L’évasion fait toujours
suite à une décision difficile à
prendre. En temps de guerre, le risque d’une sanction
est d’autant plus lourd, en cas d’échec,
que le prisonnier représente une forte valeur
combative et une forte valeur d’exemplarité.
Cependant, les candidats à l’évasion
ne manquent pas. Mais rares sont ceux qui passent du
projet à la réalisation. Comment aboutir,
face à des grilles, des barreaux, des portes
solidement verrouillées, des serrures invulnérables,
des murs infranchissables, des barbelés électrifiés,
des gardiens armés, des chiens lâchés,
des mitrailleuses prêtes à tirer, et des
menaces de condamnations à mort?
Risques énormes. Chances de succès infimes.
Pourtant, les plus résolus ne renoncent pas.
Seules les conséquences de leurs actes, si elles
étaient néfastes à leur cause ou
à leurs camarades, les feraient reculer; encore
devraient-ils en être convaincus.
Ceux que j’ai connus, qui ont tenté de
s’évader et parfois réussi, ne savaient
pas qu’ils illustraient la devise de Guillaume
d’Orange : «Il n’est pas nécessaire
d’espérer pour entreprendre, ni de réussir
pour persévérer».
Or donc, en 1942, après l’occupation de
la zone sud par les troupes allemandes, je suis arrêté,
à l’âge de 21 ans, avec d’autres
camarades, par la police de Vichy.
À cette époque, nous n’avions ni
identité de remplacement, ni logement de remplacement.
Les motifs d’inculpation ne manquent pas : détention,
usage et diffusion d’armes, journaux clandestins
et explosifs, réception de parachutage, menées
«antinationales», intelligence avec l’ennemi,
etc. La police sait beaucoup de choses. Heureusement,
elle ignore l’essentiel, c’est-à-dire
les noms de ceux qui doivent nous remplacer, la localisation
des dépôts d’explosifs et autres
matériels, les liens avec l’état-major
national de notre mouvement.
On m’enferme alors à la prison de Clermont-Ferrand.
À part la chasse corporelle aux poux et punaises,
une centaine par jour, que pouvais-je faire d’autre
que de rêver à une évasion? Rêver,
non. La concevoir, la préparer. Nous décidâmes
de chercher, parmi les détenus de droit commun
qui partageaient notre situation carcérale, un
individu connaissant bien, pour les avoir déjà
fréquentés, les lieux et les gardiens.
De plus, l’individu destiné à nous
aider dans une tentative de force devait être
de préférence du genre décidé
et musclé. Nous trouvâmes un boxeur! Il
allait devenir à la fois notre guide et notre
fer de lance. Hélas, la veille du jour prévu
pour la fuite, un fonctionnaire de l’administration
pénitentiaire vint nous informer qu’il
était au courant de l’affaire et que nous
allions être gravement punis. Quant au boxeur
dénonciateur, il retrouva ipso facto une liberté
octroyée par la Justice, qu’il obtint par
KO complet contre nous et sans combat ! Des officiers
allemands vinrent alors examiner la prison.
Première expérience, premier échec;
mais belle leçon : attention aux trahisons, parmi
les prisonniers. Enfin, premier danger : nous allions
être condamnés par l’administration
pénitentiaire à 90 jours de mitard. C’était
la peine en cas de tentative d’évasion.
Le mitard? Une cellule sombre, peu aérée,
où l’on ne recevait chaque jour que de
l’eau ou du pain, rarement les deux. De mémoire
de prisonnier, aucun condamné n’avait survécu
60 jours. La durée moyenne de vie était
de 30 jours.
Nous nous préparions à l’épreuve,
lorsqu’on nous fit savoir que le Tribunal correctionnel
de Clermont-Ferrand se déclarait incompétent
et nous traduisait devant le tribunal spécial
de Riom, ville voisine de Vichy. Et nous fûmes
transférés à la prison de Vichy.
Le mitard allait-il suivre à Vichy? Nous nous
interrogions en vain, nous gardant bien de poser la
question. Toujours dans l’expectative, nous décidâmes,
impénitents, de travailler à une nouvelle
tentative d’évasion de cette prison de
Vichy.
Là, nous avions pu circonvenir et mettre en
contact avec notre réseau (mouvement Franc-Tireur)
un gardien plutôt sympathisant qui nous ouvrirait
au milieu de la nuit le dortoir ainsi qu’une porte
annexe de sortie de la prison. C’était
presque trop beau pour être crédible. Enfin,
à Vichy, le pire côtoyait parfois le moins
pire. Et le dortoir s’ouvrit. Nous voilà,
vers 2 heures du matin, dans le chemin de ronde de la
prison, à la recherche de la porte de sortie
quand, soudain, des aboiements, puis des chiens, puis
des gardiens mirent fin à notre équipée.
Quid d’un nouveau mitard à Vichy?
Quelques jours après, un gardien après
la soupe du soir vint nous trouver : «Les Allemands
cherchent des otages à exécuter. Ils vous
ont désignés; c’est pour demain
matin. Si vous voulez écrire une lettre à
vos familles, je la leur enverrai.» Les Allemands
ne sont pas venus. Est arrivée une autre nouvelle
: le tribunal spécial de Riom, se déclarant
incompétent, nous envoyait devant le tribunal
d’État de la zone sud, siégeant
à Lyon.
Arrivé à la prison Saint-Paul, de Lyon,
je suis jeté dans une cellule destinée
à une personne, où pourrissent déjà
six ou sept prisonniers. La nuit on se couchait par
terre à tour de rôle pour dormir une heure
ou deux, l’exiguïté de la cellule
ne pouvant permettre le couchage simultané de
sept prisonniers. Mais la même exiguïté
permettait à certains de coucher et retourner
un mort pendant 2 ou 3 jours afin de profiter de sa
ration de nourriture...
À Clermont-Ferrand, nous avions échoué.
À Vichy, nous aurions dû réussir;
que pouvions-nous envisager à Lyon? La prison
nous paraissait immense, surpeuplée de condamnés
et de gardiens. Il faudrait sûrement une longue
investigation pour exploiter une faille, très
éventuelle. Ce temps ne nous fut pas laissé.
Le tribunal d’État de la zone sud se déclara
compétent pour nous juger. Curieux tribunal,
soit dit en passant, composé d’un général,
d’un amiral, d’un gouverneur de colonies,
d’un préfet, de quelques personnalités
telles que Joseph Darnand, chef de la Milice, et tout
de même un magistrat, si mes souvenirs sont exacts.
Condamné aux travaux forcés, me voilà
rapidement sur la voie du transfert pour la prison centrale
d’Eysses (Lot-et-Garonne). Cela se passait pendant
l’été 1943. On me plaça menotté
et enchaîné par les pieds à cinq
autres camarades, dans le compartiment d’un vieux
wagon que je décris pour la compréhension
de la suite du récit.
Ce compartiment, comme d’ailleurs les autres
de ce wagon, s’ouvrait par deux portes, l’une
sur le couloir du wagon, l’autre directement sur
l’extérieur, muni d’un marchepied.
Dans ce compartiment, nous étions trois ou quatre
par banquette, les poignets et les chevilles toujours
entravés. J’étais placé au
milieu de l’une des deux banquettes, enchaîné
à mon voisin de droite, lequel, étant
contigu à la fenêtre située près
de la porte extérieure, n’était
menotté qu’à la main gauche liée
à ma main droite.
Qui était ce compagnon? Je ne le savais pas,
sinon qu’il était un Résistant.
Ce train s’arrêtait constamment, roulant
au plus vite à 60 km/heure, et notre voyage n’en
finissait plus. Lors de la première nuit, nous
demandâmes aux gendarmes de nous libérer
de nos chaînes aux pieds, sans risque pour notre
détention, puisque nous restions menottés
les uns aux autres, et nous l’obtinrent.
C’est alors que mon voisin de droite passa une
grande partie de la nuit à essayer de sortir
son poignet gauche de la menotte. Se blessant, il y
parvint.
Résultat pour lui : plus de menottes, plus de
chaîne, Je participai, muet et admiratif, à
l’opération. Interrogatif aussi, car menotté
très serré au camarade situé à
ma gauche, je ne pouvais fuir et allais être considéré
comme complice de l’évasion du camarade
de droite.
Aux aurores, le train s’ébranla une fois
de plus au départ d’une petite ville.
Il devait rouler à 20 ou 30 kilomètres
à l’heure, quand le camarade de droite
ouvrit la porte et sauta. Évasion réussie.
Les gendarmes furent vite affolés par la vue
d’un compar-timent où il manquait un homme!
Et le train s’arrêta. Je vois encore, cinquante-deux
ans après, le camarade courant dans les champs.
Bien sûr, on nous remit les chaînes aux
pieds, on nous serra les menottes et on nous traita
un peu plus tard à coups de crosses de fusil.
Ce fut tout. Ce fut beau. Plus que beau. Cela nous parut
formidable.
Arrivée à Eysses. Cette fois, il fallait
réussir. Nous avions l’expérience,
la volonté. L’évasion était
notre objectif, notre obsession. Il fallait reprendre
le combat, entraîner les hésitants, rejoindre
les décidés. Notre détermination
ne passa pas inaperçue de trois hauts personnages
britanniques, ou rattachés aux services secrets
britanniques, incarcérés à Eysses,
avec lesquelles nous mîmes sur pied un projet
d’évasion. Le réseau anglais, maître
d’œuvre, me fit confiance, et nous nous retrouvâmes
à 12, choisis parmi la population carcérale
d’Eysses, qui se composait de plus de 1200 détenus.
Nous étions presque tous les 12 dépendant
du quartier cellulaire où se trouvaient essentiellement
des condamnés aux travaux forcés et fortes
peines et où il y avait, je crois me souvenir,
80 personnes.
Le jour fixé pour l’évasion serait
l’un des premiers de l’année 1944,
si possible par temps de brouillard, si possible vers
18 heures, entre chien et loup, afin que nos silhouettes
soient plus floues. L’opération consistait
à attirer, sous un motif futile, un ou deux gardiens
au quartier cellulaire, puis les attaquer, les chloroformer,
leur prendre leurs clés, leurs armes et tenter
une sortie en force.
Bien sûr, il y avait les mitrailleuses dans les
miradors qui entouraient la prison. Bien sûr,
il y avait les gardes mobiles qui campaient à
proximité. Bien sûr, il y avait, non loin
de
la prison, des détachements de l’armée
allemande, de la Gestapo et… nous n’avions
pas de chloroforme! Qu’à cela ne tienne,
l’un des 12, étudiant en médecine,
affecté à l’infirmerie de la prison,
nous apporterait ledit chloroforme ou de l’éther
qui ferait l’affaire. Quant au reste, nous comptions
beaucoup sur le brouillard. Mais il y eut l’imprévu.
Au jour dit, un quart d’heure avant l’attaque
des gardiens, nous prévînmes les autres
détenus de notre quartier, condamnés aux
fortes peines, qu’ils avaient un quart d’heure
pour prendre leurs affaires et se préparer à
nous suivre s’ils le souhaitaient. Certains nous
traitèrent de fous. Mais 42 acceptèrent.
42 + 12, notre groupe = 54. Le chloroforme arriva.
Deux ou trois gardiens furent successivement endormis
et dévalisés de leurs clés, couteaux,
etc, et les 54 une fois sortis du quartier aussitôt
répartis en neuf sizaines. J’appartenais
à la 2e sizaine.
La première sizaine, suivie des huit autres,
quitte le quartier cellulaire dans le brouillard, le
silence, alors que la nuit tombe. Devant cette foule
de 54 détenus qui avance dans le chemin de ronde
comme dans un rêve ou un cauchemar, un gardien
en poste devant une porte de sortie est pris d’effroi
et s’enfuit. Un autre gardien l’imite. La
porte étant ouverte, la 1re sizaine s’engouffre.
Le bruit s’enfle, les gardes mobiles des miradors
déclenchent les cloches d’alerte. Lorsque
j’arrive en tête de la 2e sizaine, des coups
de feu commencent à éclater et je me trouve
face à un 3e gardien accouru, qui s’apprête
à refermer la porte.
Je pouvais m’enfuir, en ayant juste le temps,
mais que serait-il advenu de mes suivants, c’est-à-dire
47 camarades piégés par une porte fermée
et promis aux tirs de fusils et armes automatiques déjà
entrés en action, sans parler des représailles?
Ma réaction est immédiate. Plutôt
que fuir, j’engage un combat bref avec le gardien,
assommé tout net, et me jette quasi simultanément
sur la porte que je maintiens ouverte. Tout le monde
passe. La prison compte 54 détenus de moins.
Notre évasion d’Eysses le 3 janvier 1944
fut, à ma connaissance, l’évasion
collective de condamnés à de lourdes peines
la plus importante réussie en France sous l’occupation.
Cette action des 54, qualifiée douze ans plus
tard de «magistrale» par un responsable
militaire clandestin des détenus d’Eysses,
qui n’a pu y participer, ne nous console pas de
l’échec d’une tentative à
laquelle nous n’avons pas pris part, qui eut lieu
ultérieurement dans cette prison et qui se termina
par de terribles exécutions et une déportation
massive.
Il fallut ensuite préparer l’évasion
vers l’Angleterre. De cavale en cavale, par sauts
de puce dans les fermes sympathisantes, du Sud-Ouest,
nous revoilà, les 12, en février ou en
mars, dans la neige des Pyrénées, avec
nos pardessus bleu marine et nos petites chaussures
de ville, repérables à l’infini
par les troupes allemandes qui, si elles nous avaient
vus, nous auraient tirés comme des chamois mais
bien plus facilement. L’invraisemblable est parfois
vrai. Après avoir passé sans encombre
au pied d’un col, un contrôle allemand alors
que nous étions cachés dans les sacs de
pommes de terre d’un camion et armés jusqu’aux
dents, nous ne ren-contrâmes sur les hautes cimes
des Pyrénées âme qui vive. Ce n’était
pas ma dernière aventure d’évasion.
Arrivés en Angleterre, nous fûmes, mes
camarades et moi, internés et interrogés
à Patriotic School par des officiers de renseignement
anglais.
L’attente un peu longue, les jours passant, nous
remarquâmes dans le grillage qui bordait le jardin,
dissimulé dans un bosquet, un trou à travers
lequel il était aisé de passer. Incorrigibles,
nous évoquions une fuite par ce trou. Mais l’un
d’entre nous flaira le piège : ce trou
devait être prévu pour tenter les agents
ennemis, que les Anglais découvraient par ce
stratagème et arrêtaient dans la rue en
face. L’évasion cette fois était
bien marquée du sceau de l’humour britannique.
Cela nous fit sourire. Il était temps, nous en
avions perdu l’habitude.
Au terme de ce récit, surtout destiné
à nos jeunes, puissé-je leur faire partager
mon sentiment que les lendemains ne sont pas toujours
sombres, et ma conviction qu’à la base
de toute réussite il y a toujours une réflexion,
un peu d’audace, beaucoup de savoir, mais surtout
une volonté.
Julien HANAU
(septembre 1995) Le contenu de cet article est
issu de l'ouvrage en 7 volumes "La
mémoire des Français libres. Hommes &
Combats" édité par la Fondation de
la France Libre. |