La participation de la flotte de pêche F.F.L. à la guerre 1940-1945

La participation de la flotte de pêche F.F.L. à la guerre 1940-1945

La participation de la flotte de pêche F.F.L. à la guerre 1940-1945

L’immense effort, fourni pendant la guerre, par 130 navires français, d’un tonnage de 694.000 tonnes, lors de leur réquisition par les Britanniques, les services rendus à nos alliés et à la France par nos paquebots, nos cargos, arborant le pavillon à Croix de Lorraine, peuvent parfois nous porter à oublier la tâche effectuée par cette flotte importante de navires de pêche de toute sortes qui, elle aussi, avait rallié l’Angleterre en 1940 et dont la contribution à la victoire finale n’a pas été minime.
Je ne voudrais pas, certes, citer trop de chiffres, mais n’est-il pas intéressant de savoir qu’à la fin de 1940 : 50 chalutiers à vapeurs, 72 chalutiers à moteur, 66 navires de pêche de type divers avaient été réquisitionnés par les Britanniques. A ces 188 unités devaient s’ajouter une centaine d’autres petits bâtiments que les Britanniques confièrent aux services de la France Libre ainsi que toutes les petites unités échappées de France, envoyées par les mouvements de Résistance, dont malheureusement un bon nombre n’atteignit jamais les côtes anglaises.
En 1945 : 12 chalutiers à vapeur, 13 chalutiers à moteur, 47 navires divers avaient été soit coulés, ou étant devenus inutilisables, ne rallièrent pas leur port d’attache. Ce pourcentage de pertes suffirait bien à prouver que la flotte de pêche avait, elle aussi, été à la peine, et que sa participation à l’effort de guerre a été loin d’être négligeable.
Dès juin 1940, l’Amirauté Britannique avait réquisitionné un nombre considérable d’unités réfugiés dans les ports anglais, Finlande, Atlantique, Urania, magnifiques chalutiers de grande pêche, Asie, Caporal Peugeot, pour n’en citer que quelques-uns ayant déjà servi comme dragueurs ou patrouilleurs de la marine nationale au début des hostilités. Bientôt, les besoins de la guerre et du ravitaillement de la Grande-Bretagne obligèrent les autorités à rechercher « tout ce qui pouvait flotter ». Il fut alors décidé que toute petite unité déjà en Angleterre ou pouvant y arriver par la suite – dont la réquisition ne serait pas imposée par l’Amirauté – serait versée à un « pool » de petits navires en vue de son utilisation soit dans la marine marchande ou à la pêche.
Nombre de navires de pêche venus de France en 1940 étaient arrivés non seulement avec leur équipages, mais aussi dans certains cas avec des familles complètes. Plusieurs centaines d’hommes, femmes et enfants originaires principalement de Boulogne et du Portel mais aussi de Bretagne, se trouvèrent en pays étranger, dans un pays où la guerre continuait et où le problème de leur existence – si nous ne devions dépendre entièrement des organisations charitables britanniques – se posa immédiatement.
Dans ce but fut créé fin 1940 le Service des Pêches dépendant alors des F.N.F.L. Le capitaine de corvette Mac Aguttes et ses adjoints s’occupèrent activement de réunir nos pêcheurs et leurs familles et de réarmer les quelques navires alors utilisables. Les bases choisies furent Newlyn en Cornouailles et Brixham dans le sud du Devonshire ; une petites organisation locale des Pêches fut chargée de l’administration des unités et de l’exploitation de celles-ci. Au début, sans matériel, sans moyens financiers, il fallut tout créer en comptant sur la bonne volonté, le débrouillage de tous, et, si les « moyens du bord » furent mis à contribution, ce fut certainement à cette époque.
Bientôt, lors de la formation des différents commissariats, le Service de Pêches fut rattaché à la marine marchande ; les difficultés continuaient à être nombreuses ; seuls, pouvaient être embarqués les hommes dont les F.N.F.L. n’envisageaient pas l’emploi dans la marine de guerre ou dans la marine marchande ; il restait donc, soit de très jeunes gens ou des hommes très vieux et ce fait limitait évidemment le nombre de navires pouvant être armés. Les plus grandes difficultés à résoudre durent celles des répartitions, principalement pour ce qui concernait le remplacement des pièces de moteurs français, pièces absolument introuvables en Angleterre. Les navires rétrocédés par le Small Vessel Pool étaient souvent en piteux état, mais la petites bande de mécaniciens F.N.F.L. ou de mécaniciens de la marine marchande que j’ai eu l’honneur d’avoir sous mes ordres n’épargnèrent aucun effort, afin que nos navires de pêche puissent tourner. En 1941, huit navires étaient basés sur Brixham et six sur Newlyn ; en 1945, vingt-cinq navires étaient complètement armés.
Tout au cours de la guerre, un nombre important de petites unités envoyées de France par la Résistance nationale, arriva dans les ports du sud-ouest de l’Angleterre ; ces petites bâtiments nous étaient remis peu de temps après leur arrivée pour gardiennage et entretien. Je voudrais rappeler tout d’abord l’admirable travail que fit notre camarade, le second maître de manœuvre Ernest Sibiril, de Garante, avec ses dix navires, mais il y en eut d’autres qui assurèrent avec la France un service d’une régularité parfois extraordinaire. Puissent ces lignes tomber sous leurs yeux et leur rappeler que leurs visites à Londres, nous apportant un peu d’air de France, nous remplissaient d’une émotion que nous essayions toujours de cacher.
J’ai bien connu nos pêcheurs en 1942, lorsque succédant au capitaine Charles Guena, je fus détaché à la marine marchande sous les ordres de son directeur, M.C. Smeyers. Celui-ci n’hésita pas, dès cette date, non seulement à prévoir que le jour viendrait où nos bateaux de pêches rentreraient en France, mais qu’il fallait aussi prendre toutes nos dispositions pour qu’ils puissent travailler dès leur arrivée. Je reçus donc l’ordre d’intensifier la remise en état de tous les navires dont nous disposions et qui en valaient la peine. Bientôt, le chalutier à moteur Jean-Ribault, trouvé à l’état d’épave à Falmouth après un bombardement, fut complètement remis en état par nos soins et rentra d’ailleurs en France ses cales pleines. Mais je voudrais citer quelques autres noms : le Duhamel, basé sur Fleetwood, l’Entente Cordiale, le Confiance en Dieu, le Muse des Mers de Concarneau, la Brise, dont le patron, chargé en 1944 de faire remonter toute la flottille de 24 bateaux sur Fleetwood, au cours d’une tempête comme on en connaît en Mer l’Irlande, amena tout son monde au port, même les canards boiteux…
Puis ce fut la Libération, 25 navires de pêche étaient prêts à rentrer, mais l’ordre de départ de S.H.A.E.F. n’arrivait pas ; le temps semblait long après un exil de près de cinq ans. Ce jour vînt enfin, et je crois qu’il des plus beaux spectacles auquel il m’ait été donné d’assister fut le départ de Newlyn du Trebouliste regagnant son port d’attache. Toutes voiles neuves dehors, fraîchement peint, les hommes à bord fous de joie, nous étions sur le quai à le voir partir et nous pensions que non seulement les bateaux de pêche, mais les paquebots, les cargos, les remorqueurs et tous ces beaux navires de France qui étaient maintenant sauvés, retourneraient bientôt au pays.
Pendant longtemps encore, les gens de Newlyn et de Brixham se souviendront des marins de chez nous qu’ils accueillirent si humainement, si fraternellement ! De notre côté – comme me le disait un jour un marin breton – nous n’oublierons pas…

Félix Gonneville,
Lieutenant de vaisseau de réserve
Ancien chef du Service des pêches et récupération – Londres

Extrait de la Revue de la France Libre, numéro spécial, 18 juin 1951