La Combattante

La Combattante

La Combattante

Avertissement

La Combattante (RFL).

Premièrement : le présent article a été fait entièrement de tête, sans aucune référence (l’auteur ne tient pas de journal), il fourmille donc d’inexactitudes et d’omissions. Quiconque voudrait en tirer argument pour prouver un point d’histoire en ce qui concerne les événements qui y sont évoqués, le ferait sous son entière responsabilité.

Deuxièmement : certains hauts personnages y seront désignés familièrement, parfois même par des surnoms. Ce ne sera pas un manque de respect, mais le reflet de cette liberté française (française libre) dont use le commun à l’égard des noms célèbres ou glorieux.

Troisièmement : des personnalités éminentes auront été oubliées par l’auteur (voir le premièrement ci-dessus), qu’elles veuillent bien lui pardonner de les avoir involontairement reléguées dans l’anonymat honorable où elles se rencontrent avec les 180 braves Français libres qui formaient l’équipage de La Combattante et dont les survivants (120 environ) ont repris depuis leur respectable situation de Français moyen.

Pour nous de La Combattante, il n’y a pas eu « le débarquement de Normandie », il y en a eu des quantités. Notre situation privilégiée, notre base était Portsmouth, nous a en effet permis d’être, en plusieurs circonstances : « Le premier bateau français qui, en territoire libéré… etc. etc. ».

Le 6 juin 1944

Nous pouvons dire, sans fausse honte, que pour le débarquement de vive force du 6 juin 1944 proprement dit, nous avons été tout simplement héroïque, non pas tellement le jour même du 6 juin, mais durant les 15 mois qui l’ont précédé. Voici comment :

Arrivés dans la Manche en mars 1943, nous y avons trouvé des camarades, et particulièrement ceux de la glorieuse (1) flottille F.N.F.L. des chasseurs de sous-marins de Cowes, qui avaient tous participé à l’affaire de Dieppe et qui passaient une notable partie de leurs loisirs à se demander comment ils en étaient revenus vivants. Nous savions que les torpilleurs de Portsmouth auraient l’honneur d’appuyer de leurs canons la première vague qui mettrait le pied sur les plages de France et les nombreux exercices de tir contre la terre qui nous étaient imposés dès cette époque, en plus de notre routine de guerre, ne nous laissaient pas de doute quant aux intentions précises de l’amirauté à notre sujet.

Nous en vînmes donc, nous qui n’avions pas encore de passé martial, en envisager l’avenir et à nous demander « comment nous pourrions en revenir vivants ? ». La vue de notre camarade de flottille H.M.S. Albrighton, les rares fois où, la brume aidant, nous nous trouvions simultanément au port, et son aspect de vieux bleu de chauffe tout rapiécé, nous conduisaient à prévoir des chances de survie tellement faibles que nous les considérions déjà comme nulles. Nous fîmes donc, en toute simplicité, et individuellement, le sacrifice de notre vie et prîmes l’air modeste qui convient aux héros que nous étions.

Les divinités et les demi-dieux de l’antiquité classique prenaient soin d’annoncer à l’avance leurs incarnations humaines par des phénomènes cosmiques, pluies de feu et autres présages, l’opération « Neptune » ne faillit pas à cette tradition vénérable. En ce qui concerne La Combattante, le printemps de l’année 1944 fut caractérisé par des nuits zébrées de traits de feu : coups de canon tirés ou reçus. Il fallait interdire à l’ennemi nocturne la côte anglaise où déjà s’accumulaient les moyens maritimes de la force d’invasion, et aussi aller protéger ceux qui, de nuit, procédaient dans les champs de mines de la côte française aux corrections, additions ou soustractions qui s’imposaient. La Combattante (Lacomb, disaient les Anglais du coin) n’était pas seule pour faire ce travail, mais elle en prenait sa bonne part.

Quant à l’auteur de ces lignes, il voyait (autre présage) tristement s’accumuler dans son armoire les documents « à ne décacheter que sur ordre » dont le volume rapidement croissant, après avoir chassé la bibliothèque personnelle, cherchait un dégagement du côté du tiroir aux chaussettes.

Vinrent en leur temps les répétitions en vraie grandeur qui constituaient en elles-mêmes de véritables opérations de guerre. La baie de Pool et les plages de Bognor-Regis furent, en des occasions différentes, les témoins d’une activité navale et amphibie d’où le désordre n’était pas totalement exclu. Nous y apprîmes de précieuses leçons. La règle du jeu était la suivante : « Passer une bonne nuit à la mer en escortant un convoi dans des chenaux balisés dont la direction est perpendiculaire au courant régnant, puis, trouver dans les brumes du petit matin le groupe naval d’assaut auquel vous êtes amateloté ». Seuls les esprits lents voudront qu’on leur précise que ce groupe d’assaut ne provient jamais du groupe de transport que l’on a escorté la nuit d’avant.

La deuxième quinzaine de mai vit s’ouvrir la campagne des « meetings ». Ne croyez pas qu’un syndicalisme revendicateur s’était subitement emparé des forces combinées, il s’agit de ces réunions au cours desquelles les divers échelons de commandement expliquaient à leurs subordonnés ce que chacun aurait à faire au moment voulu. Le bras de mer qui sépare l’île de Wight de la côte et qui s’appelle le Solent abritait à cette époque des centaines de bateaux de tout genre dont chacun occupait théoriquement un poste de mouillage prévu dans les ordres. Théoriquement, car les meetings se tenaient qui à Portsmouth, qui à Southampton, qui à Cowes dans l’île de Wight et vous pouviez fort bien être prié d’assister à une réunion qui allait se tenir le jour même, à une quarantaine de kilomètres de votre poste de mouillage. Les bateaux d’une même région concluaient des accords particuliers parfaitement contraires au règlement, et l’un d’eux appareillait clandestinement pour servir de patache à tout le monde, et si on avait un bon copain sur le trajet on s’arrêtait aussi pour le prendre.

Ces meetings nous redonnaient un peu une mentalité d’écolier, et l’on finissait par s’asseoir plus ou moins au même endroit à côté des mêmes condisciples. L’auteur du présent article avait comme voisin de droite habituel un grand rouquin de Lieutenant Commander R.N., d’aspect cent pour cent britannique, avec qui il n’échangeait jamais une parole en dehors d’un vague grognement de politesse à l’arrivée et au départ. Ce fut vers le 2 ou 3 juin que cet Anglais parfait se crut autorisé à se pencher vers le Français qui était à sa gauche et à lui dire, tout en ayant l’air de s’excuser de son audace : « C’est fichtrement intéressant ce qu’ils racontent sur l’estrade, mais ce serait quand même plus facile à suivre si on nous avait donné l’ordre d’ouvrir les sacrés papiers. » Par ailleurs, il ne se sentait pas autrement embarrassé à la perspective d’exécuter dans un avenir prochain ces ordres qu’il n’avait pas lus, et il en était certainement capable. Cette petite histoire vécue devrait être méditée dans toutes les écoles de guerre du monde.

L’ordre d’ouvrir les « sacrés papiers » avait, bien entendu, été donné depuis un certain temps déjà. Ce fut, pour le capitaine de corvette commandant La Combattante l’occasion d’une épreuve terrible. Quand l’aimable gentleman qui était son chef direct lui eut donné l’ordre susdit, il ajouta d’une voix neutre : « Et surtout, ne les montrez à aucun de vos officiers, c’est beaucoup trop secret ». Il (le capitaine de corvette) rentra donc précipitamment à son bord et fit sauter d’une main fébrile les ficelles qui tenaient les paquets de documents. Il n’y en avait pas un mètre cube, mais il y avait de quoi remplir une bonne brouette.

Sur La Combattante, une grenade porte l’adresse du destinataire (RFL).

Cette quantité énorme de papier est facile à expliquer. Le commandant en chef naval interallié (A.N.C.X.F.) avait édité une collection très complète d’ordres préliminaires, d’ordres d’opération proprement dits et d’ordres permanents pour la durée de son commandement. Chacun des deux commandants de force d’opération (l’anglais et l’américain) avait à son tour édité une collection non moins complète de ses œuvres personnelles inspirées de celles du commandant en chef. Tous les bâtiments de guerre qui, comme La Combattante, étaient susceptibles d’appartenir à l’une ou à l’autre des deux forces, avaient reçu ces collections.

Par ailleurs, le commandement territorial (si l’on peut ainsi s’exprimer en parlant de la mer) avait été remanié et la Manche de l’Est avait été partagée, selon des frontières précises, entre le commandant en chef de Porstmouth (C. in C.P.), le vice-amiral de Douvres (V.A.D.) et l’officier général commandant maritime de la zone d’assaut britannique (F.O.B.A.A.). La Combattante était susceptible d’opérer, avant, pendant et après le débarquement, dans la zone de l’une quelconque de ces autorités, elle avait donc reçu, à titre gracieux, la collection complète de leurs ordres.

Comme l’opération avait été préparée de longue date et très soigneusement, les ordres avaient été faits longtemps à l’avance. Mais, quel que soit le soin apporté à le rédiger, un ordre qui a été fait au mois de mars n’est pas nécessairement à jour à la fin du mois de mai. Il y avait donc les corrections. Le paquet des corrections faisait à peu près le quart du volume total ; des corrections enchevêtrées qui influaient les unes sur les autres en cascade.

Armé d’une paire de ciseaux et d’un pot de colle, le commandant de La Combattante, au bout de la première journée de travail, achevait la correction numéro onze du titre I des instructions préliminaires du commandant en chef. Ce titre « I » avait pour objet : Rappel des intentions générales sur l’emploi de l’aviation et des troupes aéroportées. Une décision s’imposait, elle fut prise : ne seraient corrigés que les ordres et instructions émanant de l’autorité dont La Combattante dépendrait le jour « J ». Restait à identifier cette autorité.

Ce fut le travail de la deuxième journée. Il semblait que ces corrections avaient surtout été faites pour muter La Combattante d’un groupe d’opération à un autre groupe d’opération, d’un task-force à un autre et, à l’intérieur de chaque task-force, d’un groupe naval de bombardement à un autre, etc. etc.

Au matin du troisième jour, la deuxième décision fut prise et le commandant fit venir d’abord l’officier de transmission, puis un autre, puis encore un autre et, finalement, tout l’état-major, à l’exclusion de l’officier en second et de l’officier de garde trop occupés par ailleurs. Le toubib, subtil enfant de l’Oranie, que les autres officiers appelaient Mardochée, essaya bien de se récuser en arguant de la convention de Genève, mais ses prétentions soulevèrent un tollé général et il se mit, comme les autres, à manier la colle et le pinceau. Les autres, qui n’étaient pas des petits saints, montèrent immédiatement une énorme blague dans laquelle, en dépit de la convention de Genève, le toubib était censé débarquer avec l’un des bataillons de tête en qualité d’observateur de tir avancé (F.O.O.O.). Mardochée prétendait ne pas être dupe, mais il prenait quand même des leçons d’alphabet morse dans sa chambre avec « son poste de T.S.F. », lequel était constitué d’un manipulateur relié par deux fils à un ohmmètre. Cette histoire ne serait pas complète s’il n’était pas précisé que le toubib avait un caractère en or, que c’était un excellent médecin et, de surcroît, un officier très courageux. Mais l’âge moyen du carré était d’environ 25 ans.

Le jour « J » (D. Day) approchait et, un beau matin, Sa Gracieuse Majesté George VI vint inspecter l’armada. Tout le monde sait, maintenant, qu’il fit mauvais le 4 juin et que la date du débarquement, initialement prévue pour le 5, fut repoussée d’un jour. En conséquence de quoi, un bon nombre d’esprits sensés passèrent une notable partie de la journée du 5 juin à se dire « que ce serait passé maintenant, d’une façon ou d’une autre, si on n’avait pas reculé la date ». Comme quoi un peuple qui a donné au monde un maréchal de Lapalisse ne doit jamais désespérer.

Le message que le jour « J » serait le 6 juin parvint à La Combattante vers le milieu de l’après-midi, et le commandant annonça la bonne nouvelle à l’équipage au branle-bas de 7 heures du soir. Il était temps, car l’appareillage était à 8 heures. De grands morceaux de convois passaient déjà, à tribord comme à bâbord, se dirigeant vers la sortie orientale du Solent.

Le crépuscule de juin dure longtemps sous ces latitudes, et il était prolongé, ce soir-là, par une pleine lune qu’un voile de nuages élevés (alto stratus) dissimulait à peine. La scène était donc éclairée à souhait et tous les acteurs étaient clairement visibles. Les bâtiments qui appareillaient aussi tardivement étaient tous de grands transports rapides, paquebots transformés pour la plupart, qui étaient bondés de troupes. Tous ces hommes habillés de kaki étaient rangés le long des rambardes, des milliers d’hommes occupés à contempler le spectacle qu’ils se donnaient à eux-mêmes, et que leur donnait aussi l’appareillage des convois. Une chanson de guerre fusait parfois d’un groupe plus enthousiaste que les autres : Tipperary ou Lili Marlène. Nous élongeâmes un H.Q. Ship (bateau de commandement) commandé par un Écossais qui avait monté une véritable clique de « pipers ». Gravement, à pas lents, tous vêtus du même « tartan », ils tournaient autour du pont en jouant un vieil air guerrier de leurs montagnes natales, un air lugubre et martial à la fois, qui avait peut-être glacé le sang des légions de César et de l’empereur Claude.

Puis, ce fut la nuit. Nuit étrange et irréelle pour ceux de La Combattante qui se voyaient, en compagnie d’une foule immense, suivre un chenal marqué (bouées rouges à bâbord, vertes à tribord) là où, la veille encore, ils allaient seuls, le doigt sur la détente de leurs canons et prêts à tous les mauvais coups. On ne saurait avoir trop d’admiration pour les petits dragueurs accompagnés de leurs mouilleurs de bouées (plus petits encore) qui ont, cette nuit-là dragué les 14 chenaux où est passée la force d’invasion. Ils se sont avancés seuls dans la nuit et eussent été facilement massacrés (un bon nombre d’entre eux tout au moins) si les Allemands du Havre et de Cherbourg avaient eu un peu de jugement. Comme la vitesse que leur imposait le dragage était supérieure à la vitesse moyenne des convois, et qu’il ne fallait ne pas s’enfoncer trop profond en baie de Seine de peur de donner prématurément l’alerte à l’ennemi, ils se sont retournés par mouvement tous à la fois et ont rebroussé chemin pendant une heure et demie, puis par un autre mouvement tous à la fois, ils ont repris leur route initiale de dragage ; tout cela en pleine nuit, dragues sorties, sans détruire la formation, et ils étaient environ 300 ; les marins qui liront ceci expliqueront aux autres lecteurs le tour de force que cela représente.

Puis ce fut l’aube, les grands transports de troupe avaient stoppé en zone de transbordement et les soldats, par groupes, descendaient par des filets le long des grandes murailles verticales des navires jusque dans les petits chalands d’assaut à fond plat. La Combattante jouait son jeu de cache-cache habituel avec le groupe naval d’assaut qu’elle devait contribuer à appuyer, mais ce jour-là une certaine gravité pesait dans l’air, et aussi une impression de force irrésistible. À mesure que le jour se faisait (La Combattante se trouvait dans ce qu’on pourrait appeler le centre gauche du dispositif), on ne voyait que des bateaux et des mâtures, d’un horizon à l’autre, aussi loin que l’œil pouvait porter. Et tout cet ensemble, par mouvements lents qui pouvaient paraître incohérents pris dans leur détail, mais dont la résultante allait toujours dans le même sens, se dirigeaient irrésistiblement vers la côte normande que l’on ne voyait pas encore, mais vers laquelle des milliers d’yeux étaient tendus.

La Combattante se faufilait entre les colonnes de chalands pour gagner l’avant où se trouvait son poste. En bon bateau de guerre français qui se respecte et qui observe le règlement, elle avait, dès le petit jour, arboré le pavois de combat aux couleurs nationales, et cela lui valait de nombreux encouragements. Les troupes entassées dans les chalands dépassés (c’était une brigade canadienne dans ce coin-là), ces hommes qu’on avait bourrés de pilules contre le mal de mer et qui, à une heure de là, allaient affronter le fameux mur de l’Atlantique, à qui on avait dit : « Une fois à terre, foncez droit devant vous, ne regardez pas derrière, car derrière il n’y a rien », ces hommes agitaient leurs casques et leurs mouchoirs et criaient en chœur : « Vive la France », à la vue du pavillon tricolore.

Puis tout se passa très normalement : les sous-marins de poche avaient fait surface pour marquer les points « P » et « Q », il est permis de se demander quelles avaient été leurs impressions quand ils avaient fait surface le jour d’avant pour voir une mer déserte et quelles furent leurs réflexions, posés sur le fond, pendant les vingt-quatre heures qui suivirent. Les contacts furent pris sur les 12 ou 13 réseaux radio auxquels nous devions participer. Notre camarade de flottille H.M.S. Stevenstone fut rencontré là où nous le cherchions et La Combattante (simple affaire d’annuaire d’ancienneté) le prit amicalement sous ses ordres. Nos petits dragueurs Y.M.S. étaient, eux aussi, exacts au rendez-vous et nous conduisirent jusqu’aux fonds de 10 mètres.

Puis ce fut la marche lente vers la côte, en essayant de ne pas trop dépasser la première vague de chars DD (Duplex Drive) qui n’allaient pas bien vite, les pauvres, et en arrosant copieusement nos objectifs particuliers que d’excellentes photos nous permettaient d’identifier facilement. Et d’ailleurs n’avions-nous pas, pour nous repérer, ce bon vieil alignement français (normand, diraient d’aucuns), « le clocher de Courseulles de deux fois sa hauteur à gauche de la deuxième d’une rangée de trois maisons semblables, par l’appontement détruit, sur les sables, à droite du port » ?

Ces braves chars DD (des Sherman à qui on avait mis une jupe pour les faire flotter) n’ont guère servi que ce jour-là. Quelques années plus tard, l’auteur de ces lignes assistait (dans un grave établissement interarmées qu’il commandait) à une fort belle conférence où l’emploi de ces chars était mentionné et où il était dit que le gros mauvais temps qui régnait en baie de Seine le 6 juin 1944 avait causé la perte d’un grand nombre d’entre eux, et qu’en conséquence le procédé avait été abandonné. « Gros temps » ! L’auteur eut un sursaut et s’écria : « Mais il ne faisait pas gros temps, je me souviens fort bien, j’y étais ». À quoi ils lui répondirent avec un sourire froid : « Peut-être, mais vous n’êtes qu’un témoin oculaire. Nous, nous avons des textes ». Rafraîchissez vos souvenirs, lecteurs du bulletin qui étiez présents ce jour-là, et écrivez à l’éditeur quelques lettres sur le temps qu’il faisait, cela lui fera une rubrique de plus.

Pour en revenir à La Combattante, elle n’avait pas beaucoup de place pour se remuer car sa zone d’évolution avait environ 1.500 mètres de large sur 1.800 mètres de profondeur, et ils étaient cinq à se la partager, car outre le Stevenstone déjà nommé, trois autres torpilleurs d’un tonnage plus fort tiraient du canon en même temps qu’elle. Machines stoppées, nous dérivions tout doucement à environ 1.500 mètres de la plage, quand un choc sourd ébranla le navire, qui n’était pas causé par le départ des coups de canon. Le commandant pâlit en pensant au « collision and grounding form » dont il lui faudrait remplir toutes les colonnes de tous ces renseignements minutieusement précis que personne ne note jamais avant les échouages ou les abordages, puis il mit les deux machines « en arrière demie », le bâtiment s’ébranla en arrière sans effort et, au moment où le commandant sentait sa sérénité revenir, le même choc se reproduisit, mais beaucoup plus violent cette fois-ci, car les hélices tournaient quand elles retrouvèrent, au retour, la tête de roche qu’elles avaient heurtée doucement à l’aller. Écœuré, le commandant fit mouiller bâbord et hisser une boule noire dans la mâture pour bien montrer que le bâtiment était à l’ancre, et le tir continuait toujours.

Le tir continuait, mais bientôt des détonations d’une tonalité différente vinrent se mêler au bruit de nos pièces et il ne fut plus permis d’avoir de doute quelqu’un tirait sur nous. C’était une pièce de 88 mm (nous avons visité son cadavre bien des fois par la suite) camouflée dans ce qui paraissait une maison ordinaire du boulevard de la Mer (ultérieurement boulevard de La Combattante), de Courseulles-sur-Mer, qui voyant ce bateau mouillé avait jugé que le moment était venu de se démasquer. Comme son tir devenait désagréablement précis, l’enseigne de vaisseau torpilleur (il s’appelait Gardin), vieux guerrier de 19 ans, qui avait menti sur son âge pour s’engager à 15 ans, en 1940, aux F.N.F.L., fut dépêché sur la plage avant pour faire relever l’ancre. En effet, l’enseigne canonnier (Corbasson), dont la plage avant était le domaine, se trouvait bien trop occupé dans son télépointeur pour se soucier des ancres, l’officier torpilleur n’avait rien de particulier à faire et, aussi, ce Gardin était sans contredit l’homme le plus courageux du bord.

La Combattante partit en marche arrière faisant feu de ses quatre pièces de quatre pouces sur ce méchant 88 mm qui n’était pas de force et qui rendit l’âme dans une superbe flamme verte haute comme une maison de trois étages. Nous avions été aspergés d’éclats, mais seul le Bidel (l’ex-maître canonnier Gourong ne se formalisera pas d’être désigné affectueusement sous ce vocable traditionnel) fut touché à l’épaule gauche alors que, faisant une ronde, il passait près de la tourelle double d’Oerlikon sur l’aileron bâbord de la passerelle inférieure. Puis le tir fut levé parce que l’infanterie arrivait sur les plages.

Nous n’essaierons pas de donner une description du reste de la journée qui vit régner, entre les plages et les transports, une activité indescriptible dans un va-et-vient continuel d’embarcations et de chalands de tous les types. À un certain moment, un L.C.M. percé de trous innombrables vint, prêt à couler bas, accoster La Combattante pour évacuer son équipage en lieu sûr. Notre équipe de sécurité qui n’avait rien eu, jusque-là, à se mettre sous la dent, se rua sur ce chaland et, à coups de pompes portatives, de pinoches de bois, de matelas d’amiante, etc. parvint à tenir le L.C.M. à flot.

Le soir, par un beau clair de lune, La Combattante conformément aux ordres reçus antérieurement, escortait vers l’Angleterre un énorme L.S.D. (landing ship dock). La fraternité de Trinity House (qui tient lieu de « phares et balises » au Royaume Uni) était déjà passée par là, et les petites bouées clignotantes de la nuit précédente avaient été remplacées par de bonnes grosses tonnes ancrées proprement comme aux approches de n’importe quel port, et d’innombrables convois descendaient la Manche vers la côte française. L’arrière de La Combattante vibrait à cause de ses hélices avariées.

Le 7 juin, au petit matin, La Combattante entrait au bassin de radoub pour se mettre une belle paire d’hélices neuves. Il n’y eut pas de « collision and grounding form » à remplir, les autorités locales préféreront voir la chose sous l’angle d’un énorme « joke ». Le 7 juin, vers 5 heures du soir, les permissionnaires, dûment chapitrés sur la nécessité de taire ce qu’ils avaient vu (le secret des opérations) s’en furent, la conscience en repos, boire un coup de bière dans leur « pub » favori. Ils y rencontreront des civils de l’endroit dont le patriotisme enflammé par ce que leur racontait la radio depuis la veille, ne put souffrir de voir des marins français tranquillement attablés alors que de braves Tommies, au même moment, faisaient le sacrifice de leur vie pour libérer la France.

Bien que les arguments employés de part et d’autre fussent plutôt directs, la discussion qui s’ensuivit fut assez confuse, et tout le monde se retrouva bientôt entre les mains bienveillantes de la police. Comme La Combattante était favorablement connue à Portsmouth, et que par ailleurs elle appareillait le 8 juin vers d’autres aventures, là aussi on considéra qu’il y avait eu « joke ».

Le 14 juin 1944

Peu de temps après le débarquement, une corvette anglaise reçut, un bel après-midi, l’ordre d’appareiller immédiatement pour explorer un contact Asdic présumé sous-marin, et de faire une patrouille Est-Ouest de deux milles de long, à cinq milles dans le Sud de la tour du Nab (entrée Est du Solent). Elle y fut oubliée quatre jours de rang par un état-major surchargé de besogne. C’est dire à quel point un bateau pouvait facilement passer inaperçu, à cette époque, dans la Manche.

Le Français aime ces situations, il s’y sent à l’aise et prend volontiers son sort entre ses propres mains. La Combattante qui avait hérité d’une patrouille nocturne sans grand intérêt dans le « Dover Command » et qui, de ce fait, aurait dû passer ses journées à Douvres, choisit de vivre à Portsmouth où elle avait ses habitudes et ses amis. Habitudes bien innocentes : dès l’arrivée, accostage au pétrolier de service, quelquefois aussi à la citerne à eau, mouillage dans le Solent (il n’était pas question de permissionnaires), envoi d’une ou deux corvées urgentes à l’arsenal. Vers le milieu de la matinée passait la poste aux choux. C’était un M.F.V. ventru (motor fishing vessel), le vieux matelot grisonnant qui, pieds nus sur le pont de bois, coltinait les cageots de poireaux, était un vice-amiral en retraite de la Royal Navy, et l’autre vieux matelot assis sur les caisses de bière avait fini sa carrière active comme colonel de l’armée des Indes.

Le 14 juin 1944, par un matin gris et maussade, La Combattante, dès qu’elle fut en vue de la vigie, fut accueillie par un message étrange dont voici à peu près la traduction : « Remontez le chenal du port et soyez à 9 heures, heure en service, devant south  pier jetty ». On fit répéter l’adresse du message, « L. 19 », c’était bien pour nous. Les suppositions les plus folles furent immédiatement échafaudées et firent en un clin d’œil le tour du bord. Des paris extravagants furent proposés et acceptés.

À 9 heures, quelques autos s’arrêtèrent sur le quai, à côté de la tour des signaux, en haut des escaliers nommés : « Flag staff steps ». Le petit groupe d’êtres humains qui en descendit fut avidement scruté par toutes les jumelles disponibles qui pouvaient être braquées vers bâbord. Il fallut se rendre rapidement à l’évidence : l’invraisemblable était en train de se réaliser. Une haute silhouette habillée de kaki dominait toutes les autres, la silhouette célèbre de celui que, dans le fond de notre cœur, nous appelions tous : « Le Grand Charles ».

Quelques minutes encore, et le Général embarquait à bord de La Combattante, suivi d’une escorte au premier rang de laquelle nous reconnaissions le contre-amiral d’Argenlieu et le général Kœnig (récemment promu divisionnaire). Au dernier rang venaient les braves « en bourgeois » qui étaient chargés de veiller sur la vie du chef du gouvernement provisoire et qui étaient désespérés parce que la foule des généraux et des colonels les paralysait et les eût empêché de prévenir un attentat. On leur expliqua qu’ils pouvaient être tranquilles sur ce chapitre à bord de La Combattante où tout le monde, y compris le « Maréchal Tito » (un quartier-maître chauffeur qui avait fait la guerre d’Espagne dans la brigade internationale), ne nourrissait pour le Général que vénération affectueuse.

Le général de Gaulle sur La Combattante en route pour la France (RFL).

Le dialogue suivant (ou à peu près) eut ensuite lieu sur la passerelle que le commandant n’avait pas eu le loisir de quitter car le port de Portsmouth est très étroit à cet endroit, il était fort encombré et, de plus, il y avait un assez violent courant de marée :

Le commandant. – Je suppose, Mon Général, que vous désirez aller en France ?

Le Général. – Vous n’avez pas reçu d’ordres ?

Le commandant. – Non, Mon Général, mais cela n’a pas grande importance, nous connaissons le chemin.

Les ordres ne tarderont d’ailleurs pas et se présentèrent sous la forme d’un long télégramme qui, une fois déchiffré, contenait tout le programme de la journée du Général, minute par minute : accueil par le général Montgomery sur la plage, lunch au Q.G. britannique, visite des plages et des champs de bataille, rembarquement à 16 heures et retour en Grande-Bretagne. Fut-ce le commandant dans sa candeur, fut-ce Palewski ès-qualité, fut-ce l’amiral d’Argenlieu qui, somme toute, était maître de maison puisqu’il commandait les Forces Navales en Grande-Bretagne (F.N.G.B.), toujours est-il que quelqu’un mit ce télégramme sous les yeux du Général qui interrompit une conversation particulière juste assez longtemps pour lancer d’une voix caverneuse : « C’est de l’anglais ».

On le tira encore de sa conversation pour lui lire la traduction française du télégramme, le Général n’eût qu’un seul mot : « Non ! » Ce « non » fut dit d’une telle façon que le pôle du froid qui se tient habituellement, pour l’hémisphère nord, en Sibérie, dans la région de Verkhoiansk, vint se recaler d’un seul coup à la verticale de la passerelle de La Combattante. Même le timonier écossais (able signalman Little) en eut la perception, et sa bonne figure, qui rayonnait de fierté depuis le départ de Portsmouth, s’éteignit progressivement, comme le filament d’une lampe au carbone dont on coupe l’alimentation. La mer n’eut quand même pas le temps de se geler car le Grand Charles se reprit à parler et, avec un éclair de malice dans le regard, nous dit à peu près ceci : « Je déjeunerai sur ce bateau, tranquillement, à la française. J’irai à terre comme je l’entends, j’y verrai ce que je voudrai et je reviendrai quand je voudrai. Je ne viens pas pour voir des généraux anglais, je viens voir les Français de France ». Nous nous aventurâmes, subrepticement, à recommencer de respirer, le Général reprit sa conversation interrompue et l’amiral d’Argenlieu (il y fallait toute sa diplomatie lucide) se mit à rédiger un télégramme de réponse.

« Tenez mon bon », dit-il, grand seigneur, au jeune commandant, en lui tendant un texte que M. de Vergennes n’eût pas désavoué. « Bien, Amiral », dit l’autre qui n’avait que des codes anglais à sa disposition. Puis un sursaut d’honnêteté lui fit ajouter : « Je vais le mettre en anglais ». « Faites donc », dit l’amiral avec bienveillance, qui déjà commençait à supputer qui il admettrait à la table du Général pour le déjeuner et qui il reléguerait au carré des officiers, parmi tous ces généraux, colonels et autres personnages importants pour qui, individuellement, la question ne faisait, hélas, aucun doute.

Le télégramme fut envoyé et le Général fit ce qu’il voulut… La fin du déjeuner coïncidait à peu près avec le mouillage de La Combattante en vue des plages françaises. Il prit le temps, avant d’aller à terre, de présider, sur la plage avant, à une cérémonie très simple (la première prise d’armes dans les eaux françaises libérées) au cours de laquelle il remit au bateau une croix de guerre qui traînait depuis le mois d’avril et, à cette occasion, de dire à l’équipage les quelques mots que celui-ci désirait entendre prononcer par le Grand Chef. Après leur avoir dit qu’il avait entendu parler d’eux, de leurs combats, de leurs fatigues, qu’ils pouvaient voir maintenant approcher la récompense de leurs peines : la libération de notre patrie, il leur dit encore « Votre bateau, La Combattante, est désormais un bateau historique, vous entrez dans l’histoire avec lui ».

Puis un L.C.M. vint accoster et le Général, toujours accompagné de sa suite, s’en fut vers la plage : la plage de France. Ému d’assister à un spectacle historique, mais ayant quand même bien envie de dormir, le commandant suivit jusqu’à la plage le chaland du Général, de cet œil critique que tous les marins (professionnels et amateurs) prennent, sous toutes les latitudes, pour regarder l’exécution d’une manœuvre, que ce soit l’accostage d’un cuirassé de 45.000 tonnes ou le virement de bord d’un youyou. C’était son bon ange qui le forçait ainsi à regarder la scène avec autant d’attention, car la providence fit débarquer le Général en un point qui n’était pas très éloigné de la limite séparant le territoire de deux communes voisines. Vous voyez d’ici l’acuité du litige au moment d’élever le monument commémoratif ! Les municipalités rivales surent retrouver le commandant (qui ne commandait plus rien du tout) dans le galetas (rue Royale) où il grattait mélancoliquement du papier. Le Général avait débarqué sur le territoire de la commune de Courseulles-sur-Mer.

Le Général revint avec sa suite peu avant le coucher du soleil. Tout le monde était couvert de poussière, mais les visages radieux en disaient long sur la chaleur de l’accueil reçu en France. Il fallut rendre compte au Général des ordres que La Combattante avait reçus entre temps, de ne pas appareiller avant le lendemain au lever du jour. Leurs seigneuries de l’amirauté ne voulaient pas que le chef d’un gouvernement allié puisse se trouver exposé aux hasards d’un combat de nuit. Toutes dispositions avaient donc été prises à bord par l’officier en second (lieutenant de vaisseau, actuellement capitaine de frégate Daille) pour assurer à nos hôtes une nuit aussi bonne que possible. À tout seigneur tout honneur, le Général prenait le lit et la chambre du commandant. Notre ambassadeur à Londres (Pierre Vienot) recevait la chambre du second et l’amiral d’Argenlieu (léger tour de faveur dû à sa qualité de marin) celle du chef mécanicien. Kœnig et Béthouart firent chambrée à l’infirmerie où deux excellents lits ne servaient jamais. Palewski, le général Noiret et les principaux colonels furent répartis dans les deux chambres des enseignes et assimilés, ce qui faisait six lits. Un général anglais qui demanda passage, car il avait appris que nous allions en Angleterre, on lui donna, et ce ne fut que justice, le lit et la chambre du B.N.L.O. (British Naval Liaison Officer).

Après le dîner, le commandant se présenta au Général et lui dit : « Mon Général, il faut venir faire un tour au carré des officiers. Si le Roi d’Angleterre venait à bord, il y viendrait certainement. Vous ne pouvez pas faire moins ». Tout le monde descendit au carré. Or ce carré faisait toute la largeur du bâtiment et pouvait être coupé en deux par un rideau coulissant, dispositions idéales pour donner un spectacle, et les officiers de La Combattante donnèrent un spectacle au Général.

Il y eut d’abord quelques numéros de cirque avec dressage de bêtes (chevaux et lions) et attractions acrobatiques. Le commissaire (Humbert, passé depuis dans l’aviation) se fit particulièrement applaudir dans un numéro de funambule très audacieux qui donnait le frisson. Inutile de préciser que le fil de fer sur lequel il faisait ses acrobaties était matérialisé par un simple trait de craie blanche sur le parquet.

Puis on donna la grande pièce de théâtre de La Combattante. Cette pièce était due à la collaboration de nos deux officiers de liaison, d’abord le B.N.L.O. déjà nommé et aussi le « A.L.O. » (Artillery Liaison Officer) de l’artillerie de terre qui était prêt à nous aider pour les tirs contre la terre et qu’on avait embarqué peu de temps avant « D-Day ». Ce dernier trouvait que la vie à bord lui laissait plus de loisirs que ses campagnes antérieures avec la VIIIe armée au désert, et c’était lui qui avait entraîné son collègue naval à écrire cette pièce. L’intrigue était simple et robuste, la pièce valait surtout par le dialogue (anglais) et par le jeu des acteurs (franco-anglais).

Une pure, pauvre et honnête jeune fille (à qui le B.N.L.O. prêtait sa bonne figure d’amateur de bonne cuisine) affligée d’un père noble mais ivrogne (le commissaire, chauve en dépit de ses 27 ans), était poursuivie des assiduités du méchant « Squire » du village (le A.L.O.) qui la soumettait à un chantage odieux au sujet de son loyer qu’elle ne pouvait pas payer en argent, la pauvre, puisque tous ses gains passaient à entretenir l’ivrognerie de son père noble et qu’il voulait lui faire payer en nature. Elle n’était sauvée de ce déshonneur que par l’arrivée en permission de son jeune et beau fiancé lequel, de son état « O.M.F.L. » (Officier de Marine Français de Liaison) à bord du bateau anglais libre H.M.S. Wall-Flower (2) était personnifié par l’enseigne canonnier qui, barbe au vent (il la portait entière) et moulé dans un tricot rayé avait toutes les apparences d’un héros de Jules Verne. Quelques comparses orbitaient autour des principaux protagonistes du drame.

Le succès fut prodigieux et l’assistance trépignait de rire, le Révérend Père avait le hoquet et Kœnig pleurait de vraies larmes. Le Grand Charles ne se laissa pas arracher un sourire. Il s’en fut, à la fin de la séance, toujours bienveillant et courtois, mais aussi peu détendu qu’à son arrivée. De ce point de vue, la soirée ne pouvait être considérée que comme un échec. Il débarquait le lendemain à Portsmouth, avec les honneurs réglementaires, non sans avoir remis au commandant une grosse somme pour améliorer l’ordinaire de l’équipage. L’équipage se cotisa pour doubler cette somme et fit don du total à la municipalité de Courseulles-sur-Mer pour les victimes civiles du bombardement du 6 juin.

Un an ou deux plus tard, l’auteur du présent article eut la faiblesse de céder aux avances d’un serpent tentateur et se retrouva finalement enfermé dans un studio de radio-diffusion. Il n’y était point seul, car outre le serpent tentateur, se trouvait enfermée une autre victime : un quartier-maître électricien anciennement de La Combattante qui, jouissant d’appuis occultes au ministère de la Marine, avait décroché un poste à Paris où résidait sa famille. Usant d’une voix de fausset qu’il croyait naturelle, l’auteur venait de faire, à une quelconque question du serpent, une réponse d’une banalité effroyable. Celui-ci, pour redonner de l’élan au supplice (interview en jargon du métier), dit avec sa belle aisance professionnelle : « Et alors, cela ne vous a pas étonné, ne vous a pas paru extraordinaire que le général de Gaulle choisisse justement d’embarquer sur La Combattante pour son premier voyage en France ? » Cependant que par une mimique silencieuse (et qui échappait donc à l’enregistrement sur la cire), mais extrêmement expressive, il indiquait que cette question s’adressait sans ambiguïté au seul quartier-maître. Alors celui-ci, l’air gêné du marin qui passerait au rapport pour un motif sournois et mal catalogué, lui répondit d’une voix incertaine, mais très claire cependant : « Ben, non, quoi ! »

Le 14 juillet 1944

Aube grise au retour de patrouille, presque toutes les histoires de La Combattante ont débuté ainsi. Le clocher de Langrune-sur-Mer, le seul qui pût donner pour le mouillage un relèvement un peu traversier, se voyait à peine dans la grisaille. Au moment où le commandant songeait à aller se reposer des fatigues de la nuit, message urgent : il était convoqué immédiatement au débarcadère du « mulberry » de Courseulles-sur-Mer. Il y fut accueilli par un captain R.N., honneur insolite, car les capitaines de vaisseau, quelle que soit leur nationalité, se dérangent rarement pour un capitaine de corvette. Ce captain R.N. était un grand brun barbu, très cérémonieux, qui poussait la courtoisie jusqu’à ne vouloir employer que la langue française (croyait-il). Ces bonnes intentions limitaient donc la conversation à quelques onomatopées et grognement mêlés de mots italiens, somme toute assez peu explicites. À l’état-major de B.O.B.A.A. les choses éclaircirent il apparut que c’était « Bastille Day », fête nationale française, et que le corps expéditionnaire d’une part et, d’autre part, la municipalité et la population de Courseulles, comptaient sur La Combattante pour donner de l’éclat à ce premier 14-Juillet libéré des Allemands.

On s’en fut chercher monsieur le maire et un programme d’action fut rapidement arrêté. La Combattante fut ensuite inondée d’ordres urgents, par télégramme. Dieu merci, celui qui recevait les ordres, l’officier en second resté à bord, en avait vu d’autres et il était capable de faire face impromptu à n’importe quelle situation.

À 10 heures, il y eut donc la cérémonie au Monument aux Morts, avec la participation de la section de débarquement de La Combattante (où donc le second avait-il trouvé ces superbes fourniments français sur ce bateau où tout aurait dû être anglais ?), celle des enfants des écoles et de tous les corps constitués de la commune, dépôt de gerbes, minute de silence, etc.

Puis le bourg de Courseulles fut le théâtre d’un vrai 14-Juillet français avec banquet, jeux d’adresse, discours, etc. Un 14-Juillet qui faisait encore plus gai que d’habitude grâce à la note de couleur qu’introduisaient les pompons rouges de la France Libre.

Vers 7 heures du soir, il fallut se quitter car les permissionnaires auraient besoin, avant l’appareillage de la nuit, d’une petite période de réadaptation pour se remettre des fatigues de la journée. Toutes les nuits étaient des nuits de combat à cette époque. Tout le monde, une soixantaine environ, s’embarqua dans un L.C.M, qui était entré pour l’occasion dans le port de Courseulles. Toute la population était venue sur le quai pour raccompagner ses hôtes d’un jour. Au moment où le L.C.M. poussait du quai et où les marins agitaient une dernière fois leurs bonnets en un au revoir amical, tout à coup, la population entière de Courseulles, debout sur le quai, face au couchant, entonna d’une seule voix La Marseillaise. Et nous, dans notre chaland, tête nue au garde à vous, défilâmes lentement devant elle avant de piquer vers le large où était mouillé notre navire.

C’est ainsi que les choses se passaient quand La Combattante débarquait en Normandie.

A.P.

(1) L’adjectif qualificatif « glorieux » est employé ici un toute sincérité respectueuse et sans aucune intention d’humour déplacé.

(2) Nous ne tenterons pas d’expliquer ce nom de « Fleur de Muraille » qui avait été emprunté au stock des plaisanteries de la « First DF » (flottille des torpilleurs de Portsmouth).

Extrait de la Revue de la France Libre, n° 89, juin 1954.