artillerie.
Des difficultés sans
nombre à surmonter...
L’attaque de l’Oasis de Koufra présentait
les plus graves difficultés par suite de sa position
géographique, de l’état des pistes
désertiques et des distances à franchir
pour amener à pied d’œuvre le personnel,
le matériel et les approvisionnements nécessaires.
Parlant de Koufra, M. Gautier, spécialiste des
questions sahariennes, disait déjà en
1923 : «L’isolement de Koufra est extraordinaire
: c’est une situation qui n’a pas sa pareille
dans tout le Sahara, Koufra est à peu près
exactement au cœur mathématique du désert
lybique. En quelque direction qu’on s’éloigne,
il faut franchir 400 à 500 kilomètres
de néant pour arriver à une région
habitée.»
Mais bien différente est la situation, suivant
qu’on aborde Koufra, du Nord ou du Sud.
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| Le passage de
Bembéché, qu’emprunta la colonne. |
Koufra est reliée par deux bonnes pistes carrossables
vers Benghasi, l’une par Bir Harash, Djalo, Tazerbo,
El Agheila, Agedabia, l’autre par Bir Harasch,
Djalo, Agedabia qui le met à 900 kilomètres,
soit à trois jours de la Méditerranée.
En venant du Sud, et par le territoire français,
les difficultés sont plus que décuplées.
De Fort-Lamy, il faut gagner d’abord à
1.050 kilomètres plus au Nord, Faya, notre base
avancée en bordure du Tibesti, reliée
au P.C. du régiment du Tchad par une piste qui
n’est carrossable qu’en bravant les pires
difficultés et qui exige des délais allant
de huit jours à un mois et plus, suivant les
chances de parcours.
Au-delà, de Faya à Koufra, c’est
presque l’inconnu.
Aucun convoi n’y est encore allé. Quelques
voyageurs, en suivant la piste chamalière, ont
pu rejoindre en auto Faya, en descendant de Koufra.
La saharienne italienne est allée maintes fois
jusqu’à la frontière et une patrouille
L.R.D.G. (1), partie d’Égypte, et traversant
le territoire italien au Sud et à l’Est
de Koufra, est venue jusqu’à proximité
du poste français de Tekro.
En partant de Faya, des détachements de la compagnie
de transport sont parvenus à grand peine jusqu’à
Ounianga, et l’itinéraire d’Ounianga
à Tekro, après reconnaissance auto, est
jugé possible. C’est donc par cette voie
que passera la colonne française.
Sur les 1.000 kilomètres qui séparent
Faya de Koufra, à240 kilomètres, Ounianga,
avec ses lacs bleu et rouge : ses bouquets de palmiers,
servira de poste de ravitaillement en vivres et en essence,
hâtivement transportés, et sera, en outre,
la base avancée de notre aviation. À 100
kilomètres plus loin, le fortin de Tekro sera
le dernier point d’eau permanent avant Koufra,
située à près de 700 kilomètres.
À mi-chemin, le puits de Sarra, profond de près
de 70 mètres, taillé dans la pierre, a
été, nous le savons, comblé par
les Italiens.
Sortie de Faya et montée sur le Taïmanga,
la colonne, après avoir piqué au Nord
vers le rocher de Yélé et traversé
une zone de fech-fech blanchâtre, devra emprunter
le seuil de Bembéché, passage au travers
de collines à pic, séparées par
des fonds de sable très mou, puis escalader une
triple ligne de falaises que séparent des plateaux
ondulés tantôt sablonneux, tantôt
hérissés de pierres coupantes. Après
avoir franchi la dernière ligne de falaises qui
dominent Tekro, les difficultés s’atténuent.
Une fois atteint le rocher de Toma, on entre dans le
Jef Jef, région de plateaux vallonnés,
formant un bon reg, malheureusement semé de cailloux
noirs très serrés, menace constante pour
les pneumatiques et les carters des véhicules.
Il en va ainsi jusqu’au Rocher Noir.
Au-delà, en territoire italien, c’est
à perte de vue un reg plat, caillouteux, coupé
de barrières rocailleuses et de dunes, avec comme
seul point porté sur la carte, le puits de Sarra.
Puis, en s’approchant de Koufra, la piste longe
quelques lignes de garas, Bichara, avec son puits où
furent exterminés par l’aviation italienne
de Graziani, en janvier 1931, les défenseurs
senoussistes de Koufra, puis le djebel Chérif,
où allait être surprise et dispersée
la patrouille du major Clayton.
Le tropique du Cancer est franchi au djebel Bueb et,
enfin, Koufra s’annonce à une trentaine
de kilomètres par le Gara Tuila d’où
l’on atteint la palmeraie, après avoir
franchi ledjebel Zorgh.
Préparatifs
Lorsque, vers la mi-décembre 1940, le colonel
Leclerc commença à envisager l’opération
de Koufra et se rendit à Faya pour étudier
sur place les conditions dans lesquelles, pourrait être
conduite cette opération saharienne, il ne pouvait
être question pour lui de monter une démonstration
aussi spectaculaire que celle qu’avaient préparée,
dix ans plus tôt, les Italiens pour occuper l’Oasis
que défendait alors500 combattants senoussistes.
Les approvisionnements en vivres et en essence qui
se trouvent sur place dans les confins, à Faya
et à Ounianga,ne peuvent permettre l’engagement
de nombreuses unités portées. Le temps
presse; la situation militaire générale
est favorable, et, il serait impossible de mettre en
œuvre des effectifs importants avant la fin de
l’hiver saharien, période après
laquelle, les conditions spéciales au désert
ne peuvent plus permettre d’opération offensive.
Il faut faire vite.
On utilisera tous les éléments mobiles
qui se trouvent sur place dans les confins : la Compagnie
Portée, aux ordres du capitaine de Rennepont
avec sa section de deux 75 de montagne, deux autos-mitrailleuses
Laffly, du peloton d’autos-mitrailleuses, le groupe
nomade de l’Ennedi du capitaine Barboteu qui abandonnera
ses chameaux pour être transporté sur camions.
À ces unités, s’ajouteront quelques
éléments, aux ordres du lieutenant Fabre,
prélevés sur les garnisons des confins.
Ce n’est qu’une poignée de braves.
Qu’importe! la qualité compensera la quantité,
et la valeur combative des nouveaux venus en Afrique
s’alliera heureusement à l’expérience
saharienne des méharistes tchadiens. Le tout
forme environ400 hommes – 100 européens
et 300 indigènes – tirailleurs, guides
et goumiers, y compris les spécialistes de l’échelon
de dépannage du capitaine Parazols et du sous-lieutenant
Ruet, les conducteurs de la section de transport du
lieutenant Combes et le personnel sanitaire du capitaine
La Quintinie et du lieutenant Mauric.
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| Coquis des combats
des 18 et 19 fevrier 1941 |
Telles étaient les troupes que le colonel Leclerc
allait présenter le 24 janvier 1940 au colonel
Bagnold, avant le départ de la colonne.
L’armement comprend, outre les armes individuelles,26
fusils-mitrailleurs, quatre mitrailleuses, deux canons
de 37 mm, quatre mortiers et deux canons de 75 mm dont
un seul arrivera.
Au dernier moment, notre expédition allait se
renforcer d’un élément de choix,
les deux patrouilles G et T du major Clayton, qui sont
de passage à Faya, au retour du raid fameux sur
Mourzouk, au cours duquel était déjà
tombé le colonel d’Ornano et que le colonel
Bagnold, grand maître des patrouilles L.R.D.G.
venait, avec un bel esprit sportif et de solidarité,
de mettre à la disposition du colonel Leclerc.
C’étaient là 75 combattants d’élite,
venant, soit de la garde, soit de régiments néo-zélandais,
portés sur 24 véhicules à grand
rayon d’action, bien équipés et
bien armés, tous familiarisés avec les
déplacements en pays saharien et rompus aux surprises
et aux embûches du désert.
Enfin, le groupe de bombardement numéro 1 aux
ordresdu commandant Astier de Villatte, équipés
des appareils Blenheim qui ont déjà pris
part aux opérations du Gabon, doit permettre
les reconnaissances lointaines et les missions de bombardement.
Malheureusement, les appareils, déjà fatigués
au départ de Grande-Bretagne, ont dû être
rapidement montés, les instruments de navigation
sont insuffisants et les équipages ne sont pas
encore familiarisés avec le vol en Afrique.
Le 31 décembre, l’équipage de Stadieu,
Privé et Meurant s’égare en plein
désert, au retour d’une mission dereconnaissance
photographique sur Aouenat, doit se poser en territoire
italien et tombe entre les mains de l’ennemi.
Le 30 janvier, huit Bleinheim se rendent de Fort-Lamy
à Ounianga et y trouvent l’essence, les
bombes et le matériel montés à
grand peine.
Ils vont faire un excellent travail. Presque chaque
jour, avec les Lysander du détachement permanent
du Tchad, ils décollent du terrain d’Ounianga
et malgré les difficultés atmosphériques
et l’incertitude de la navigation, ils rapportent
de précieux documents photographiques. Le 2 etle
6 février, ils bombardent Koufra avec succès.
Malheureu-sement l’insuffisance du matériel
se fait lourdement sentir. Lors du bombardement du 6
février, sur quatre Blenheim qui y prennent part,
un seul rentre indemne à sa base; deux seront
retrouvés dans le désert où ils
avaient dû se poser, le quatrième, sous-lieutenant
Claron, sergent le Calvez, sergent Devin, disparaîtra
sans laisser la moindre trace.
En plus du rôle de surveillance dévolu,
à l’aviation, une reconnaissance, composée
du lieutenant Sammarcelli et de l’aspirant Lamy,
doit aller patrouiller jusqu’aux environs de Koufra
pour déceler les postes d’observation ennemis,
tandis que les patrouilles anglaises formeront l’avant-garde,
suivies par le gros de la colonne aux ordres du colonel
Leclerc.
Le départ de Faya se fait, échelonné
du 23 au 27 janvier et, le 28, toute la colonne se retrouve
au complet à Ounianga, y ayant rencontré
le groupe nomade de l’Ennedi, déjà
en place. Le 29, le colonel Leclerc et ses hommes sont
à Tekro et, reprenant aussitôt leur progression,
se dirigent vers la frontière.
La reconnaissance du lieutenant Sammarcelli est déjà
loin en avant, en territoire italien, et les deux patrouilles
britanniques se dirigent vers la région du djebel
Chérif où elles doivent attendre, à
100 kilomètres de Koufra, les troupes de Leclerc.
Reconnaissances profondes
en territoire italien
Suivons maintenant la progression audacieuse des éléments
de reconnaissance, qui sont bien en avant de la colonne
et qui vont subir des sorts divers.
Le lieutenant Sammarcelli et l’aspirant Lamy
qui disposent d’un break de chasse Matford et
d’un camion Bedford du type 1.500 kilos partent
résolument de l’avant : le 25, ils sont
à Sarra et ils vont aller sans incident jusqu’à
50 kilomètres de Koufra. Ayant rempli leur mission,
ils font alors demi-tour, pour apporter ces renseignements.
Ils retrouvent la colonne le 31 au soir, entre le Rocher
de Toma et le puits de Sarra.
Revenons aux deux patrouilles G et T du major Clayton
qui constituent l’avant-garde de la colonne.
Parties après les derniers détachements,
elles n’ont aucune peine à les rattraper
et à les devancer. Le 31 janvier, la patrouille
néo-zélandaise avec son chef se dirige
vers le djebel Chérif, à 100 kilomètres
au sud de Koufra, la patrouille des gardes restant en
réserve dans le voisinage de Sarra.
Le commandement italien de Koufra, mis en alerte par
des émissions radio insolites, a décidé
de faire effectuer une reconnaissance par son aviation
et par un détachement de la Saharienne vers la
région de Bichara. Le 31 janvier, au début
de l’après-midi, le sous-lieutenant Rota
qui, sur son Ghibli, éclaire la colonne italienne,
remarque au loin les 11 voitures de Clayton qui roulent
vers le Nord et alerte immédiatement le lieutenant
Capurro qui commande le détachement italien qui
se trouve à moins de 60 kilomètres de
là.
Puis l’appareil italien repère à
nouveau les voitures qui sont à l’arrêt,
camouflées au milieu du djebel. Le détachement
italien est alors à quelques kilomètres.
Clayton, confiant en son étoile et en son camouflage,
pense n’avoir pas été vu et se sent
en sécurité.
Vers 15 h 30, la patrouille T a repris sa marche et
pénètre dans une vallée où
l’attendent les hommes de la Saharienne.
Soudain, de très près, éclate
le feu des quatre pièces de 20 et de celles de
12,7 mm qui tirent à projectiles explosifs et
incendiaires. Les mitrailleuses Fiat crépitent.
En quelques instants, trois Chevrolet de la patrouille
sont en flamme. Beech, sur l’une des voitures
anglaises, est tué ainsi que deux italiens, faits
prisonniers précédemment à Mourzouk.
Nos amis ripostent immédiatement du feu de leurs
armes automatiques. Les premières rafales tuent
le lieutenant Capurro et blessent deux gradés
italiens. Le combat se poursuit et deux servants de
la batterie de 20 mm sont tués. Clayton et ses
équipages, en utilisant le terrain, parviennent
à se dégager de ce passage difficile et,
les huit voitures rescapées «éclatent»
pour rejoindre le point de ralliement convenu. À
ce moment surviennent les trois avions de la Saharienne.
Le sous-lieutenant Rota prend aussitôt à
partie la voiture de commandement du major et l’attaque
à la mitrailleuse et à la bombe.
L’automobile est immobilisée. Le major
est blessé au bras et un éclat de bombe,
atteignant son casque, l’étend sans connaissance.
C’est dans ces conditions que notre ami, le major
Clayton, savant spécialiste du Sahara, l’animateur
des patrouilles L.R.D.G., allait tomber, avec trois
de ses compagnons, entre les mains de l’ennemi.
Autre catastrophe. Frappé en pleine action,
il n’a pas eu le temps de détruire ses
documents secrets et le plan d’opération
de Leclerc, tombait en même temps entre les mains
de l’ennemi.
Sur le terrain de combat, quatre des hommes d’équipages
des voitures incendiées ont pu fuir les véhicules
en flammes et se cacher dans les rochers. Après
le départ de la Saharienne, ils se dirigent à
pied vers le Sud, en suivant les traces laissées
par les voitures, commençant un voyage de 400
kilomètres, avec six litres d’eau pour
quatre. Ils seront retrouvés dix jours plus tard
par le Lysander du lieutenant La bas qui, ne pouvant
se poser, du se contenter de leur jeter un bidon d’eau.
Une voiture partit aussitôt à leur recherche,
découvrit sur la piste le bidon vide. Ces mots
y avaient été gravés avec la pointe
d’un couteau : «Environs de Tekro. Avons
beaucoup soif et faim. Marche trace des autos. Signé
: Winchester et Moore.»
Ces braves allaient être retrouvés quelques
kilomètres plus loin, mourants, sur la piste.
Trois d’entre eux devaient être sauvés.
Cependant, la patrouille T avait retrouvé la
patrouille de la Garde, trop éloignée
pour intervenir et qui, sagement, faisait demi-tour
et descendait hâtivement vers le Sud pour rendre
compte de la situation.
Le soir même, le colonel Leclerc allait apprendre
l’heureux retour de Sammarcelli et de Lamy et
recevoir, du lieutenant Dubut qui avait accompagné
la patrouille T, le compte rendu de l’engagement
malheureux du djebel Chérif.
La situation a beaucoup changé. Les Italiens
sont sur le qui-vive et, vraisemblablement informés
de nos intentions.
Nos amis britanniques considèrent l’opération
comme des plus risquées. Quant à eux,
ayant perdu près de la moitié des véhicules
de l’une de leurs patrouilles, ne disposant plus
que de voitures dont les moteurs sont fatigués
par une randonnée de plus de 5.000 kilomètres
en plein désert, ils ne sont pas en état
de poursuivre leur opération.
Dans ces conditions, Leclerc décide d’établir
une base temporaire à Tekro et d’y renvoyer
le gros de la colonne, de laisser un petit détachement
à Sarra pour y dégager le puits et de
laisser les patrouilles L.R.D.G. rejoindre leur base
au Caire, pendant qu’il conduirait personnellement
une reconnaissance en force à Koufra. Une voiture
de la patrouille T, la«Manuka», avec son
équipage demeurait avec nous, volontaire pour
nous porter assistance en matière de navigation.
Le groupe de reconnaissance, comprenant 60 hommes,militaires
indigènes compris, répartis sur 22 voitures,
se met en route le 5 février au matin et atteint
le djebel Zorgh à8 kilomètres de Koufra,
dans la soirée du 7 février.
Aussitôt, le colonel Leclerc décide de
faire reconnaître l’Oasis par trois patrouilles
opérant à pied.
La première, commandée par le capitaine
Geoffroy, et la troisième, aux ordres du capitaine
de Guillebon qu’accompagne le colonel, ont pour
mission de reconnaître El Giof et d’essayer
de faire quelques prisonniers au poste de carabiniers.
La seconde, aux ordres du lieutenant Arnault, doit
aller reconnaître la route qui conduit au terrain
d’aviation.
Parties à 19 h 30, les trois patrouilles sont
de retour à2 heures du matin.
Le colonel a pu prendre contact avec des chefs indigènes
et Arnault a reconnu l’itinéraire de la
route du terrain d’aviation.
Quant à Geoffroy, il a trouvé le centre
administratif vide;car, comme nous l’apprîmes
par la suite, tous les Italiens rentraient dans le fort
pour la nuit. Tous, à l’exception d’un
seul : Geoffroy, ayant bifurqué vers l’Est,
jusqu’au hameau de Bouma, découvrit dans
le poste de repérage par radio un Italien endormi.
Le poste fut détruit et son occupant fait prisonnier.
Le colonel Leclerc, en possession de tous ces renseignements,
décide alors de lancer une patrouille auto jusqu’au
terrain d’aviation.
Aux ordres du capitaine de Guillebon, elle gagne le
terrain tous phares allumés et met le feu à
un trimoteur Savoia, le seul appareil trouvé
à l’aérodrome. Les flammes leur
ayant enfin donné l’éveil, les Italiens
du fort se mettent à tirer à tort et à
travers, de toutes leurs armes automatiques et à
lancer des fusées vertes. Pour eux, c’est
le signal «Alerte». Or, il se trouvait qu’une
fusée verte était le signal signifiant
«En avant» pour les réserves du djebel
Zorgh. Nos voitures en station, obéissant à
ce signal, foncent à toute allure, phares allumés,
vers la palmeraie. Le terrain mou et parsemé
de buttes de sable est peu praticable. Il en résulte
bientôt un chaos invraisemblable. Les Bedford
calent dans le sable,la «Manuka» y laisse
le fond de son carter sur un roc,capote, et doit être
abandonnée après avoir été
incendiée...
Le ralliement dans la nuit ne fut pas chose facile,
mais, cependant, à l’aube du 8 février
la situation était rétablie et tout le
monde présent au rendez-vous fixé. Le
départ se fit immédiatement.
Mais si la garnison n’avait pas réagi
autrement que par le tir de ses armes automatiques,
les trois Ghibli de la Saharienne se mirent aussitôt
à la poursuite de la colonne. Celle-ci fut mitraillée
et bombardée et, si nos véhicules furent
épargnés, le lieutenant Arnault était
grièvement blessé, tandis qu’un
tirailleur était tué et deux autres blessés.
Rencontres avec la Saharienne
La reconnaissance avait été des plus
utiles : nous connaissions maintenant la topographie
des lieux et les renseignements recueillis révélaient
que les effectifs de la garnison étaient sensiblement
moins importants que ne l’indiquaient les renseignements
antérieurs.
En présence de cette situation, le colonel Leclerc
décide de reprendre le plan initial pour l’attaque
de Koufra, la compagnie portée, formée
en deux pelotons d’une douzaine devoitures chacun,
gagnera Koufra aussi vite que possible pendant que le
reste de la colonne, aux ordres du capitaine Dio, suivra.
Toutefois, pour alléger l’expédition,
les deux auto-mitrailleuses sont laissées aux
environs du puits de Sarra et l’un des deux 75,
laissé à Ounianga.
Pendant une semaine, la colonne se reforme aux abords
de Sarra et, le 17 février à l’aube,
Leclerc se met en route avec l’avant-garde. L’approche
se fait sans incident et, le 18, en fin de matinée,
nos véhicules pénètrent dans la
palmeraie, n’ayant été repérés
par l’aviation qu’au dernier moment, en
s’engageant dans le djebel Zorgh.
 |
| Une partie du
petit village d'El Giof. |
Leclerc décide aussitôt de tourner le
fort par l’Est et le Nord.
Soudain, à une dizaine de kilomètres
au nord de l’éperon sur lequel repose le
fort du «Taj», dans un repli du terrain
raboteux, apparaissent les voitures de la Saharienne
qui gardent les accès du fort. Il est alors 12
h 30 environ.
En les apercevant, le colonel Leclerc qui marche dans
une voiture de tête s’écrie : «À
terre, on les tient». L’ordre est immédiatement
transmis; les équipages des voitures mettent
pied à terre et s’étalent sur une
vaste ligne pendant que le colonel escalade un piton
pour mieux voir. Un feu nourri éclate de part
et d’autre.
Les Italiens tirent à projectiles explosifs
et incendiaires de leurs pièces lourdes de 20
mm et de leurs mitrailleuses de 12,7 mm. Pour leur répondre,
nous n’avons que nos vieilles Hotchkiss et nos
F.M. qui, encrassés par le sable, fonctionnent
d’une manière défectueuse.
Leclerc tente un premier mouvement de débordement
pendant que le peloton de Rennepont fixe l’ennemi,
celui de Geoffroy tournera par la gauche. Mais la supériorité
de l’armement italien est évidente. Plusieurs
Bedford du peloton de Rennepont commencent à
flamber. Le colonel leur ordonne de décrocher
pour tâter l’adversaire un peu plus loin.
Il est environ 13 heures.
Leclerc alors, avec le peloton de Rennepont, effectue,
cette fois vers la droite, un débordement plus
ample, pendant que Geoffroy fixe l’ennemi. Au
bout d’une heure et demie environ, la Saharienne
italienne est dans une situation difficile, attaquée
de trois côtés à la fois.
Son tir mollit et elle commence à décrocher.
Vers 15 h 30, elle s’éloigne rapidement
et, ne pouvant, suivant son dessein, rentrer au fort,
s’éloigne vers l’Ouest, en direction
d’El Hauari.
Pendant le combat, trois aviateurs italiens dont le
sous-lieutenant Rota, sortis du fort pour rejoindre
leur appareil sur un véhicule S.P.A., tombent,
malheureusement pour eux, sur Parazols et Rennepont
et sont capturés.
Pendant que le peloton Geoffroy reste en surveillance
au nord-ouest du Fort, Rennepont s’élance
à la poursuite de la Saharienne qui, utilisant
parfaitement un terrain qu’elle connaît
bien, nous échappe.
La tombée de la nuit arrête la poursuite.
Le lendemain, dès l’aube, les Italiens
réagissent avec leur aviation et, vers 8 heures,
la Saharienne débouche, de l’Oasis et attaque
immédiatement le peloton de Rennepont, alors
que Geoffroy est à quelques kilomètres
à l’Est, en surveillance devant le fort.
Pendant que l’aviation s’acharne sur Geoffroy
en l’attaquant à la bombe et à la
mitrailleuse, Leclerc et Rennepont livrent seuls le
combat à la Saharienne. Notre infériorité
est manifeste. Nous n’avons que dix voitures,
l’ennemi en a 13 et, ses pièces lourdes
surclassent notre armement désuet.
Cependant, Leclerc tente le même mouvement que
la veille. Cinq voitures fixent l’ennemi, pendant
que les autres le débordent par l’Est.
La surprise est complète; les Italiens font
face en arrière, puis battent en retraite, après
un combat de deux heures, abandonnant deux voitures
en flammes et emportant leurs morts et leurs blessés.
Poursuivie pendant deux jours, la Saharienne abandonnait
définitivement le combat et se retirait vers
Tazerbo.
Pendant ce temps, le peloton Geoffroy se défend
tant bien que mal contre l’aviation qui, dans
un mouvement de va et vient continu cherche à
l’anéantir. Au plus fort de l’action,
sept avions sont comptés dans le ciel. Les appareils
italiens se délestent de leur chargement de boîtes
à mitrailles, puis vont refaire leur plein sur
un terrain voisin. Par miracle, Geoffroy s’en
tire sans trop de casse.
Mais la journée a été rude tout
le monde a payé de sa personne.
 |
| Fanion de commandement
du colonel Leclerc, entamé par le feu de
l’ennemi. |
Au plus fort du combat avec la Saharienne, et alors que
nos mortiers tirent, le chef de pièce a reçu
une balle qui l’a atteint à la colonne vertébrale.
Les pièces seront commandées par le colonel
lui-même pendant quelques instants, jusqu’à
ce qu’un autre officier puisse venir terminer le
réglage.
Un peu plus tard, alors que la Saharienne s’apprête
à décrocher, le colonel, à l’adresse
des éléments qui se trouvent en arrière,
s’écrie «En avant». Le sergent-chef
Briard qui est en position de tir à côté
du colonel, prend l’ordre pour lui et, sans plus
attendre, bondit en avant avec son arme. Trois tirailleurs
le suivent. Il est à moins de 300 mètres
de l’ennemi et ne s’en soucie pas. Une balle
l’arrête, lui traversant la poitrine de part
en part. Ce brave par bonheur, survivra à sa blessure.
Ainsi, le 19 février, en rompant le combat après
deux rencontres au cours desquelles les nôtres
s’étaient imposés par leur allant
et leur habileté manœuvrière, la
Saharienne abandonnait le fort qui ne sera bientôt
plus qu’une place assiégée.
Le siège du fort d’El
Taj
Les éléments mobiles étant ainsi
éliminés, restait le fort du Taj et sa
garnison.
Dès la fin de l’après-midi du 15,
le gros de la colonne, aux ordres du capitaine Dio,
a pu rejoindre la palmeraie.
Pour le moment, il ne peut être question d’une
action de vive force, d’un assaut contre la forteresse.
Il faut se contenter de tenir la palmeraie et d’interdire
toute communication du fort avec l’extérieur.
Un détachement de cinq véhicules est
placé en surveillance à 10 kilomètres
au Nord-Est du fort, prêt à s’opposer
à l’arrivée de renforts ou à
s’opposer à une retraite des assiégés.
Faute d’effectifs assez nombreux pour investir
complètement le Taj, le colonel Leclerc décide
aussitôt d’installer un point d’appui
principal dans le quartier nord-ouest du village d’El
Giof. Les pâtés de maisons de l’agglomération
sont rapidement transformés pour les besoins
de la défense pendant que les véhicules
sont mis à l’abri des bombardements à
l’intérieur des murs de terre sèche.
Le colonel établit son poste de commandement
à El Chair, ancien poste des carabiniers royaux.
Quant à notre 75, le lieutenant Ceccaldi l’installe
à l’intérieur d’une construction
de pisé de la place du marché dont l’ouverture
n’est découverte que durant les périodes
de tir. Malgré les efforts de l’aviation
italienne, son emplacement ne sera jamais repéré.
Désormais, la tactique consistera à harceler
l’ennemi de jour et de nuitpar les tirs de notre
75 et des pièces de mortier d’un point
d’appui situé à1.500 mètres
du Fort.
De plus, la nuit, il sera constamment tenu en éveil
par des patrouilles portées jusqu’au cœur
même des ouvrages de défense extérieurs.
Une section de G.N.E. avec le capitaine Barboteu et
le lieutenant Coulon, au cours de la première
nuit, en terrain inconnu, se heurte soudain à
un poste installé sur des rochers. Les Italiens,
surpris, ripostent de leurs armes automatiques et à
la grenade. Par miracle, l’affaire se termine
sans perte pour nous. Quelques jour plus tard, le capitaine
Dio et le lieutenant Corlu conduisent une patrouille
particulièrement audacieuse à l’intérieur
même de la position italienne. Plusieurs ennemis
sont abattus au revolver, de la main même du capitaine.
Mais au cours de l’action, Corlu et Dio, sont
grièvement blessés. Ce dernier ne rejoindra
nos lignes que par un effort d’énergie
peu commun et, grâce au dévouement d’un
de ses goumiers.
L’ennemi réagit surtout par son aviation
et par le feu de ses armes automatiques. De jour, il
s’efforce par le tir de ses armes lourdes d’infanterie
d’interdire toute circulation. La nuit, c’est
bien pire : au moindre bruit le barrage général
se déclenche.
Les jours se succèdent sans événement
notable pendant que les convois du lieutenant Combes
amènent vivres et munitions et que la sanitaire
du lieutenant de Thuisy évacue les blessés
graves.
Le tir de 75 se poursuit à la cadence d’une
trentaine d’obus par jour.
 |
| Près de
Koufra, la Sebkra, lagune d’eau salée.
|
Ceccaldi réussit des coups heureux : plusieurs
atteignent directement la salle à manger des
officiers, le poste de radio; le 25, le pavillon italien
qui flotte nuit jour, est abattu d’un coup de
canon. Il ne sera jamais relevé.
Le 26, les nôtres découvrent un dépôt
de bombes et le font sauter.
Les Italiens croient que nous évacuons leur
position que nous détruisons nos propres munitions.
Mais le lendemain matin, ils doivent déchanter.
Le 28, au matin, un soldat lybien de la garnison apporte
au colonel Leclerc une lettre du commandant du fort
qui propose la neutralisation de part et d’autre
d’emplacements destinés à recevoir
les blessés.
Leclerc répond qu’il ne traitera qu’avec
un officier en personne.
À 4 heures de l’après-midi, un
officier italien, porteur d’un drapeau blanc sort
à son tour, pour renouveler la requête.
Le colonel Leclerc, dans le but de tâter le moral
l’adversaire fait répondre par le capitaine
de Guillebon et le lieutenant Sammarcelli qu’il
ne peut s’accommoder de tels arrangements. La
discussion se prolonge, et l’officier italien
finit par demander, en confidence, et à titre
purement personnel, quelles seraient les conditions
de capitulation.
Cette fois, la situation est claire. Leclerc comprend
que l’ennemi est à bout et ne tiendra pas.
La capitulation
Dès la fin des pourparlers, les tirs d’artillerie
reprennent et, dans la nuit du 28 février au
1er mars, Ceccaldi tirera deux fois plus d’obus
que d’habitude. Ce ne sera pas en vain.
Au petit matin du 1er mars, mettant l’œil
à sa binoculaire avant de donner le signal de
la première rafale, notre artilleur découvre,
le premier, le drapeau blanc hissé au haut du
fort. Éperdu de joie, Ceccaldi se précipite
avertir le colonel. Le lieutenant Miliani envoyé,
en parlementaire, essaie d’ouvrir la discussion.
Alors le colonel Leclerc brusque les choses. Montant
sur une voiture légère il se précipite
à l’intérieur du fort, accompagné
du capitaine de Guillebon, du sous-lieutenant Huet et
du parlementaire italien.
D’un ton sans réplique, il exige : «Vous
vous rendez sans conditions. Je passerai la garnison
en revue dans une demi-heure» et, se tournant
vers le capitaine Colonna, commandant la place : «Prenez
un papier, écrivez sous ma dictée : acte
de reddition du fort Taj ...».
L’ennemi nous abandonne tout l’armement,
tout le matériel auto et les approvisionnements.
Cependant, à la demande du commandant du fort,
le colonel accepte que seuls des Européens occupent
la forteresse tant qu’y séjournera la garnison
italienne; il autorise, en outre, les militaires la
garnison à envoyer des messages radio à
leurs familles et à mettre ensuite hors d’état
le poste d’émission.
Médusés, les Italiens s’exécutent
et rentrent silencieusement dans les locaux assignés
pendant qu’à l’extérieur,
le révérend père Bronner, aumônier
du Tchad, armé d’un mousqueton, baïonnette
au canon, assure la garde à la porte du fort.
À 14 heures, la garnison italienne, après
avoir été passée en revue par le
colonel Leclerc évacue le Taj.
Douze officiers, 47 gradés italiens et 273 militaires
lybiens de tous grades sont tombés entre nos
mains.
L’ennemi nous abandonne entre autres prises :
quatre pièces antiaériennes de 20 mm,
trois mitrailleuses Breda de12,7 mm, 18 mitrailleuses
lourdes Schwartzlose et 32 mitrailleuses et F.M. Fiat
et Breda.
Le lendemain, 2 mars, à 8 heures du matin, en
présence des troupes françaises réunies
dans le fort, le drapeau français à croix
de Lorraine monte solennellement au grand mât.
Face au drapeau qui flotte maintenant sur le fort conquis,
le colonel Leclerc prononça quelques paroles.
«Nous ne nous arrêterons que quand le drapeau
français flottera aussi sur Metz et Strasbourg».
Koufra, première opération offensive
menée après juin 1940 par des troupes
françaises en territoire ennemi, en partant d’un
territoire français, marque la renaissance de
nos armes après la défaite et donne le
signal du redressement de l’esprit national après
une catastrophe qui faillit rayer définitivement
la France de la carte du monde.
Dans le conflit mondial, dans lequel ne sont encore
entrés ni la Russie, ni les États-Unis,
Koufra, après une série de jours sombres
et de revers, est le premier pas sur la route de la
victoire, le premier succès mettant fin au mythe
de l’invincibilité des forces de l’Axe.
Pour les jeunes Forces françaises libres du
Tchad, c’est la certitude qu’elles ont choisi
la bonne voie.
Elles ont aussi trouvé le chef qu’elles
attendaient.
Désormais, rien ne pourra plus les arrêter,
avant le Fezzan, la Tunisie, Alençon, Paris,
Strasbourg et Berchtesgaden.
Le contenu de cet article est
issu de l'ouvrage en 7 volumes "La
mémoire des Français libres. Hommes &
Combats" édité par la Fondation de
la France Libre. |