Retour à la liste des Témoignages et Documents
 
 
 
 
Accueil > La France Libre : Témoignages et Documents > Document
La Croix de la Libération, par l'amiral Thierry d'Argenlieu
En juin 1947, la croix de la Libération prenait place au musée de la Légion d’honneur, reliquaire de nos gloires françaises. Sur un feuillet de parchemin qui raccompagne et l’introduit, quelques lignes de la main du chancelier s’offrent au regard.

« 19 mai 1802, Bonaparte, Premier consul, établit un ordre qui fut un signe de la vertu, de l’honneur et de l’héroïsme, une distinction qui servit à la fois à la bravoure et au mérite civil : une Légion d’honneur.

« 16 novembre 1940, heure sombre et tragique de notre Histoire, de Gaulle, chef des Français libres, fonde l’ordre de la Libération, destiné à récompenser les personnes et collectivités militaires et civiles qui se seront signalées d’une manière exceptionnelle dans l’œuvre de la libération de la France et de son Empire ».

Les affinités sont manifestes mais aussi les contrastes. La Légion d’honneur répond à des intentions durables. L’ordre de la Libération aux sollicitudes d’une heure exceptionnelle.

Cette heure exceptionnelle fut l’été 1940 quand la nuit de la défaite et de l’invasion tomba sur nos cités et nos campagnes ensoleillées.

De vrai, l’appel du général de Gaulle contient en germe l’ordre de la Libération.

Cri de foi, de certitude dans l’avenir, cri jailli des plus intimes profondeurs de l’âme de la France, n’est-il pas la première initiative pour rassembler les gens de chez nous, pour former une élite aux fins de libérer le territoire « dans l’honneur et par la victoire ». Ce grand œuvre n’ira pas sans exceptionnelles difficultés. Le ralliement du Tchad, du Cameroun, de l’Afrique équatoriale, ni même l’accueil inoubliable qu’y avait reçu le chef des Français libres au lendemain de Dakar, ne peuvent l’abuser.

Dès le 20 octobre, le général nous fait part à l’hôpital de Douala de son intention de créer prochainement l’ordre de la Libération.

Le rassemblement des Français pour le combat, la victoire et la libération s’avère lourd d’obstacles, il veut qu’un insigne inédit, né de circonstances cruciales puisse être décerné à ceux qui se seront signalés dans cette haute et âpre entreprise.

Bien sûr il y a nos décorations courantes mais de Gaulle s’interdit de distribuer des croix de la Légion d’honneur par scrupuleux respect de nos institutions pour lors indiscutablement vacantes à ses yeux. Il faut un nouvel insigne face à une conjoncture imprévisible, où va se jouer le devenir de la patrie. Il faut une distinction spéciale : une croix de la Libération.

Tel l’objet de l’ordonnance, prise de Brazzaville, le 16 novembre 1940, créant l’ordre de la Libération. Afin de souligner ses intentions le chef des Français libres en fixera ultérieurement le rang, après la Légion d’honneur, mais avant les autres distinctions françaises. Un décret de Londres le 29 janvier 1941, en réglera l’organisation. Le Conseil est institué, ses membres désignés et faits compagnons, le chancelier et le secrétaire sont nommés, l’insigne défini. Il consiste en un écu de bronze, portant un glaive en pal surchargé d’une croix de Lorraine, avec au revers, en exergue : PATRIAM SERVANDO VICTORIAM TULIT. Le ruban de moire verte et noire symbolise le deuil et l’espérance de la patrie.
Orfèvre et fondeur se mettent au travail.

L’ordre est devenu réalité avec les premiers compagnons. Ils sont neuf le 29 janvier 1941, quatre tombés au champ d’honneur et cinq formant le Conseil.

Trait original, les premiers compagnons du général de Gaulle n’étaient point sédentaires. Ce serait illusion d’imaginer le Conseil de l’ordre groupé à Londres autour de son président. Le chancelier, arrivé d’Afrique à Londres, le 2 février 1941, part au Canada le 24 février. Il en revient le 12 mai. Le gouverneur général Éboué, venu du Tchad, réside à Brazzaville. Le lieutenant d’Ollonde (d’Harcourt) retourne en mission clandestine dans la métropole. Popieul navigue. Bouquillard meurt pour la France. Toutefois à ces premiers titulaires s’en ajoutent vite plusieurs autres. C’est en mai 1941 que les premières croix sont livrées, et distribuées à Londres, en Libye, en Égypte, en Syrie.

Rentré du Canada, le chancelier prélude en fait à ses fonctions. À son initiative est pris l’arrêté relatif à la remise et au port de l’insigne. La remise sera faite, solennellement au cours d’une prise d’armes. Les troupes présenteront les armes.

Puis, l’ordre d’ouvrir le ban ayant été donné, le membre de l’ordre chargé de la remise interpellera le récipiendaire par son grade et son nom et lui remettra l’insigne en lui adressant les paroles suivantes : «Nous vous reconnaissons comme notre compagnon pour la Libération de la France dans l’Honneur et par la Victoire».

L’installation à Paris, le 25 août 1944, du Général, fondateur de l’ordre, devenu président du gouvernement provisoire, salué par la capitale du nom de libérateur, introduit pour la première fois dans la vie de la chancellerie un facteur de stabilité.

Un décret d’État important, du 20 novembre 1944, inspiré des errements antérieurs, fixe la préséance et les prérogatives des compagnons, du Conseil et du chancelier dans le cadre du décret du 16 juin 1907. Elles se calquent sur celles des légionnaires, des membres du Conseil et du grand chancelier de l’ordre de la Légion d’honneur. Le directeur du protocole met sur-le-champ ces dispositions en pratique.
Le Général veut que la chancellerie de la Libération soit distincte de la grande chancellerie de la Légion d’honneur. Présidant en personne le Conseil le 29 janvier 1945, quatrième anniversaire de sa création, il juge que l’hôtel de la rue François Ier convient et doit constituer le siège de l’Ordre.

C’est la période la plus active du Conseil, car la Résistance intérieure sortie de la clandestinité peut désormais établir des propositions motivées.

Lorsque, le 23 janvier 1946, est signé le décret portant qu’à cette date il ne sera plus procédé à l’attribution de la croix de la Libération, le nombre des compagnons s’élève à 1.053 en tenant compte des personnes morales – cinq villes et dix-huit unités combattantes.

Parmi eux, 222 furent nommés à titre posthume, 96 en sus sont morts pour la France au combat, ou en service commandé : tel Leclerc de Hauteclocque.

En bref, le tiers des compagnons donnèrent au pays pour sa libération la marque suprême de dilection : leurs vies.

Il convient ici d’évoquer, présente à leurs côtés, la noble phalange des médaillés de la Résistance.

Leur statut, en effet, comme leur insigne propre, né de l’initiative du chef de la France combattante, les rattache organiquement à la chancellerie de la Libération. Leur nombre, il va de soi, est très supérieur à celui des compagnons : 35.000 médaillés et 6.000 officiers dont 15.000 à titre posthume.

La devise de leur distinction, PATRIA NON IMMEMOR, manifeste hautement la qualité des liens moraux qui les unissent aux compagnons de la Libération.

Un dernier pas restait à faire. Tout au long de l’histoire de France, les ordres créés comportèrent pour le fondateur le collier du Grand-maître.

Cette affaire du collier, pour être heureusement conduite, comportait plusieurs temps : décision du fondateur, exé-cution du collier et sa remise enfin, compte tenu des conjonctures nouvelles.

Le principe du collier est admis dès le printemps 1945.

Avec le précieux concours des beaux-arts, à qui la chancellerie doit beaucoup, la maquette est exécutée en automne et approuvée. Le directeur de l’architecture nationale m’avait un jour déclaré face au buste de Richelieu de la chancellerie :

« Il n’y a pas de doute, la Légion d’honneur a remplacé l’ordre du Saint-Esprit, mais vous, avec l’ordre de la Libération, c’est à l’ordre de Saint-Michel que vous succédez ». La réflexion m’avait surpris et intéressé.

S’inspirant du collier de l’ordre de Saint-Michel, l’artiste ferronnier et habile orfèvre, Gilbert Poillerat, réalise le projet ainsi : le collier fait de neuf larges maillons d’or réunis par des croix de Lorraine d’émail vert, porte la pièce principale un médaillon ovale, où dans le flamboiement de rayons mi-partie or et mi-partie argent, s’inscrit au foyer la croix de la Libération. Chaque maillon d’or rappelle le nom des territoires qui, l’un après l’autre, reformèrent l’Empire : Afrique équatoriale, Nouvelles Hébrides, Cameroun, Nouvelle-Calédonie, Océanie, Guyane, Indes, Levant, Réunion, Somalie, Saint-Pierre-et-Miquelon, Madagascar, Afrique du Nord, Antilles, Afrique occidentale, Indochine et, avec la métropole, la Grande France dans son intégrité.

Les croix de Lorraine, emblèmes aujourd’hui de la Libération, passent du noir au vert. Le deuil de la patrie s’efface. Le vert de l’espérance et l’or des allégresses parmi l’éclatement des rayons expriment et font entendre les alléluias prolongés de la victoire.

Ainsi réalisé, le collier du Grand-maître, devait être remis au fondateur en l’hôtel de la Libération, le 31 août 1947 ; en présence du conseil et de très nombreux compagnons.

Après l’avoir reçu des mains du chancelier, en conformité avec la tradition, le général de Gaulle remerciait en ces termes :

« Si j’ai de tout cœur accepté l’invitation si chaleureuse et si émouvante qui m’a été faite, c’est que je ne voulais, pour rien au monde, négliger l’occasion qui m’était donnée de rendre hommage à l’ordre, cette chevalerie exceptionnelle créée au moment le plus grave de l’histoire de France, fidèle à elle-même, solidaire dans le sacrifice et dans la lutte ».

Les compagnons de la Libération forgèrent vraiment l’élite voulue par leur fondateur. Le PATRIAM SERVAND0 VICTORIAM TULIT, vaut pour chacun et pour tous.

Est-il besoin de souligner davantage les affinités existant entre l’appel de juin 1940 et la création de l’ordre de la Libération? Oui.

Il nous suffira pour cela de mettre l’accent sur la variété extrême qui se voit au sein de notre poignée de compagnons. Cette variété répond aux préoccupations du général de Gaulle. Que l’on prête attention à la teneur de l’appel du 18-Juin et des appels le prolongeant, l’on notera qu’ils visaient à obtenir l’audience des témoins de toutes les valeurs et de toutes les énergies françaises.

Notre annuaire garde en effet la mémoire de vrais enfants : un Henri Fertet « condamné à mort par le tribunal militaire allemand, passé par les armes à Besançon, le 26 septembre 1943, à l’âge de 16 ans », et d’étudiants : un Guy Charles René Flavien, élève ingénieur à l’Ecole centrale des arts et manufactures, mort en héros et martyr de la Résistance à la mine de sel de Leau Promnitz, le 1er avril 1945 à l’âge de 24 ans.

Des militaires, il y en a beaucoup certes puisque le but est la victoire par le combat. Or il en est de tous âges, de tous grades, de toutes armes. Il en est de l’active mais les réservistes et les engagés volontaires sont des plus nombreux. Si Catroux, lorsqu’il rallie Londres venant d’Indochine qu’il gouvernait, est général d’armée et âgé de 61 ans, Marcel Kollen, soldat de 2e classe du bataillon du Pacifique, agent des P.T.T. à Nouméa et premier volontaire du contingent de la Nouvelle-Calédonie trouve, lui, à 29 ans, trépas glorieux entre tous à Bir-Hakeim, aux ordres de Kœnig.
Sous l’uniforme que d’autres compagnons.

Ingénieurs, industriels, écrivains, professeurs, diplomates, membres du clergé, magistrats, savants. Leur nombre dépasse largement la quarantaine.

Le lundi de Pâques 2 avril 1945, ne l’oublions jamais, la croix de la Libération est solennellement remise en présence des Parisiens assemblés et vient rehausser le glorieux panonceau de la ville à côté de la Légion d’honneur et de la croix de guerre.

« Capitale fidèle à elle-même et à la France, a manifesté, sous l’occupation et l’oppression ennemie, et en dépit des voix d’abandon et de trahison, sa résolution inébranlable de combattre et de vaincre.

« Par son courage en présence de l’envahisseur supporta les plus cruelles épreuves, a mérité de rester l’exemple pour la Nation tout entière.

« Le 19 août 1944 ; conjuguant ses efforts avec ceux des armées alliées et françaises, s’est dressée pour chasser l’ennemi par une série de glorieux combats commencés au cœur de la Cité et rapidement étendus en tous points de la ville. Malgré de lourdes pertes subies par les Forces Françaises de l’Intérieur levées dans son sein, s’est libérée par son propre effort, puis, unie à l’avant-garde de l’armée française venue à son secours a, le 25 août, réduit l’Allemand dans ses derniers retranchements et l’a fait capituler ».


Le contenu de cet article est issu de l'ouvrage en 7 volumes "La mémoire des Français libres. Hommes & Combats" édité par la Fondation de la France Libre.

 

Imprimer

 

© France-Libre.net - Fondation de la France Libre | Crédits Adresse de contact : fondation.fl@free.fr