Équipage du sous-marin Rubis FNFL

Équipage du sous-marin Rubis FNFL

Équipage du sous-marin Rubis FNFL

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Par Jean-Pierre Babin, ex-second maître-mécanicien, sous-marin Rubis, 1938-1945

Le commandant Rousselot à bord du sous-marin rubis (RFL).

Il me tenait à cœur de relater mes souvenirs de guerre à l’intention de l’équipage du sous-marin Rubis FNFL ; avec lequel j’avais passé la totalité de la Seconde Guerre mondiale, ayant effectué toutes les sorties sans exception.

Je me contenterai de rapporter les principaux passages de cette épopée glorieuse, fertile en événements du sous-marin mouilleur de mines Rubis, champion français de navires ennemis coulés, titulaire de l’ordre de la Libération, cinq citations à l’ordre de l’Armée, donnant droit aux membres de son équipage au port de la fourragère aux couleurs de la médaille militaire.

Après une série d’opérations fructueuses et au cours d’une des visites effectuées par le général de Gaulle à Dunoon (Écosse) à bord du Rubis, étincelant, brillant comme un sou neuf, nous avait été adressée la fameuse phrase dont nous n’étions pas peu fiers.

« C’est avec des hommes comme vous que nous referons la France » juin 1945. Le Rubis quitte la Grande-Bretagne pour aller rejoindre la base sous-marine d’Oran. L’inquiétude règne à bord, après cinq ans et dix mois d’une guerre sans merci, la paix étant rétablie en Europe, la quasi-totalité de l’équipage pense rentrer dans ses foyers.

Notre arrivée en Algérie après cinq ans de « baroud » nous réservera une surprise, je dirai plutôt une humiliation !

Dès qu’il fut établi que nous « partions de la classe », les autorités du coin nous expédièrent dans un camp clôturé, sous la tente, loin de la base sous-marine pour attendre notre rapatriement en France. On n’avait plus besoin de nous ! L’équipage fut démobilisé ou intégré à la marine nationale avec le minimum d’égards et de décorations.

*

Amertume certes, mais fierté et satisfaction d’avoir « accompli la mission » comme « Volontaires de la France Libre » de juin 1940 à la capitulation allemande de 1945.

Il est bon de rappeler en prélude que la « sous-marinade » en général est une race bien à part, une unité d’élite faite de volontaires dont l’esprit de corps et le dévouement total ne seront jamais égales.

Basé à Bizerte (Tunisie) au début de la guerre sous le commandement du lieutenant de vaisseau Georges Cabanier (qui devint plus tard amiral chef d’état-major de la marine dans les années 1960) le Rubis devait monter à Brest en janvier 1940 pour subir des modifications qui devaient lui permettre d’opérer dans les eaux glaciales du Grand Nord au moment du conflit russo-finlandais.

Avril 1940 et l’invasion de la Norvège par les Allemands marque une étape importante dans l’histoire du Rubis : c’est alors en effet que l’amirauté britannique demandera la coopération de trois sous-marins mouilleurs de mines français pour opérations dans les fjords norvégiens, le Rubis sera le seul désigné, étant dans une condition matérielle parfaite avec un équipage entraîné, il appareillera de Brest pour la Grande-Bretagne pour prendre sa place au « casse-pipe » de la « vraie » guerre qui commence !

Poste avant du Rubis (RFL).

Il serait long et futile de détailler les quatre missions dangereuses qu’il effectuera jusqu’au honteux armistice du 22 juin 1940 ; le Rubis en opérations ne rentrera à sa base provisoire écossaise de Dundee que le 30 juin, mission terminée.

Tout comme les autres bâtiments de guerre français se trouvant en Grande-Bretagne, il est saisi par la Royal Navy le 3 juillet 1940. L’opération britannique « Catapult », saisie par la force des bâtiments français, n’est pas trop bien reçue chez nous. Néanmoins je dois quand même préciser ici que tout se passa sans incident à Dundee, grâce au tact et à la compréhension du Captain Roper, commandant de la 9e flottille de sous-marins à laquelle nous sommes rattachés. Nous serons simplement consignés à la base sous-marine pour deux jours avant de pouvoir à nouveau sortir à terre (ils ont besoin de nous il faut dire).

Le compartiment des moteurs du Rubis (RFL).

Mais pour nos camarades de la Royale, internés dans des camps en Angleterre, la blessure est profonde et s’aggravera après le carnage de Mers el-Kébir (une des plus grosses fautes que commit Churchill), le résultat : sur environ 20 000 marins français en Grande-Bretagne avec leurs bâtiments, seuls 400 rallieront le général de Gaulle, alors grand inconnu de la marine.

Je peux dire ici que l’équipage du Rubis bien avant l’Appel du 18-Juin avait déjà décidé de continuer la lutte auprès de nos Alliés britanniques.

Le Rubis fut l’un des tout premiers à rallier la France Libre, l’intermède pénible du 3 au 5 juillet, la nouvelle du drame de Mers el-Kébir ne parvinrent pas à détourner les hommes du Rubis de leur volonté lucide de servir la France ; le commandant Cabanier laissa à chacun l’initiative du choix, et ce fut la quasi-totalité de l’équipage qui décida de s’enrôler dans les forces navales naissantes de la France Libre.

*

« Il faut noter toutefois que nous venions d’être témoins d’actes de haute trahison, et qu’il fallut beaucoup de persévérance de la part du commandant pour effectuer sans relâche une navette entre Dundee et Londres pour nous convaincre qu’il était dans notre intérêt de nous rallier à la « croix de Lorraine », nous qui restions, et de continuer à porter l’uniforme français.

Les membres de l’équipage ne signèrent leur « acte d’engagement » que le 14 juillet 1940, sur lequel fut ajouté la mention suivante : sous réserve de rester avec le sous-marin Rubis sous les ordres du commandant Cabanier. »

Très peu de changements furent ensuite apportés à la composition de l’équipage et en tant que porteur du titre d’ancien du Rubis je puis en toute liberté évoquer l’endurance la ténacité, la constance de ceux qui embarqués en 1940 (et dans beaucoup de cas, bien avant 1940) débarquèrent fin juin 1945 à Oran, riches de plus de 6 000 heures de plongée en opérations et de beaucoup de souvenirs des bons et mauvais jours qui ne seront jamais oubliés.

Bien souvent arrivés matelots, repartis quartiers-maîtres, ils ont participé simplement à une tâche remarquable, remarquable par le tonnage coulé, par le trafic ennemi interrompu, par les mesures d’escorte et de draguage imposées à la Kriegsmarine.

Ils ont montré ce que 50 Français pouvaient faire avec du matériel français, à condition de ne pas baisser pavillon.

De l’équipage du Rubis on ne pouvait trouver que courtoisie, compétence, conscience professionnelle et délicatesse de sentiments.

Revenons aux événements de l’armistice français, il serait peut-être juste que je mentionne la part prise par la population écossaise de Dundee (notre port d’attache), laquelle durant les tragiques moments de juin 1940 continua à nous réserver un accueil et une hospitalité exceptionnels, ce fut en quelque sorte l’élément primordial qui nous fit prendre la décision de continuer la lutte à ses côtés.

Je ne peux mieux exprimer la situation en publiant ici le texte des fragments de lettres que le commandant Cabanier fit parvenir à son épouse par des moyens détournés.

Dundee 1940

« … avoir l’âge du Christ, être à l’aube des Forces Françaises Libres, commander un sous-marin et au moment du choix, entendre votre équipage vous dire : « C’est vous qui décidez, nous vous suivrons où vous irez. » Voilà des sommets de la vie, des cimes qui vous approchent de Dieu… »

Dundee 12 mars 1941…

« Je te recommande, si cela se peut, de n’être point inquiète, car il faut croire que je navigue sous la bonne étoile, étant quelquefois revenu de loin.

Il faut que tu aies confiance, comme ici et nous avons la foi, au milieu d’un peuple magnifique qui pas un instant n’a faibli et donne chaque jour de grands exemples à ceux qui sont mêlés à leur vie. Nous qui avons tout abandonné, situation, famille, foyer, pour mener volontairement en exil une vie de lutte incessante, et qui peut-être un jour abandonnerons davantage, nous savons que c’est le courage de chaque jour et la foi en une cause.

Quoiqu’il arrive tu peux garder la tête haute, nous avons toujours suivi et suivrons la ligne droite et nous n’avons pas peur.

Quoique le sache maintenant ce qu’est l’angoisse, pour 50 qui ne savent pas, car j’ai vécu des quarts d’heure qui m’ont paru des siècles… »

(Fragment d’une lettre reçue par Mme J. Cabanier, à Casablanca le 8 mai 1941).

Dundee 27 mai 1941

« … Je te remercie de ton télégramme, mais cela n’a rien changé car c’est de derrière des lettres que je t’écris.

Comme tu le penses je suis passé au travers d’une bien rude épreuve. Mais enfin les jeux sont faits et la seule chose qui me reste est la satisfaction morale d’avoir payé de ma personne jusqu’au bout.

Dans mon malheur, le pire ne m’est pas arrivé, car je ne m’éloigne tout de même pas complètement de ceux qui m’ont fait confiance, car c’est d’eux et de leurs frères dont je m’occuperai à l’avenir, complètement, au même endroit.

Une autre consolation pour moi est de savoir que ce qui a été ma chose durant près de trois ans va continuer à vivre sur le même rythme, animé des mêmes conceptions sous la direction du fidèle. Dans cette lutte c’est la carcasse qui a flanché, la seule carcasse. Car pour le reste, malgré les épreuves, l’éloignement, la vie dans un monde qui n’est malgré tout pas celui où nous avons grandi, la conviction et le moral sont toujours hauts, si hauts et si fermes que nous ne regretterons jamais notre décision librement prise… »

(Fragment d’une lettre reçue par Mme J. Cabanier à Casablanca le 20 juin 1941, écrite au moment où le commandant du Rubis menacé de perdre la vue à la suite de 1 600 heures de veille au périscope avait dû quitter son bateau).

Pour ce qui concerne les actions au combat, je citerai deux épisodes typiques dont tous mes camarades ont encore un vif souvenir, tous deux en 1941. Le premier illustrera le courage et le dévouement d’un des nôtres. Le 1er juin 1941 le Rubis qui sort d’un petit carénage fait des essais de plongée sur la côte ouest écossaise, il sera envoyé d’urgence dans le golfe de Gascogne pour compléter un barrage de sous-marins qui essaiera d’intercepter un croiseur de raid allemand le Prinz Eugen, acolyte du Bismark qui venait d’être coulé par la flotte britannique.

Il nous arrivera un « pépin » le soir du 8 juin ; en faisant surface la nuit l’arbre de gouvernail de direction soudainement bloqué à droite se trouvera déconnecté à l’extérieur, dans les superstructures entre la coque épaisse et le pont.

Nous devons nous maintenir en surface la nuit à l’aide des moteurs diesels et tourner en rond en plongée durant le jour.

L’amirauté britannique alertée nous notifia que si l’avarie ne pouvait être réparée, un sous-marin allié dans les parages prendrait à bord l’équipage et le Rubis serait alors sabordé ! Notre commandant, le lieutenant de vaisseau Henri Rousselot n’apprécia guère cette solution, deux jours plus tard la mer s’étant calmée, la décision fut prise de faire surface en plein jour de façon à estimer les dégâts.

On fit alors appel à un mécanicien de l’équipe « extérieur » pour accomplir cette tâche, le quartier-maître Paul Hélié sera volontaire « désigné » pour aller ramper dans les superstructures et tâcher de remédier à la situation si possible.

Je le vois encore, torse et pieds nus, une grosse clé à molettes et un marteau attachés par un « bout » à sa ceinture, prêt à l’action.

On lui laissa entendre qu’étant près des côtes françaises, le danger pouvait être l’obligation de plonger en « catastrophe » et qu’il risquait de se trouver dans les superstructures lors de cette manœuvre.

Il remplit sa tâche assez rapidement, par chance retrouvant les pièces déboulonnées tombées sur la coque épaisse, il put reconnecter la commande du gouvernail.

L’avarie avait été causée par l’omission lors du récent carénage d’une goupille qui devait tenir l’écrou crénelé en place sur le boulon de fixation de la connexion de l’arbre de gouvernail.

Hélié fit usage de son marteau pour mater le filet du boulon, une fois que l’écrou crénelé fut remis en place.

Il redescendit en trombe à l’intérieur du sous-marin, trempé, mais content de son travail de sauvetage.

Tout le monde le félicita, mais tenez-vous bien, on ne lui accorda même pas la « double ».

Après tout cela faisait partie de ses fonctions, en ce qui concerne les autorités compétentes, le sabordage du Rubis avait été évité ! Histoire très simple, mais révélatrice.

Le deuxième épisode de nos péripéties en 1941 sera plus mouvementé et fertile en événements dramatiques.

Notre 10e opération du 14 au 25 août avait pour objet de miner les chenaux d’accès à Egerdsund (Norvège), les Allemands avaient établi au milieu de la mer du Nord un vaste champ de mines que le Rubis devait éviter au prix d’un long détour par le Nord.

Parti de Dundee (Écosse) le 14, navigant en surface la nuit il arriva sur la côte norvégienne le 21 au petit jour, mouilla son premier paquet de mines dans le chenal sud d’Egerdsund, puis fit route vers le chenal Nord.

22 août 1941. En perdition après une sérieuse attaque, Rubis ne peut plus plonger. J Bassin assis au premier plan à droite (RFL).

C’est alors qu’il aperçut à courte distance un pétrolier d’environ 3 000 tonnes, escorté d’un chalutier armé.

L’équipage est toujours aux postes de combat, je me trouvai au poste arrière lorsqu’une vive agitation s’empara des hommes présents avec l’arrivée des quartiers-maîtres torpilleur Alain Besq et Gaston Baivier très affairés ; demandant à Baivier pourquoi cet affolement ? Il me répond : « On va essayer de donner aux fritz là-haut un bain matinal ».

Nous nous disons tous, cette fois c’est pas du « ballon » il va y avoir du feu d’artifice, bien que nous ayons tous la gorge serrée car c’est la première fois qu’on va attaquer à la torpille pour de vrai, une lueur de satisfaction se montre sur nos visages.

N’ayant pas eu le temps nécessaire, plus tard nous apprendrons que le commandant se décida à utiliser la tourelle extérieure arrière pour son attaque, celle-ci sera orientée à 90° sur tribord.

Les hommes du poste arrière sont sur les nerfs, quelle expérience ! Soudain la torpille du tube 3 est activée, suivie par un vacarme épouvantable à l’extérieur : la torpille est restée dans le tube, à moitié sortie, mais toujours en marche occasionnant d’énormes bulles d’air qui doivent aussi faire de beaux jets d’eau en surface, je présume. Nous aurons de la chance si l’ennemi ne nous repère pas.

Le lendemain en surface, après une journée et une nuit épouvantables des événements qui s’ensuivront, nous constatons que la torpille est toujours à moitié sortie du tube, mais retenue par la porte du tube qui s’est refermée.

La torpille, antennes sorties, « gigotera » d’un bord à l’autre poussée par les vagues pendant un bout de temps qui semble une éternité, avant de disparaître mystérieusement d’elle-même pour de bon, ouf !

Au moment où il atteignait le second point de mouillage, le Rubis reconnut à huit milles dans le Nord, deux bâtiments de commerce en ligne de file escortés par deux chalutiers armés.

Après avoir mouillé 18 mines, il se dispose à attaquer le convoi à la torpille.

Je suis cette fois au poste avant, je ne « loupe pas » les coups décidément, car c’est du poste avant que l’action va se passer.

L’engagement fut extrêmement rapproché : l’un des escorteurs passa à moins de 200 mètres du Rubis qui lança sur le cargo de tête à 300 mètres. Les deux torpilles firent but, envoyant par le fond le Hogland de 4 300 tonneaux. Nous étions tous agités et tendus car nous entendions clairement les bruits de ferraille de notre « victime » qui se démantelait en mourant, c’est incroyable comme les bruits se répercutent dans les profondeurs de la mer.

Pendant que sa victime coulait, le Rubis se posa sur le fond à 45 mètres et fit le mort. Il entendit quelques explosions ainsi que le passage de plusieurs bâtiments au-dessus de lui, mais c’est un autre danger qui le menaçait : ses batteries d’accumulateurs endommagées par l’explosion très proche de ses propres torpilles sur le Hogland commençaient à déverser leur acide. La forte déflagration occasionna des dégâts au poste avant. Elle força légèrement le panneau d’entrée permettant une forte pénétration d’eau. Pour remédier à cette situation nous dûmes crocher un palan au volant du panneau et l’autre extrémité aux barreaux de l’échelle de montée.

La porte de la cuisine sortit de ses gonds et passa à quelques centimètres du nez du cuistot Gaston Sanz.

D’autres problèmes viendront s’ajouter à ceux-là, lorsque nous sommes collés sur le fond, de l’acide qui s’est déversé dans les cales commence à émaner des odeurs toxiques et la lumière a provisoirement disparu.

C’est un moment dont nous nous souviendrons toute notre vie, est-ce que les moteurs électriques sont maintenant hors d’usage ? Est-ce que nous sommes maintenant définitivement immobilisés dans un cercueil d’acier ?

Un quart de gros « rouge » distribué généreusement nous remontera le moral.

À la tombée de la nuit, le commandant décide d’essayer de faire surface, l’ordre est donné de chasser partout, les électriques avant toute ; le Rubis tremble mais ne bouge pas, les moteurs électriques n’ont plus de « jus » pour décoller. L’angoisse s’empare de beaucoup d’entre nous, la sueur ruisselle sur les fronts.

Le commandant décide alors d’étrangler l’arrière et de chasser seulement de l’avant, cette manœuvre doit être décisive ou nous sommes « foutus ».

Le Rubis commence alors à rechigner, bouge un peu, puis d’un seul coup monte et jaillit enfin de l’eau avec 50 degrés de pointe à deux milles de la côte ennemie, cette montée raide occasionne une drôle de pagaille ; l’officier en second au poste central vient d’ordonner à tous les hommes disponibles de se diriger vers le poste avant pour essayer de compenser notre assiette.

Il n’a pas prévu que beaucoup ont des bottes en caoutchouc et l’huile des purges récupérée dans des bacs se déverse dans la coursive, on tombe et on se monte l’un sur l’autre dans notre course vers l’avant.

À peine en surface on demande que l’armement du canon se prépare à monter sur le pont en cas de besoin.

Encore une fois je suis dans le coup, comme mécanicien faisant partie de l’armement du canon, nous n’avons qu’un canonnier, Yves Turier, un vieux marin de la Royale.

Ceinture de sauvetage en place nous attendons au poste central, en voyant le « boum » je ne pus m’empêcher de lui dire : « J’espère que ton lance-pierre marchera si on en a besoin ».

De la baignoire on vient de signaler le « all clear », le courant indispensable au fonctionnement d’un diesel ayant été rétabli tant bien que mal (14 accumulateurs sur 144 sont intacts), le Rubis s’éloigna aussi discrètement que possible, mais peu après ayant reconnu l’ampleur des avaries et son incapacité à plonger, il dut adresser à l’amiral sous-marins (amiral Sir Max Horton) une demande d’assistance.

Cependant la situation à bord empirait le feu se déclarant dans les batteries, il fallut stopper à plusieurs reprises : privé de ventilation, l’intérieur du sous-marin était lors envahi complètement par des vapeurs toxiques.

Finalement tout l’équipage fut envoyé sur le pont, seuls les électriciens munis de masques à gaz, se relayant pour tenter une réparation de fortune, restèrent à l’intérieur.

C’est dans cette situation très vulnérable que le Rubis passa 36 heures à proximité immédiate des bases ennemies.

Je reviens ici à la demande d’assistance par radio, comme indiqué dans le paragraphe précédent, l’équipage excepté les électriciens est sur le pont, affalé un peu de partout.

J. Babin en tenu pour le départ d’une opération en Norvège (RFL).

La nuit est fraîche et le Rubis stoppé est poussé par une forte brise. Je suis un des 4 hommes qui ont cherché refuge le long du kiosque à bâbord, la mer est presque au niveau du pont où nous sommes allongés.

Étant prudent, j’avais passé mon bras droit dans la rambarde, on ne sait jamais.

Pour envoyer un message à la radio, il fut décidé de lancer le moteur diesel bâbord et le moteur électrique accouplé derrière prendrait en tampon pour obtenir l’énergie voulue.

Mais dans l’agitation qui régnait à bord, l’arbre hélice ne fut pas débrayé aux butées (qui se trouvent après le moteur électrique). Le bâtiment étant à la cape, dès que le diesel fut lancé vira brusquement avec l’arbre d’hélice en mouvement ; une lame monta sur le pont et emporta un des nôtres abrité le long du kiosque. Trempés, nous vîmes passer une ombre et donnâmes aussitôt l’alarme, dans la nuit sombre nous ne pouvions pas l’identifier.

Après un appel, il fut découvert que nous venions de perdre le « boum » Yves Turier, emmitouflé et avec des bottes en caoutchouc, il n’eut aucune chance de s’en tirer, il était le doyen du bord.

Avec la proximité des côtes, il ne nous était pas possible de braquer un projecteur.

L’appel à l’aide avait été entendu ; la position du Rubis ayant été repérée le 22 au matin par des Blenheim de la Royal Air Force, une véritable force navale s’assemblait peu à peu de l’autre côté du champ de mines allemand pour le soutenir le cas échéant.

Nous savions néanmoins que cette force ne devait le traverser que si nous étions attaqués par des forces de surface ennemies, et que c’était à nous de nous y aventurer pour la rejoindre.

Nos tribulations n’étaient donc pas terminées, mais au moins nous étions à l’air libre, et les refrains de chansons d’avant-guerre que nous poussions tous ensemble aidaient beaucoup.

Pour la deuxième fois en l’espace de deux mois, l’amirauté britannique nous avait offert notre repêchage en dernière ressource, par des hydravions Sunderland et Catalina.

Nous rejoignîmes « l’escadre » de soutien à la tombée de la nuit après une traversée du champ de mines sans histoire.

Quel pot nous avons eu !

Ce soutien se composait du croiseur anti-aérien Curaçao, de quatre torpilleurs, deux chalutiers armés et le remorqueur de haute mer français libre Abeille IV, un sous-marin à la mer participa au dispositif naval, complété de jour par une couverture aérienne.

L’importance ainsi illustrée que l’amirauté britannique attachait au retour du Rubis s’explique par différentes raisons au nombre desquelles il faut mentionner celle-ci : de tous les types de bâtiments de guerre, c’est le sous-marin mouilleur de mines qui, du côté allié, subissait les pertes proportionnellement les plus lourdes.

L’équipage fête la remise de la Valiant Dog Decoration à Bacchus, la mascotte du Rubis, pour son très grand sang-froid lors de la dixième patrouille du sous-marin (RFL).

Le 25 août, après avoir remonté la rivière Tay, il s’amarrait au quai d’où il avait appareillé 11 jours plus tôt.

On avait à déplorer un mort et un brûlé grave.

Lorsqu’on se remémore les événements des 21 et 22 août, nous pouvons dire que nous avons eu une chance extraordinaire, ayant accompli quatre choses qui sortent de l’ordinaire et qui ne sont pas normalement recommandées, à savoir :

A) Lors de notre deuxième attaque du 21, torpiller un but à moins de 300 mètres.
B) Il restait encore une partie de nos mines dans leurs puits extérieurs, au moment du torpillage.
C) Nous avions (mais nous ne le savions pas) une torpille avec antennes exposées à moitié sortie d’un tube de la tourelle extérieure arrière, suite de notre première attaque avortée de la matinée.
D) L’obligation de traverser en surface et à l’aveuglette un champ de mines allemand.

Comme on dit, la chance sourit aux audacieux ! Quelle bonne blague.

Un fait également à rapporter, le dimanche qui suivit notre retour à Dundee le prêtre de la cathédrale catholique fut extrêmement surpris de constater que pratiquement tout l’équipage du Rubis assistait à la messe du matin, bien que catholiques en majorité, nous n’étions pas tous pratiquants.

Individuellement et sans en parler à qui que ce soit, nous avons tous promis d’aller remercier Dieu, si miraculeusement nous nous en sortions. Il avait répondu à nos prières.

Je ne peux, dans cet exposé, détailler toutes les opérations et missions accomplies, mais je donnerais ci-dessous le bilan exact du Rubis tel qu’il m’a été communiqué tout dernièrement par un officier supérieur et de réputation de la marine nationale, après ses recherches en France et auprès de la Kriegsmarine en Allemagne.

1re mission : 3 au 14 mai 1940, Kristiansand (Norvège). Mouillé 32 mines. Deux bâtiments coulés 1 700 Tx et 54 Tx. Le 10 mai un cargo (douteux) 2 411 Tx.

2e mission : 23 au 30 mai 1940, Haugesund (Norvège). Mouillé 32 mines. Quatre bâtiments coulés. 27 mai Kyvig 763 Tx. 27 mai Kem 1 706 Tx (douteux). 28 mai Blamamen 174 Tx. 31 mai Jadaklan 938 Tx.

3e mission : 5 au 12 juin 1940 Fedkepsenfjord (Norvège). Mouillé 32 mines 9 juin. Coulé le 10 juin cargo Sverre Sigurdson (1 081 Tx).

4e mission : 20 au 30 juin 1940 Trondheim (Norvège). Mouillé 32 mines 26 juin. Coulé le 7 juillet chasseur de sous-marin UJD 356.

5e mission : 5 au 20 septembre 1940 au large du Danemark. Patrouille sur le Dogger Bank.

Le sous-marin Rubis (RFL).

6e mission : 5 au 18 octobre 1940 Stavanger (Norvège). Patrouille à l’entrée de Bomelfjord et de Stavanger.

7e mission : 31 octobre au 14 novembre 1940 – Korsfjord (Norvège).

Le 31 octobre, débarquement d’agent dans l’île de Bommelo. Patrouille le Korsfjord.

8e mission : 1er au 18 décembre 1940 – Utvaer sud de Kristiansund. Patrouille devant la côte norvégienne.

Après un carénage de quatre mois qui sera complété en mai 1941, le Rubis reprendra la mer avec ces mines anglaises adaptées au système de mouillage français Fenaux.

9e mission : 1er au 15 juin 1941. 290 milles dans le 254 de Brest. Patrouille à la recherche du croiseur allemand Prinz Eugen. Le Rubis reste deux jours avec son gouvernail coincé, avant de réparer le 10 juin.

10e mission : 14 au 25 août 1941. Egersund (Norvège). Le 21 août 1941 mouillé 18 mines à l’arrivée d’un convoi, torpillé le cargo Hogland 4 360 Tx. Un chasseur de sous-marin coulera sur les mines.

11e mission : 18 novembre au 6 décembre 1941. Patrouille sur les côtes de Norvège (Utvaer).

12e mission : 8 au 20 janvier 1942. Sud de Bayonne (France). Mouillé 32 mines le 16 janvier, au retour le 21 janvier le Rubis sera attaqué par un avion allemand JU 88 qui lancera trois bombes dans son sillage.

13e mission : 12 au 26 mars 1942. Entrée du Skagerrak mouillé 32 mines le 21 mars (banc du Jutland) puis patrouillé contre-croiseur allemand Amiral Hipper.

14e mission : 8 au 15 avril 1942. Trondheim fjord (Norvège). Mouillé 32 mines le 12 avril en protection du convoi allié PO 14 (destination Mourmansk) contre la sortie des bâtiments de guerre allemands.

15e mission : 27 mai au 14 juin 1942. Nord de Bayonne (France) mouillé 32 mines le 5 juin.

Bizerte, septembre 1939. Armement du sous-marin Rubis. À gauche, mécanicien J. Babin ; assis, canonnier Y. Turier,
mort au champ d’honneur le 21 août 1941 (RFL).

16e mission : 30 juin au 15 juillet 1942. Devant Arcachon (France). Mouillé 31 mines le 7 juillet.

Au retour le Rubis avait rendez-vous avec le chasseur (FNFL) son escorteur qui fut coulé le 14 juillet par deux avions ennemis.

17e mission : 8 au 18 août 1942. Arcachon (France). Mouillé 32 mines. Coulé le 14 août – dragueur M4401 ; coulé le 18 août – patrouilleur VP406 ; coulé le 18 août – dragueur M4211 ; coulé quatre bâtiments totalisant 1 391 Tx.

La route du fer de Bilbao est coupée, arrêt du trafic de minerai. Le sous-marin U 600 est endommagé.

18e mission : 10 au 24 septembre 1942. Abords de Tromsoë (Norvège). Mouillé 31 mines le 19 septembre en protection des convois PQ 18 et PQ 14 de et vers la Russie. Coulé un cargo de 725 Tx.

19e mission : 29 juin au 16 juillet 1943. Devant Biscarosse (France). Mouillé 32 mines le 5 juillet. Coulé le 10 juillet un patrouilleur M 4451 652 Tx et un petit cargo (douteux).

20e mission : 1er au 8 août 1943. Raz de Sein près de Brest (France). Mouillé 32 mines le 5 août. Aucun renseignement sur les résultats.

21e mission : 23 août au 11 septembre 1943. Nord de Bayonne (France). Mouillé 32 mines le 30 août. Quatre destroyers allemands de la classe Narvik reniflent après le Rubis.

22e mission : 27 septembre au 9 octobre 1943. Sud du Raz de Sein, Brest. Mouillé 32 mines le 2 octobre dont la 500e depuis le début de la guerre. Coulé le 24 octobre le chasseur de sous-marin UJ 1403.

23e mission : 20 février au 3 mars 1944. Nord d’Arcachon (France). Mouillé 32 mines le 24 février. Manque de torpiller un U-Boat.

24e mission : 17 au 30 mars 1944. Au large des Sables-d’Olonne, plateau de Rochebonne (France), mouillé 32 mines le 25 mars.

25e mission : 18 au 29 septembre. Abords de Stavanger (Norvège), mouillé 31 mines. Coulé le 27 septembre, Clare Hugo Stiness 5 295 Tx ; coulé le 27 septembre, Knuthe Nelson 5 748 Tx ; coulé le 29 septembre, chasseur de sous-marin UJ 1715 et un escorteur. Le reste du convoi fait demi-tour…

26e mission : 14 au 26 octobre 1944. Près de Bergen (Norvège). Mouillé 32 mines le 18 octobre. Coulé le dragueur M 5304.

27e mission : 18 au 29 novembre 1944. Egersund (Norvège). Mouillé 32 mines le 24 novembre. Coulé le cargo Castor 1 683 Tx.

28e mission : 13 au 24 décembre 1944. Stavanger (Norvège). Mouillé 30 mines le 19 décembre. Coulé le 21 décembre le Weichselland 5 190 Tx ; le chasseur de sous-marin LU 1113 ; le chasseur de sous-marin UJ 1116 ; le dragueur léger R 402.

Janvier 1945

Dundee 1941. Inspection du Rubis par le général de Gaulle, précédé par le commandant Henri Rousselot (RFL).

Après cette longue guerre d’usure dans laquelle nous sommes engagés, notre vieux et fidèle Rubis donne des signes de fatigue, il est à bout de souffle et a besoin d’un grand carénage après les sévères punitions qui lui ont été infligées.

Les Allemands sont en retraite sur tous les fronts et en ce qui concerne la marine en Europe, c’est presque fini !

Néanmoins dans mon épilogue je voudrais rappeler que le sous-marin Rubis FNFL aura coulé à lui seul un tonnage supérieur à celui coulé par tous les autres sous-marins français et même supérieur à celui coulé par l’ensemble de la marine nationale pendant la Seconde Guerre mondiale (31 bâtiments au total et 683 mines mouillées).

Le 14 octobre 1941, le Rubis, Compagnon de la Libération, se voit décerner l’exemplaire citation suivante signée Charles de Gaulle « Bâtiment qui n’a pas cessé une seule heure de servir la France dans la guerre depuis le début des hostilités et dont l’état-major et l’équipage ont fait preuve des plus belles qualités guerrières en accomplissant de nombreuses et périlleuses missions dans les eaux ennemies. A infligé aux transports maritimes allemands des pertes sévères. Très sérieusement endommagé au cours d’une attaque a réussi à regagner sa base au prix d’efforts inouïs du personnel et en traversant un champ de mines très dangereux. »

Je voudrais pour terminer faire l’éloge de nos deux commandants durant la guerre, successivement l’amiral Georges Cabanier ex-chef d’état-major de la marine et le vice-amiral d’escadre Henri Rousselot, officiers d’élite et sous-mariniers d’une valeur exceptionnelle, ils eurent aussi la chance d’avoir un loyal et compétent équipage.

 

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 270 et 272, 2e et 4e trimestres 1990.

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