| Sous le titre Les déserts de
l’action, paraîtra prochainement aux éditions
Flammarion, un livre de P.0. Lapie, consacré
à l’histoire de la France Libre.
P.0. Lapie, sous un angle purement personnel, retrace
les étapes de cette grande aventure
Londres à l’époque du «blitz»;
le Tchad que l’auteur a gouverné; les campagnes
de Libye et de Tunisie qu’il a faites comme officier;
la
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Aviateurs, marins,
fantassins.
Premières troupes de la France Libre en Grande-Bretagne. |
situation à Alger, où il était membre
de l’assemblée consultative.
Nous sommes heureux de donner ici la primeur de cet
ouvrage, où nos camarades, retrouveront avec
émotion leurs impressions et où ceux qui
ignorent encore les détails de l’épopée
de la France Libre puiseront la matière d'un
précieux enseignement.
Voici quelques lignes tirées de la préface
du livre.
Nos évasions après l’annonce horrible
de l’armistice, de Gaulle, Londres, le Tchad,
la Libye, la Tunisie, Alger, tel est l’objet de
ce récit et en somme il pourrait être terminé
ici. Car enfin, qui n’a suivi les épisodes
de cette guerre lointaine, à travers la radio
étouffée ?
Mais j’ai trouvé pour moi-même,
bien qu’absorbé aujourd’hui davantage
par le souci de l’avenir de la France que par
la contemplation de mon propre passé, une certaine
nécessité à fixer le souvenir de
ces années. Au surplus, on m’assure que
ces époques diverses et lointaines n’ont
pas encore été assez contées.
Surtout, ce qui m’a décidé à
publier ces pages, c’est la manière de
leçon, que je voudrais que les plus jeunes lecteurs
en tirent, sur les formes diversement utiles que peut
prendre, dans la construction de soi-même, une
morale de l’action.
Si ce détachement nécessaire, que m’a
enseigné la Légion étrangère,
est d’un ton si héroïque qu’il
ne peut être commun, et ainsi est incapable de
s’appliquer en règle de vie normale à
tous les hommes composant une communauté nationale,
comme, au contraire, le drame de juin 40, et les motifs
qui ont décidé, alors, les rares volontaires
à se grouper autour du général
de Gaulle, sont lourds d’enseignement, dans la
révélation de la personne humaine, aux
yeux de son propre honneur!
Je m’arrête ici un instant; au début
de toute action et de toute décision, il y a
nécessairement la rupture. Voyez mes camarades
de 1940, entrez avec moi, comme vous le ferez tout à
l’heure, dans leur camp et sondez leurs hésitations.
Parmi ceux qui ont quitté la France pour ne pas
être des prisonniers de l’armistice, combien
sont restés avec nous en Angleterre? À
peine un sur dix. Pourquoi?
Parce que, sous les prétextes et les explications,
la plupart se sont laissé aller, comme leurs
frères demeurés en France, aux lois de
la pesanteur, à une sorte de décantation
physique et harassée. Dans la décision
de rester avec de Gaulle, après la signature
de l’armistice par Pétain, il y avait une
initiative, un risque, une folie, une rupture. Or, la
plupart demeuraient attachés à «ce
qui se fait».
C’est une résistance au milieu qui compte
au crédit de l’homme
et qui en fait un être dépassant la matière;
tandis que ceux qui se laissent aller selon leur pente,
en descendant, ne vont qu’à la facilité.
Or, il était plus facile de dire : «discipline
à Pétain, retour au sol de la patrie, rentrée
au bercail familial», que de prononcer la rupture.
Tous ceux alors qui étaient appuyés sur
des préjugés mondains, sociaux ou militaires,
(qui formaient le cadre de vie de la plupart), les sentant
crouler, s’étaient effondrés avec
eux. Alors, ils étaient rentrés d’Angleterre
en France.
Les autres, ceux qui pensaient par eux-mêmes,
ou qui s’appuyaient sur les fondements moraux,
et non sur des préjugés sociaux, sont
restés.
La principale excuse qu’avaient donnée
nos camarades en repartant, était la certitude
où ils croyaient être que l’Angleterre,
avant un mois, serait envahie et, sans armée,
serait vaincue comme la Belgique, la France et la Hollande.
Cette excuse ne valait pas; car outre qu’on n’aban-donne
pas un ami en difficulté, nous aussi, quand nous
nous sommes rendus à l’appel de De Gaulle,
nous croyions que l’Angleterre serait battue avant
un mois – seulement nous étions prêts
à nous battre avec de Gaulle au Canada, au Groenland,
en Islande, partout où il transporterait le drapeau
français. C’était donc encore le
laisser-aller à la solution facile qui avait
empêché nos camarades de sentir que le
désintéres-sement dans la mort, la vertu
du sacrifice inutile, était la dernière
richesse de la France, car elle répondait alors
au sens profond de l’humain.
En réalité, il s’agissait de savoir
si on demeurait attaché aux biens du monde :
fortune, profession, famille, sol natal, si l’on
reconnaissait Pétain comme autorité légitime,
ou bien si l’on rompait avec les biens de ce monde
et avec cette autorité.
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| Les volontaires
vont signer leur engagement. |
Chose curieuse, il semble bien que les attachements affectifs
furent invoqués davantage comme des prétextes,
que comme des motifs profonds. Sauf ceux à qui
l’idée de laisser leur femme ou une femme
dans l’abandon, la misère ou aux risques
de représailles, était insupportable, les
partants, en réalité, en avaient assez de
la guerre. Ils voulaient se reposer.
Plus angoissante pour l’esprit des uns et des
autres, et plus impérative pour ceux qui sont
partis, fut la question de l’autorité légitime.
Un personnage de Corneille dit, au cours d’une
tragédie ignorée : «Je veux ce que
je dois et cherche mon devoir.»
Oui, combien, avant de se décider, avaient éprouvé
l’angoisse du vrai devoir! Combien avaient été
torturés par cette question : «Que dois-je
faire? et envers qui?» Combien abordaient ainsi
pour la première fois (et dans quelles circonstances
tragiques!) le problème de toutes les crises
de la morale politique : celui de l’autorité
légitime. Car, il fallait choisir entre ce que
les usages et la propagande venue de France appelaient
l’autorité légitime de Pétain,
d’une part, et ce que les âmes nommaient,
avec raison, l’insurrection nécessaire.
 |
| Premiers contacts
avec l'armee nouvelle. |
Ainsi, les volontaires de juin 40 ont eu à repenser
les concepts imposés par l’école
ou l’éducation : l’honneur, la patrie,
la parole donnée, l’autorité légitime.
Tout discours moral sur ces sujets est en général
oiseux. Ce sont des notions que l’on porte en
soi, assez vagues, comme venant d’un monde antérieur;
elles paraissent sans utilité, sans application,
dans le cours normal d’une existence. Et voici,
tout à coup, le grand drame. Ces idées
sont devant nous. Nous voici face à face. Et
il faut choisir, pour les reconnaître. Car on
les connaît depuis l’enfance, et en réalité
personne ne les avait jamais vues.
Que ceux qui sont demeurés en France le sachent
bien, et s’en persuadent. Ce n’est pas sans
tourment que nous sommes demeurés à Londres
: voilà soudainement ouverts de bien grands débats
pour les petits hommes, des débats si grands
qu’ils ne s’élèvent pas tous
les jours dans les poitrines. Cette sorte de révélation
historique de nous-mêmes ne venait pas toujours
sans laisser derrière elle un accompagnement
de scrupules. Je ne dis pas de remords. Mais de retour
sur soi-même et d’analyse.
Finalement, on en revenait toujours à discuter
d’une conception de l’honneur. Car, enfin
l’essentiel était de ne pas se sentir déshonoré
vis-à-vis, de soi, de pouvoir se dire
«Si j’agis ainsi, mon âme, comment
te regarderai-je?»
Je dois dire que, pour la plupart d’entre nous,
la décision n’avait pas été
le fruit de si longues cogitations. Celles-ci venaient
par la suite. Nous avions agi par impulsion non réfléchie.
A bien considérer, cette impulsivité impérative,
qui nous paraissait extérieure aux limites du
raisonnable, était plus révélatrice
de la conduite humaine que ces calculs du pour et du
contre, ces hésitations devant les probabilités
de l’action. On a trop souvent réduit le
mécanisme de la volonté à une suite
de propositions logiques. On a ainsi minimisé
la valeur de l’inconscient, du devoir, le déclic
initial et mystérieux sans lequel ce mécanisme
de la décision, si bien huilé, ne peut
se mettre en marche. Il y a quelque chose d’un
peu matériel, et même de mercantile, dans
tant de pesées précautionneuses devant
le risque de l’action.
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| Les Cadets à
l’instruction se familiarisent avec l’armement. |
Au contraire, le désintéressement primesautier
révèle davantage l’essence de la personne,
par un sursaut intérieur, qu’il soit l’inspiration
du poète, le réflexe sportif, la détente
de l’honneur personnel. L’homme se révèle
à lui-même son propre inconnu par cette dictée
magique, qui déborde la réalité et
sa volonté consciente. Seul, un tel cri de l’âme
peut nous guider dans les grandes crises. du cœur,
et même dans celles des nations. Alors il n’y
a plus à computer des éléments raisonnables,
à chiffrer, à équilibrer, à
soustraire; il ne reste que le cante jondo, la voix profonde.
La qualité propre de l’individu apparaît.
C’est ce qui s’est passé lorsque nous
avons dû choisir entre la guerre, avec de Gaulle,
ou rien sans lui : on a pu lire alors le fond des caractères.
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| Moment de délassement
dans l’atmosphère sympathique du «pub». |
Une crise comme celle de la France, en juin 40, oblige
à des confrontations auxquelles la conscience ne
s’est pas préparée. Est-il possible
d’exiger de chaque élément de la pauvre
humanité d’être à ce point détaché
des contingences, résistant au milieu, de les faire
chacun d’entre eux regarder
en face, sans ombre, sans réverbération,
sans faux jour, sans reflet, cette image de soi-même
qui est ce que l’on doit? Il est difficile d’être
pur. On a dit que beaucoup s’étaient décidés
pour les galons, pour la paye. Au moment de la décision,
tout cela était plus que vague. Non, ce qui me
frappe quand je pense à cette époque, c’est
la révélation d’héroïsme
chez des personnages d’apparence falote.
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| 14-Juillet.
Londres manifeste à nos volontaires son amitié
|
En écrivant ceci, je pense à quelques-uns.
Après ce que je viens de dire, je ne puis les nommer,
mais je vous l’assure,
cette crise qui, hélas, a montré des êtres
que l’on croyait solides, qui se sont effondrés
dès que le tuteur de leurs
préjugés, des convenances, ne les a plus
retenus, a révélé au contraire, chez
d’autres, des énergies inattendues, qu’ils
dissimulaient jusque-là sous le buisson des habitudes.
Le Français, avec sa vie médiocre, ses habitudes
régulières, sa culture ordinaire mais curieuse,
ses occupations constantes, sa morale uniforme, produit
fréquemment un petit homme d’apparence modeste
qui berce un amour caché, dirai-je un vice (comme
celui de faire des vers ou des collections), une sorte
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| P.-O. Lapie |
d’inversion mentale, en tout cas une habitude secrète
opposée à la vie, aux occupations, à
la morale que son entourage attend de lui. Or, c’est
ce secret qui fait le fond réel de sa personne,
ce pourquoi il tient vraiment à l’existence
: le principe de sa propre vie éternelle. Eh bien,
chez beaucoup de Français, cette faculté
mystérieuse, ce ressort endormi et secret est l’héroïsme.
Ils attendaient l’heure, et voici qu’en
rejoignant de Gaulle, ils croyaient l’avoir trouvée,
cette heure, et senti leur mission d’homme.
Me suis-je écarté de mon sujet? Je ne
le crois pas. Mon propos était de démontrer
qu’au début de l’action il y avait
une nécessité de rupture. Rarement une
démonstration, dans les faits et dans le nombre,
a été opérée avec plus de
vérité que par les volontaires de juin
1940.
P.-0. LAPIE
Le contenu de cet article est
issu de l'ouvrage en 7 volumes "La
mémoire des Français libres. Hommes &
Combats" édité par la Fondation de
la France Libre. |